Affaire Clifford Junior Brandt: Idéologie petit-bourgoise, Classe moyenne, Dénie et Recherche d’appartenance « Un jour, un intellectuel aurait dû ne rien avoir à dire…


Publié le jeudi 8 novembre 2012

Etre républicain dans une République qui n’est pas

L’affaire Brandt suscite de nombreux commentaires. Quelques uns marqués par le réflexe d’auto défense de quelques bons bourgeois qui crient : nous ne sommes pas tous semblables. Les autres par le ressentiment d’une majorité criant : Non seulement ils possèdent tout mais, en plus, ils sont tous des criminels.

Dans cette république qui n’en est pas une, essayons malgré tout de rester républicain. S’agit-il d’un Brandt ou d’un Ti Guy Cius, toute personne a droit à un traitement digne de la part de l’Etat, et il faut rompre avec cette habitude de montrer au monde les visages des « présumés coupables ». Cela est odieux et irresponsable de la part des institutions d’Etat (police nationale, télévision nationale et autres). Ce qui est surprenant, c’est que quelques uns ne protestent contre ces vils traitements que lorsque cela arrive à qui l’on veut présenter aujourd’hui comme un enfant terrible de la bourgeoisie.

Il est aussi ridicule de dire que tous les bourgeois sont des criminels au sens juridique du terme. Le crime au sens pénal est un acte individuel, et c’est toujours un réflexe totalitaire de faire porter à une famille, un groupe, la responsabilité collective d’un acte criminel. Et dans des pays dits démocratiques, on sait les catastrophes auxquelles conduisent les amalgames du type musulman = terroriste… Ici, il n’est pas si loin le temps où l’on arrêtait un frère à la place d’un autre, une mère à la place d’un fils… La bourgeoisie haïtienne n’est pas spécialisée dans le kidnapping. Aucune classe sociale ne l’est.

Ce n’est pas républicain de transformer la criminalité en affaire de groupe. Laissons au pénal ce qui appartient au pénal. Ce n’est pas non plus républicain que des gens qui ont l’habitude de dire « moun sa yo », « yo tout se menm », « pèp la echwe » « les ouvriers haïtiens sont moins travailleurs que… » jouent à la vierge éplorée quand on leur renvoie les accusations collectives qu’ils ont l’habitude de lancer.

Et comment empêcher que la majorité ait cette vision collective de la bourgeoisie comme force malfaisante et prête à tout pour gagner des sous ! Ce que cette bourgeoisie commence ( mais tout juste) à payer, à l’occasion de cette sordide affaire criminelle, c’est le prix symbolique de son fonctionnement social et économique.

C’est qu’elle n’a pas la culture ni l’intérêt pour créer une école pour ses enfants, elle préfère les mettre chez les Français ou chez les Américains pour les éloigner des enfants haïtiens.

C’est son fonctionnement fondé quasiment sur un système de rentes qui ne donne même pas lieu à une véritable concurrence : chaque gouvernement a ses bourgeois qu’il favorise à charge de réciprocité.

C’est sa culture de comptoir : acheter et vendre, acheter et vendre. C’est son éloignement de la production du discours intellectuel et social. Il y a longtemps qu’elle n’a pas produit un intellectuel digne de ce nom, dont la pensée indiquerait de nouveaux paradigmes. Il y a longtemps qu’elle n’a rien à proposer à ce pays. Il y a longtemps qu’elle fait tout pour ne pas être haïtienne. Il y a longtemps qu’elle pratique l’endogamie et le sous-racisme. Il y a longtemps qu’elle prend et tourne le dos. Elle préfère Santo Domingo à Port-au-Prince, n’importe quel « blanc » à un normalien haïtien pour faire la classe à ses enfants. Elle préfère importer des conjoints plutôt que de se mêler au reste de la population. Elle ne participe à aucune construction patrimoniale : ni salle de spectacle, ni monument, ni prix littéraire majeur, ni investissement dans la production du savoir…

Elle ne contribue pas à la construction d’une éthique républicaine. Car, même quand elles les violent, les bourgeoisies sont obligées de proposer des normes républicaines. De faire comme si ce qu’elles proposent va dans le sens de l’intérêt général. Elles y ont été obligées par l’histoire, par la force des mouvements revendicatifs dans les sociétés capitalistes occidentales. La bourgeoisie haïtienne ne s’est jamais sentie obligée de faire semblant de proposer une éthique républicaine.

C’est aussi le fait que la bourgeoisie a souvent utilisé la corruption des clercs, du politique, des subalternes, pour maintenir ses privilèges. C’est tout cela qui fait la confusion entre le crime social et le crime pénal dans la sensibilité populaire, c’est tout cela qui fait qu’on la considère comme une « classe sans qualité » et qu’un acte commis par un amène à parler de « ils ». J’ai entendu quelqu’un dire : « ils ont enfin trouvé un domaine dans lequel ils font preuve de leadership ».

Mais demeurons républicain dans cette république qui n’en n’est pas une. Il ne s’agit pas d’intenter un procès pénal à la bourgeoisie pour kidnapping, et ne jetons pas l’anathème sur des individus pour des motifs de liens de sang ou de statut social. Le procès à intenter à cette bourgeoisie est autrement grave : la nature de son inscription dans la société haïtienne. Ce procès, il faut le faire sans haine, et il s’agira moins de juger des individus que de transformer des structures et des pratiques sociales.

Et ce que la société est en train de payer et de constater, c’est que, dans toutes les classes sociales, le banditisme est devenu pour un grand nombre d’individus l’instrument du maintien ou du transfert social, ou, presque banalement, la solution aux conflits privés avec un collègue, un voisin, un conjoint ou un concurrent… Le banditisme s’est répandu dans la société comme l’arme de l’individualité monstrueuse et désocialisée. Et cette désocialisation. cette bourgeoisie qui n’a d’haïtienne que l’origine de ses profits y a largement contribué.

Lyonel Trouillot

http://www.radiokiskeya.com/spip.php?article9265

 

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