Le Vrai Discours Actuel de Hermann Cebert

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Jean-Claude Duvalier fait face à ses victimes devant un tribunal: une nouvelle mascarade de Joseph Michel Martelly


P-au-P, 28 févr. 2013 [AlterPresse] — L’audience en appel de Jean Claude Duvalier a été levée après environ cinq heures d’interrogatoire et doit se poursuivre à la huitaine, ont décidé les juges évoquant « l’état de santé » de l’inculpé, constate AlterPresse

Durant l’audience, suspendue durant quinze minutes, Jean Claude Duvalier a répondu à plusieurs questions relatives notamment aux victimes de son régime.

Il a dit connaitre seulement deux parmi les victimes, Michèle Montas et Robert Duval. Il affirme que ce dernier aurait été arrêté pour possession illégale d’arme à feu et que c’est lui-même qui l’aurait gracié. Ce que Duval dément.

« C’est une véritable fumisterie (plaisanterie) », lance Duvalier aux juges après une question concernant précisément Robert Duval.

Usant de détours, Duvalier frôle l’arrogance et le mépris, avec le soutien de ses partisans dans la salle qui l’ont applaudit quant il rétorque : « A mon tour je peux leur demander : qu’ont-ils fait de mon pays ? »

Interrogé sur des violations de droits humains durant son régime, il renverse le propos pour parler de viol et dit avoir protégé certaines personnes à leur insu. « Les viols existent partout dans le monde…quant à moi j’ignore complètement cette histoire de viol », déclare t-il avant que les juges ne lui précisent que violations de droits humains ne concernent pas uniquement le viol.

L’audience s’est déroulée en présence de plaignants, de défenseurs de droits humains nationaux et internationaux ainsi que de diverses personnalités. Une demande de huis clos formulée par les avocats de la défense a été rejetée.

A l’issue de l’audition, le Collectif contre l’impunité, qui regroupe plusieurs plaignants, affirme sa satisfaction. Danièle Magloire, la coordonnatrice, parle d’une audience « historique », d’ « un premier pas » et ajoute qu’il s’agit d’une bataille à poursuivre.

Un des plaignants, l’entrepreneur et militant Robert Duval, estime que « c’est un bon exercice pour le public. On voit bien que c’était un criminel ».

Pour Reed Brody de l’organisation internationale Human Right Watch, « il s’agit d’ores et déjà d’une victoire historique dans un pays où les riches et les puissants ont toujours été au-dessus de la loi ».

« Qui aurait pensé que Duvalier serait contraint un jour à faire face à ses victimes devant un tribunal, à subir un interrogatoire sur ses crimes présumés, et à devoir écouter les noms de personnes ayant subi des tortures », s’interroge Brody.

« Quelle que soit la prochaine étape, les Haïtiens se souviendront de l’image de leur ancien dictateur, obligé de répondre à des questions au sujet de la répression menée sous son règne », ajoute-t-il.

Durant l’audience, de nombreuses personnes ont témoigné leur soif de justice, pendant que des dizaines de partisans de Duvalier se sont massés devant le tribunal, scandant des slogans favorables à l’ancien tyran.

Depuis le 24 janvier, date à laquelle la séance a été fixée initialement, les victimes ont du faire face à l’hostilité de la défense qui a tenté d’écarter la cour d’appel du processus judiciaire.

Alors que beaucoup parlent d’un rendez-vous d’Haiti avec son histoire, le pouvoir actuel de Michel Martelly, pointé pour une eventuelle accointance avec les figures de la dictature, est scruté. [jep kft gp apr 28/02/2013 16:00]

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Haïti, dix ans d’histoire Secrète d’Haïti par Nicolas Jallot,et Laurent Lesage (partie6 et fin)


Chapitre IV

INTROUVABLE SOLUTION

1991-1993

Un coup d’État! Un autre. La population est assommée. Deux semaines après le départ d’Aristide, le pays, sous le choc, reste paralysé. Le putsch qui vient d’écarter du pouvoir le leader de Lavalas est d’un autre type que les précédents. Exceptionnellement sanglant, le coup d’État de Michel François récupéré par Cédras est aussi le plus long. Il est en effet bien rare que la fièvre dure au‑delà de quarante‑huit heures. Cette fois, les soldats font du zèle. Non seulement les persécutions contre les pauvres continuent, mais les militaires poursuivent l’impitoyable chasse à l’homme, visant les principaux alliés du président exilé. Des récits des horreurs commises filtrent des zones rurales où la presse vient d’être réduite au silence.

Une jeune femme de la ville de Gonaïves raconte que, le mercredi 2 octobre, « des soldats ont pénétré dans sa maison et tué ses trois jeunes frères. Caché, son père a pu échapper au massacre. Elle ignore cependant pourquoi ses frères ont été exécutés. Elle remarque toutefois que d’autres membres d’organisations étudiantes ont été tués. De nombreux autres jeunes gens ont fui vers les montagnes  ». De fait, devant la gravité des événements, un certain nombre de Haïtiens préfèrent rester cachés quelque temps.

Depuis Caracas, le président Aristide organise la résistance. Réconforté, encourage par ses amis, il croit de nouveau en son étoile. Dès son arrivée à l’aéroport, il se reprend. « Chef d’État, j’étais, chef d’Etat, je resterai » Il se rend compte qu’il a jugé prématurément la partie perdue. « À la minute, je le sens d’instinct, j’avais sous‑estimé la réaction de la communauté internationale  », écrira‑t‑il.

Les premières réactions des grandes puissances sont unanimes pour condamner le putsch. Elles traduisent aussi l’exaspération des Occidentaux devant les difficultés singulières de ce pays, qui semble multiplier les obstacles à l’avènement d’une démocratie. Le pays du vaudou n’est décidément pas comme les autres. Comment inverser le cours des événements, toujours favorables aux forces qui ont prospéré sous les Duvalier ? La démocratie est‑elle concevable dans un pays où les puissants la refusent avec violence?

Il faut sans doute avoir la foi chevillée au corps pour espérer encore, à ce moment où le pire scénario vient de se dérouler. Aristide refuse la fatalité. À défaut d’annoncer la « bonne nouvelle », il envoie depuis Caracas, le le’ octobre, un message au peuple haïtien. « Tenez bon! J’ai la conviction que nous, le peuple, raccourcirons la route qui mène à la démocratie. Tenez bon, ne laissez pas tomber. » Les encouragements du président ne pèsent pas encore très lourd. Mais le bras de fer est engagé entre les militaires et Aristide. La population haïtienne compte ses morts. Le bilan est effroyable. Le 1″‘ octobre, une radio française annonce que 130 personnes ont été tuées. Mais un reporter qui mène l’enquête à la morgue de l’hôpital général dénombre 140 corps dans une seule pièce. Les estimations des journalistes sont bien en deçà de la sinistre réalité. Le lendemain, l’hôpital ne peut fonctionner. Sous les menaces des putschistes, les médecins quittent les lieux. L’hôpital reste fermé pendant quarante‑huit heures. Jusqu’à ce qu’un petit groupe d’infirmières parvienne à convaincre quelques chirurgiens de revenir pour s’occuper des blessés. Une initiative courageuse qui n’est pas sans risques. Le chef des infirmières témoigne : « Quelques heures après le coup d’État, on arrête d’apporter les morts. Même les blessés sont exclus des soins car les soldats saccagent l’hôpital. Ils exécutent malades et blessés et nous ordonnent de quitter les lieux. Nous n’avons repris nos activités que le mercredi. »

Bien que la junte au pouvoir soit en mesure d’écraser toute rébellion par la force, rien n’est gagné pour elle. Comment va‑elle gérer son image désastreuse au terme des massacres qu’elle a perpétrés pour renverser le président démocratiquement élu 1 Le nouveau régime incarne, de surcroît, la continuité du pouvoir néo‑duvaliériste, décidément indéboulonnable. Deux présidents élus, Leslie Manigat, seulement pendant cinq mois, et Jean‑Bertrand Aristide, seulement pendant sept mois, ont entretenu l’illusion d’un changement. À l’exception de ces deux courtes périodes, les forces conservatrices n’ont jamais perdu le pouvoir.

« Aux yeux des étrangers, Haïti représente le  » coeur de l’obscurantisme « . Un pays dirigé par des Noirs, des dictateurs bizarres et violents qui exercent seuls le pouvoir », résume abruptement James Ridgeway’. Les récents événements ne font qu’aggraver la désastreuse image du pays. Pour beaucoup d’observateurs étrangers, le sort en est jeté. Haïti ne peut pas s’en sortir…

Le soutien des grandes familles suffit..

À l’intérieur du pays, quelles forces soutiennent maintenant les putschistes ? Pour le comprendre, il est nécessaire de décomposer encore une fois l’architecture de la société haïtienne telle qu’elle s’organise, en différentes classes sociales dont les intérêts divergent.

Au sommet, on trouve principalement l’oligarchie mulâtre, composée de plusieurs milliers de personnes. La vie qu’elle mène est peu en phase avec cette fin de XXe siècle. Elle est nettement plus proche d’une histoire féodale. Moins d’un pour cent de la population appartient à cette classe dirigeante qui contrôle la plupart des richesses d’Haïti.

Ces familles, venues du Moyen‑Orient ou d’Europe, vivent en ville. Sur les hauteurs de Port‑au‑Prince, à Pétionville surtout. Leur installation dans le pays remonte au début du siècle. Elles sont venues s’y établir, la plupart pour faire du commerce. Au cours des décennies, elles ont opéré un virage, optant pour l’industrie. On les retrouve ainsi dans la fabrication de produits sidérurgiques, les usines de plastique, de ciment, de chaussures, les produits pharmaceutiques. Certaines d’entre elles trempent aussi dans le trafic de drogue.

Depuis des années, ces familles utilisent l’année, les tontons macoutes, et tout l’appareil d’État pour maintenir leur splendeur décadente. Elles constituent la vraie force réactionnaire.

Idéologiquement, elles n’ont aucun sentiment nationaliste. D’ailleurs, le succès de leurs affaires est lié aux vicissitudes du commerce extérieur.

Au début du siècle, certaines de ces familles ont joué le rôle de relais pour les milieux d’affaires nord‑américains, et, généralement, elles recherchent la protection des États‑Unis. Gilbert Biggio évoque cette situation particulière. « Nous sommes considérés comme des étrangers. Même si les Américains nous poussent à faire de la politique, à créer des partis ou des associations pour influencer le destin du pays, mon devoir d’homme d’affaires m’interdit de me mêler de politique. En Haïti, il vous faut choisir. Soit vous faites des affaires, soit vous faites de la politique. »

A coté de cette grande bourgeoisie qui vit la plupart du temps coupée de la réalité du pays ou parfois sur la défensive, s’est organisée une petite bourgeoisie urbaine. Elle se compose de docteurs, professeurs, intellectuels, commerçants noirs et mulâtres. Beaucoup ont des racines étrangères. Ils aspirent, souvent avec enthousiasme, au changement tout en étant fortement nationalistes. Ils sont nombreux ceux qui parmi eux ont été séduits par l’alliance de Lavalas qui propulsa Aristide au pouvoir. Ils n’adhèrent pas cependant à ses penchants révolutionnaires. Leur avenir est lié à la stabilité de la classe moyenne haïtienne, qui utilise leurs services et achète leurs produits. Une partie de cette petite bourgeoisie a dû quitter Haïti sous le régime des Duvalier. Us constituent aujourd’hui une importante diaspora. Son rôle n’est pas négligeable dans la vie haïtienne, la consolidation de ses actifs alimente l’île en avoirs considérables.

Ironie de la rocambolesque et tragique histoire haïtienne, ceux qui ont entretenu l’espoir de l’émergence d’une société civile en Haïti ont dû se résoudre à quitter leur patrie sous le système duvaliériste. Aujourd’hui, leurs financements réguliers « entretiennent » les grandes familles qui verrouillent le système politico‑économique d’Haïti.

La classe moyenne noire et urbaine, elle, est formée de petits salariés. Elle est effrayée par le changement. Elle vit dans la crainte de perdre son travail, et son emploi est souvent des plus précaires. Ces gens, dont l’existence est peu assurée, sont facilement manipulables. L’année comme les macoutes les terrorisent.

En bas de l’échelle, les masses populaires survivent dans la pauvreté et la douleur. Elles aspirent à un réel changement susceptible de mettre fin à leur grande misère et de leur rendre leur dignité. Cette population vit au jour le jour. Elle n’est cependant pas dépourvue totalement de conscience politique puisqu’elle évinça Jean‑Claude Duvalier en 1986, et se mobilise avec force pour élire Aristide en 1990.

Cette approche, même rapide, de la société haïtienne permet de décoder les stratégies respectives des uns et des autres. Les grandes familles penchent, sans états dâme, du côté de Cédras. C’est leur intérêt. Du moins, le pensent‑elles. Que Cédras soit l’homme des Américains ne les dérange pas. Le général est de toute façon préférable à Aristide, considéré comme un ennemi de classe.

Et Raoul Cédras sait qu’il peut compter sur le soutien des puissants de l’île. Peu lui importe l’hostilité de la petite bourgeoisie urbaine ou des masses populaires. Avec le soutien des grandes familles, il tient les cartes maîtresses, et rares sont ceux qui peuvent lui contester le pouvoir. Reste que les puissances occidentales lui tournent le dos…

Aristide, lui, est reconnu sur la scène internationale comme le chef de l’État légitime. Sur le plan diplomatique, la junte n’existe pas. Il ne se trouve pas un pays pour cautionner ce régime qui a versé le sang, si ce n’est le Vatican, qui profite du moment pour régler ses différends avec Aristide. La décision du  Saint‑Siège, qui reconnaît le régime militaire, fait l’effet d’une bombe. Les protestations sont nombreuses. En France l’évéque d’Évreux, Mgr Gaillot, s’insurge.

En revanche, secrétaire pour les relations avec les États au Vatican, Mgr Jean‑Louis Tauran  explique et justifie la décision : « Les relations diplomatiques pour nous ne sont jamais une fin en soi, encore moins une approbation morale accordée à un gouvernement. Le Saint‑Siège n’a jamais contesté l’élection de M.Aristide, mais il ne peut pas oublier les épreuves que l’Eglise a subies en janvier 1991 de la part de ses sympathisants. En un peu plus d’une heure, à Port‑au‑Prince, la première cathédrale, le siège de la conférence épiscopale et la nonciature ont été saccagés et le nonce a échappé à la mort. » Mgr Tauran précise également que, « de par sa qualité diplomatique, le nonce est à même d’avoir accès aux pouvoirs en place, non pour approuver aveuglément leur gestion, mais pour faire valoir certains principes, défendre les droits de l’homme ».

La décision de l’Église est en fait conforme à son positionnement depuis l’ère Duvalier. Elle persiste à soutenir les forces conservatrices, seules susceptibles de maintenir une certaine stabilité dans le pays, et d’éviter une « dérive marxiste » ou gauchisante. Comme en 1986, il n’y a pas d’alternative crédible aux militaires dans le pays. D’ailleurs les Américains ne sont pas loin de partager cette analyse. Mais leur attitude est plus ambiguë, dans la mesure ou, officiellement, ils soutiennent Aristide.

La France, pour sa part, n’est pas en odeur de sainteté chez les putschistes. Son ambassadeur est déclaré indésirable. Un ultimatum est fixé à Jean‑Raphaël Dufour: « L’ambassadeur doit quitter Haïti dans un délai de quarante‑huit heures. Passé ce délai, le gouvernement ne lui reconnaîtra aucun statut diplomatique. » Le communiqué est signé de Jean‑Jacques Honorat, le nouveau Premier ministre nommé par Cédras. Sans doute faut‑il ajouter que les principaux ministres d’Aristide se sont réfugiés à la résidence de l’ambassadeur de France, et la junte exige leur sortie. Dufour réplique sèchement: « Ils sont mes invités. »

Finalement, la France cède. Dufour va partir. Devenu un héros pour un grand nombre de Haïtiens favorables au retour du président Aristide, il ne mâche pas ses mots. Il qualifie les putschistes de « lâches prêts à faire leurs valises et à s’enfuir ». Il ajoute que « les généraux ne sont que des pilleurs de coffres‑forts  ». Ses propos, audacieux pour le coup, font boule de neige. La communauté internationale soutient l’ambassadeur de France. Le Premier ministre canadien, Brian Mulroney, traite les putschistes de « voyous ». Il leur reproche de violer la convention de Vienne sur le statut diplomatique. Une voiture diplomatique vient effectivement d’être arrêtée et fouillée. Ses occupants sont maltraités. Une valise diplomatique est bloquée et les scellés d’un colis sont brisés. Décrété persona non grata, Jean‑Raphaël Dufour quitte Port-au‑Prince le 20 novembre 199 1. Il sera, par la suite, décoré de la Légion d’honneur, et nommé au poste d’ambassadeur à La Havane. Belle promotion pour ce diplomate remuant. Mutation géopolitiquement correcte.

Le coup le plus dur porté aux militaires émane de l’OEA, l’Organisation des États américains. Saisie du dossier haïtien, elle décrète un embargo commercial et suspend l’aide étrangère à Haïti. Les conséquences sont catastrophiques pour une économie déjà exsangue. Les premiers effets de l’embargo se font rapidement sentir. Comme toujours en pareil cas, c’est le peuple qui subit de plein fouet les conséquences de la sanction politique. Le coût de la vie explose. Certes, tous les produits subsistent sur le marché, en provenance de Saint‑Domingue, mais leur prix, qui a grimpé de façon vertigineuse, les met hors de portée des masses populaires. Par milliers, les Haïtiens s’embarquent à bord de frêles embarcations. Ces boat people espèrent atteindre une terre plus accueillante. La Floride, par exemple, à cause du mythe salvateur qu’elle représente. Mais le rêve n’est que de courte durée. La mer garde plusieurs centaines de ces aventuriers. Pour les plus chanceux, la déception est au bout de la traversée. Ils sont le plus souvent interceptés par des navires américains. Pour les garde‑côtes, ces candidats à l’exil ne sont que des réfugiés économiques. Ils doivent rentrer chez eux.

Inquiet de l’ampleur du phénomène, le gouvernement américain assouplit sa position. Tous les Haïtiens ne sont pas rapatriés. Certains sont « internés » sur la base américaine de Guantanamo, a Cuba. Hébergés sous des toiles de tente.

Une vaste polémique est lancée aux Etats‑Unis sur le statut de ces milliers de boat people. En fait, la recrudescence de ces « évasions » incite les Américains à trouver une issue rapide à la crise. Haïti devient quasiment un problème de politique intérieure américaine.

Des négociations s’ouvrent, sous les auspices de l’OEA, entre les deux parties du conflit haïtien. Elles se soldent par un échec rapide. La situation semble complètement bloquée. Aristide se déclare pourtant certain de rentrer en Haïti avant Noël. Erreur. Cette année‑là, il n’y aura même pas de messe de minuit. L’insécurité perdure. L’année 1991 s’achève comme elle avait commencé, dans la peur mais aussi dans l’espoir.

Il faut attendre une année pour entrevoir un possible changement. Aristide, sous la pression des Occidentaux, accepte de nommer Marc Bazin Premier ministre. L’homme a été ministre des Finances de Jean‑Claude Duvalier, avant Frantz

Merceron. Depuis, il ambitionne, tenace, de mettre ses compétences au service de son pays. Mais avec la junte au pouvoir, ce fin politique n’est qu’une « marionnette ». Son gouvernement, défacto, laisse se développer un empire nourri par la contrebande et la corruption. Comment ce leader démocrate a‑t‑il pu se compromettre de la sorte ? Plusieurs observateurs étrangers avancent que Marc Bazin et les siens n’ont pas le choix. Ils acceptent d’assumer la responsabilité de cette période transitoire afin de renflouer les caisses vides de leur parti politique, et, aussi, de régler le passif financier de leur échec cuisant aux présidentielles de 1990…

Dans cette partie de l’île à la dérive, la terreur est désormais instaurée, systématiquement organisée. L’horreur est portée à son comble le 27 décembre 1993. Encerclant le bidonville, un commando met le feu à la Cité Soleil. Fief du président Aristide, ce quartier de la capitale doit être « rasé comme un terrain de football ». Un carnage. Tuant de nombreux habitants qui tentent de fuir, ils vont même jusqu’à « pousser un handicapé dans le brasier », rapporte la commission « Justice et paix » qui a enquêté sur ces crimes. Un peu partout dans le pays, racket, viol et rapt deviennent monnaie courante. Depuis le coup d’État du 30 septembre 1991, le bilan des victimes est des plus lourds. De 2 000 à 4 000 morts ou disparus. À ce chiffre, il faut ajouter les 400 000 déplacés intérieurs et plus de 35 000 boat‑people, refoulés par les gardes‑côtes arnéricains.

« Au moment du coup d’Etat, la répression était aveugle. Aujourd’hui elle est structurée et intelligemment menée », souligne un observateur étranger. Il s’agit, pour les nostalgiques d’une certaine époque, de briser toute résistance. Deux assassinats marquent cette période chaotique. Celui de Guy Malary, le ministre de la Justice, qui projetait la séparation des forces armées et de la police. « De quoi se mêlait‑il », croit devoir justifier un soldat travaillant pour Michel François, sûr de lui, alors qu’il s’exprime devant des journalistes étrangers; ensuite, celui d’Antoine lzméry. L’homme qui a financé la campagne du père Aristide est un personnage singulier. La violence, qui frappait habituellement les pauvres gens, touche cette fois, à travers la personne d’Antoine Izméry, la bourgeoisie. Il est vrai, Izméry était considéré comme un illuminé par « ceux de sa classe », un philanthrope suspect. Toujours prompt à la contestation, il avait été arrêté plus de vingt fois sous le régime Duvalier et dans les années qui suivirent. Il en tirait, d’ailleurs, une certaine fierté.

« Mélange de noblesse et de charité, Antoine Izméry jouait volontiers les Mandrin ou les Robin des Bois, aidant sans compter les uns et les autres », rapporte Jean‑Bertrand Aristide . « Le soleil brille pour tous, pas seulement pour quelques‑uns. La vie ne vaut que par l’aide que vous apportez aux autres », avait‑il coutume d’expliquer. La mort qui guettait? « Il n’en avait pas peur », se souvient un de ses proches qui essaya de le dissuader d’organiser une messe, ce deuxième dimanche de septembre 1993.

Le 11 septembre, Izméry avait décidé d’organiser un « jour anniversaire » en mémoire des victimes de l’attaque de l’église Saint‑Jean‑de‑Bosco, cinq ans plus tôt. Ce jour‑là, l’église du Sacré‑Coeur‑de‑Turgeau est cernée par des policiers. Un homme armé entre dans l’église, le cherche, s’adresse à un photographe d’une agence de presse américaine qui porte la barbe comme la future victime. « C’est toi Izméry ? » Le reporter est terrifié. Se rendant compte de son erreur, l’homme se dirige vers, Antoine Izméry, l’arrache de son siège, et le traîne dehors. Il l’abat alors de deux balles dans la tête. Les fidèles venus à la messe n’osent rien entreprendre. Deux passants, assistant au drame, sont assassinés. À l’intérieur de l’église, les témoins ne manquent pourtant pas, observateurs de l’ONU, diplomates, journalistes… Mais que pouvaient‑ils faire, sinon constater leur impuissance, face à des hommes armés, venus pour tuer?

Les coupables sont connus de tous. Ce sont, une fois de plus, les hommes du FRAPH, sous le contrôle de Michel François, qui ont agi. Dans la descente aux enfers de l’année 1993, Haïti voit apparaître cette nouvelle formation politique, fortement enracinée dans l’armée. Par certains aspects, le FRAPH est une réminiscence des tontons macoutes de Papa Doc. Un nouveau pilier du régime Cédras. Le 3 juillet, les accords de Governor’s Island, signés en présence du général Cédras et d’Aristide, prévoient le retour d’Aristide pour le 30 octobre 1993. Cédras doit quitter le pouvoir le 15 octobre. Un tournant décisif qui doit s’effectuer dans une atmosphère de réconciliation nationale.

Les dessous des accords

Pour trouver cette issue, il a fallu convaincre les militaires de venir à la table des négociations. Ce qui n’était pas simple. Fin juin 1993, Frantz Merceron va en république Dominicaine. « Je m’y suis rendu pour rencontrer Samson Élysée, l’émissaire de Michel François et de son frère qui, à l’époque, était en république Dominicaine. Nous étions en conversation téléphonique avec Biamby et Cédras. Il a été décidé ce jour‑là deux choses : le limogeage de Bazin et l’ouverture des accords de Governor’s Island’. »

De fait, Marc Bazin tombe trois jours plus tard. Impopulaire, l’homme n’a pas réussi à tirer son épingle du jeu dans ce contexte politique particulier. Les militaires n’en voulaient plus. À Saint‑Domingue, son sort est rapidement réglé, la stratégie élaborée. Le lundi, les ministres de Bazin s’opposeront à une décision de leur Premier ministre. Trois jours plus tard, la manipulation aboutit comme prévu. Bazin doit se démettre…

En revanche, la deuxième question est des plus délicates : comment convaincre les militaires d’accepter la négociation ? « Il fallait vaincre les réticences de Philippe Biamby qui ne voulait pas négocier, tout comme celles de Michel François », raconte Frantz Merceron. « Les militaires n’ont pas cédé sous la pression des Américains’ », explique‑t‑il, en présence de Jean‑Marie Chanoine qui confirme la situation.

Samson Élysée, le conseiller de Raoul Cédras, joue alors un rôle déterminant. Frantz Merceron met également son poids dans la balance. « L’une des raisons de cette visite éclair, de quarante‑huit heures que j’ai faite en république Dominicaine a été de leur servir un peu de catalyseur pour les convaincre de se déplacer et d’aller signer ces accords de Governor’s Island, en vue de débloquer la situation. » Cédras n’avait pas besoin d’être convaincu. Il était « aux ordres ». En revanche, les deux autres officiers sont très réticents. Le plus facile à convaincre est Philippe Biamby. « Samson Élysée pesait d’un poids considérable sur Biamby », se souvient Frantz Merceron. Biamby est également « redevable » à ce dernier. Pour le comprendre, il faut revenir quelques années en arrière.

«’C’est moi qui l’ai fait sortir de prison aux États‑Unis où il se trouvait après le coup d’État, destiné à renverser Avril, et dans lequel j’avais joué un rôle non négligeable, ainsi que mon ami Jean‑Marie, car on estimait qu’Avril avait dépassé les mesures », raconte Frantz Merceron avec la verve qui le caractérise.

À l’époque ‑ on est en 1989 ‑, ce putsch de Riobé, auquel Biamby prend une part active, se solde par un échec. Les deux hommes se retrouvent en prison aux États‑Unis. Merceron raconte la suite: « Je suis intervenu parce que, tout simplement, je me sentais quelque peu moralement responsable de Biamby. Je suis allé à New York, j’ai rencontré un avocat, M. Bernstein. J’ai appelé Biamby en prison, il m’a dit:  » Oui, je suis trahi par ces salauds d’Américains…  » En fait il voulait rentrer comme immigrant et, pour les Haïtiens, leur problème est de régulariser leur situation. Je lui ai dit :  » Ils considèrent que tu es rentré sans papiers aux États‑Unis, tu ne peux pas te prévaloir d’une demande d’immigration, tu risques de rester dix ans en détention préventive.  » » Merceron conseille alors à Biamby de dire qu’il souhaitait quitter les États‑Unis. Biamby accepte. Entre‑temps, Samson Élysée lui avait trouvé un point de chute à Caracas. « Il a été libéré immédiatement et expulsé vers le Vénézuela, poursuit Frantz Merceron. Je pense que Biamby m’a été reconnaissant de l’avoir sorti de prison. » Une « petite histoire » qui ne sera pas sans importance, quelques années plus tard, en juin 1993, lorsqu’il s’agit de convaincre les militaires de négocier. Une semaine après, les accords de Governor’s Island sont signés. Ils ouvrent la voie d’un règlement de la crise haïtienne. Ils ne font que l’ouvrir.

Dans la foulée des accords, le Premier ministre d’Aristide, Robert Malval, qui a succédé à Marc Bazin, souhaite le retour au pays de tous les Haïtiens. Dans un esprit de réconciliation, il ne s’oppose pas même à celui de Baby Doc. Jean‑Claude Duvalier peut désormais rentrer au pays. Certes, la Constitution haïtienne de 1987, toujours en vigueur, interdit aux duvaliéristes de’jouer un rôle politique pendant dix ans. Son retour est donc possible, mais il n’est pas question d’un retour au pouvoir.

Il n’empêche, les paroles de bienvenue de Malval favorisent le retour d’anciens duvaliéristes. Ce qui n’est pas sans influencer la vie politique haïtienne. Une nouvelle aile droite politique émerge, dont, précisément, le Front pour l’avancement et le progrès haïtien, mieux connu sous le nom de FRAPH. À sa tête, Emmanuel Constant, dit Toto, est le fils d’un chef d’état‑major de Papa Doc. Juste derrière ce jeune chef de parti, qui a des accointances à la CIA, apparaissent Reynold Georges, le sociologue Hubert de Ronceray et dans l’ombre, le filleul de Papa Doc et ancien ministre de l’Intérieur de Jean‑Claude Duvalier, l’ex‑général Claude Raymond, mis en cause dans de nombreux massacres. On lui impute notamment ceux des élections du 29 novembre 1987. Ces nostalgiques de l’ordre ancien ne facilitent guère le bon déroulement des négociations. La fine équipe des putschistes et les forces néo‑duvaliéristes qui les soutiennent ne sont pas pressées de lâcher le pouvoir. Tous ont envie de faire durer le plaisir… Cédras s’accroche à son fauteuil. Le FRAPH connaît sa période de gloire.

Le 11 octobre 1993, mobilisant une bande de voyous qui brandissent leurs armes sur un quai du port de Port‑au‑Prince, le FRAPH parvient à effrayer les premiers Américains envoyés pour rétablir le pouvoir civil. Il s’agit d’un détachement d’instructeurs militaires canadiens et américains. De fait, le USS Harlan Country reprend la mer, laissant les brutes du FRAPH sur les quais savourer leur courte victoire…

Ces héritiers des macoutes apparaissent comme les maîtres absolus du destin du pays. La piteuse volte‑face de l’USS Harlan Country, sous la menace d’une foule vociférante, raine le crédit des Nations unies à Port‑au‑Prince. Puis, apparaît le cargo français Gallis Bay, chargé de 530 tonnes d’aide alimentaire. Il est, à son tour, interdit d’accostage. L’« aumône » est jugée infamante par les néo‑duvaliéristes, explique Vincent Hugeux dans Politique intemationale, qui rapporte également la déconvenue américaine: « Ivres de rage et de rhum, encadrés par des militaires en uniforme, les émeutiers massés sur les docks de Port‑au‑Prince à l’approche du Harlan Country menaceront Bill Clinton d’une  » deuxième Somalie « . Mise en garde distillée, dans l’entourage de Raoul Cédras, avec une tranquille arrogance . »

L’opinion publique américaine est mobilisée. À Washington, le sénateur républicain Bob Dole donne le ton. « Le sort d’Haïti ne vaut pas la vie d’un seul soldat américain. » Retour à la case départ.

Pendant ce temps, plongée dans une misère sans fin, la population désespère d’entrevoir une solution à cette crise interminable. Certains attendent le retour d’Aristide. D’autres évoquent, avec regret, la période Baby Doc où, disent‑ils, « nous trouvions à manger et on nous laissait tranquilles, si on ne disait rien ». Paradoxe. La cote de popularité de l’exprésident Jean‑Claude Duvalier n’a jamais été aussi élevée. Tout comme celle d’Aristide. « On nous abandonne », soupire la population à mi‑mot. Dans les bidonvilles comme dans les campagnes où l’exaspération est à son comble, les gens réclament le retour d’Aristide. Ou, à défaut, celui de Jean‑Claude Duvalier…

1994: La comédie du pouvoir continue

Les Americains n’arrivent pas à se décider à déloger la junte. Une fois de plus, Cédras ne respecte pas la nouvelle date prévue pour son départ, le 15 janvier. Aristide s’insurge. « Incroyable. Nous avons respecté l’accord signé sur l’ile du Gouverneur. Nous avons nommé un Premier ministre. Cédras devait s’effacer, il est encore là. Soyons sérieux. Ou bien on feint de ne pas voir le génocide, le massacre perpétré sous les yeux de la communauté internationale. Ou bien on veut y mettre un terme. Si tel est le cas, il faut faire en sorte que les militaires partent. Ensuite, nous nommerons un Premier ministre, nous aurons un gouvernement et nous restaurerons la démocratie.»

Devant le scepticisme général quant aux résultats de l’embargo renforcé, Clinton brandit la menace d’une invasion : « Nous n’avons pas encore décidé de recourir à la force, mais, désormais, nous ne pouvons l’exclure. »

L’ex‑présîdent George Bush réplique que ce serait une « énorme erreur ». Il précise qu’« aucune vie américaine n’est en danger en Haïti ». Il prône, par ailleurs, la fin du soutien à « l’instable Aristide ». Il faut dire qu’un rapport de la CIA a présenté le personnage comme un malade. Ce document, publié par le New York Times, dépeint un Aristide « mentalement instable » et « maniaco‑dépressif ».

Tout comme le Pentagone, la CIA cherche à torpiller le retour d’Aristide. Il se trouve même un sénateur pour aller plus loin dans la caricature d’Aristide. Jesse Helms, élu de Caroline du Nord, le présente comme un « psychopathe » et Un « tueur avéré ».

À partir du dimanche 22 mai, Haïti subit cette fois des sanctions économiques draconiennes. Importations et exportations sont prohibées, à l’exception des médicaments et des vivres à caractère « humanitaire ». Le renforcement de l’embargo ne fait qu’exacerber les souffrances de la population, déjà misérable, et enrichir encore les putschistes qui contrôlent la contrebande, via la république Dominicaine voisine.

La Maison‑Blanche continue de réfléchir sur les chances de réussite d’une opération « coup de poing » en Haïti pour déloger la junte. Elle rendrait crédible la politique étrangère de Bill Clinton. Elle permettrait aussi de tarir le flot des réfugiés. Les États‑Unis redoutent un exode encore plus massif des Haïtiens vers la Floride. Comme Ronald Reagan à la Grenade, et George Bush au Panama le président américain n’a pas besoin de l’accord du Congrès pour agir.

Le Pentagone, se prépare à cette éventualité. À la mi‑mai, des « grandes manoeuvres » navales, auxquelles participent 44 000 hommes, des navires amphibies, des chasseurs et un sous‑marin, simulent une invasion d’Haïti. « Entraînement de routine », explique‑t‑on à la Maison‑Blanche. Mais selon des sources militaires du Commandement atlantique basé à Norfolk (Virginie), l’exercice baptisé « Agile Provider » « a été planifié en pensant à Haïti ».

Mais rien n’est joué. Encore faudrait‑il que le président Clinton, à mi‑mandat, soucieux de son image aux États‑Unis juste avant les élections, prenne le risque d’intervenir militairement en Haïti. Il cherche d’abord à gagner du temps, attendant les hypothétiques résultats du renforcement de l’embargo.

Les militaires haïtiens ne s’en plaignent pas. Ce chaos favorise la poursuite des trafics. En fait, ils cherchent à résister aux pressions étrangères et à se maintenir au pouvoir, au moins jusqu’à l’échéance du mandat présidentiel d’Aristide en décembre 1995. Alors que l’attitude des Américains est pour le moins confuse, la stratégie des putschistes est clairement définie. Tenant tête à la communauté internationale, ils peuvent faire entrer Haïti dans une nouvelle ère. Celle de l’âge d’or de la cocaïne. 1994 sera « l’année des dealers».

TROISIEME PARTIE

HAITI SOUS TUTELLE
Chapitre I

LES DIEUX VAUDOU SONT-ILS TOMBES SUR LA TETE ?

1994

La scène se passe fin 1993, au nord‑ouest d’Haïti. Un paysan sidéré voit des sacs de farine tomber du ciel. Rendant grâce aux dieux vaudou, il file au marché voisin pour négocier cette manne. Le lendemain, un boulanger du cru porte plainte contre le « fournisseur » car sa « pâte ne prend pas ». Et pour cause : la farine n’était autre que de la cocaïne de première qualité. Arrêté par le « Service des narcotiques des forces armées d’Haïti » (SNFAH), l’homme est condamné par le juge de paix pour trafic de drogue. « Prise » modeste quand on estime à plus de 4 tonnes par mois, la quantité de cocaïne atterrissant sur le sol haïtien. Soit un bénéfice net de plus d’un milliard de dollars. L’histoire est symptomatique des « années militaires ».

De 1986 à 1994, le trafic de drogue s’implante massivement sur le territoire haïtien, au point d’en faire une véritable plaque tournante de la drogue pour cette région. Un gigantesque entrepôt pour les trafiquants venus de Colombie, avant d’approvisionner toute l’Amérique du Nord. Une grande partie de la hiérarchie militaire plonge dans le trafic. Sous la junte du général Cédras, la drogue est omniprésente dans le pays pourtant sous embargo international, elle permet d’entretenir royalement une armée habituée à la pratique des enveloppes depuis l’ère Duvalier.

Aucune affaire de drogue ne vient perturber la présidence de Baby Doc jusqu’à 1982. Cette année‑là, les fructueuses affaires de Frantz Bennett, frère de Michèle Bennett Duvalier, sont mises en évidence .

À San Juan (Porto‑Rico), le beau soleil de ce vendredi 11 juin 1982 invite à la détente. Mais, cette fois, la famille Bennett ne va pas à la plage. Accompagnée de quelques observateurs du gouvernement duvaliériste, elle a fait le voyage à San Juan pour assister à une pénible audience pour elle. Frantz, leur fils, frère et ami, va y être jugé pour trafic de stupéfiants.

C’est un imposant cortège qui se rend à pied de l’hôtel « El Convente » jusqu’au tribunal fédéral, seulement à quelques pas, dans le vieux quartier de la ville. Le juge Juan R. Torruella ne se laisse manifestement pas influencer par les liens familiaux du prévenu. Frantz Bennett est condamné à quatre ans de détention, dont un an et trois mois de prison ferme pour trafic de drogue. Les activités du frère de la « première dame » du pays seront confinées désormais au périmètre d’une prison fédérale. Le condamné purgera sa peine à Atlanta aux États‑Unis.

Au moment du verdict, les femmes fondent en larmes. Emest ne perd pas pour autant son sang‑froid et conseille opportunément à son gendre de prendre ses distances avec son fils compromis, jugeant cela « politiquement plus profitable ».

Marqué par cette épreuve, Emest Bennett s’enorgueillit depuis de « lutter contre la drogue dans son pays ». Comme pour racheter son fils. La, DEA ‑ Drug Enforcement Administration, le service anti‑drogue américain ‑, va même  jusqu’à lui tendre un piège pour juger de ses bonnes intentions. Le beau‑père de Jean‑Claude Duvalier s’en sort bien. Il obtient de Dennis F. Hoffinan, chef conseil de FUS Departement of Justice / DEA une lettre qu’il exhibe aujourd’hui à la moindre accusation portée contre lui. « Les déclarations de presse relatives à la participation de M. Bennett au trafic illicite de la drogue ne proviennent pas de la DEA ou de l’agent spécial John Sutton. De plus, Sutton a informé mon office qu’il n’a jamais fait allusion à M. Bennett comme un intermédiaire dans le trafic de drogue. » Etc.

Ainsi, dans un courrier adressé au journal Le Monde’, M. Bennett balaie formellement les nouvelles accusations qui l’impliquent dans le trafic de drogue en Haïti. Ces « accusations sont d’autant plus odieuses qu’un drame familial ‑ allusion à son fils Frantz ‑, intervenu il y a quelques années, n’a pu qu’accroître notre aversion contre tout ce qui concerne la drogue, et qu’à titre personnel, dans tous mes écrits, je me suis élevé contre ce fléau  ».

Encore aujourd’hui, Ernest Bennett, qui vit confortablement en France, dément farouchement avoir joue le moindre rôle dans ce trafic. Il ne peut nier en revanche que son fils, Frantz, se soit livré à la contrebande. Ernest Bennett a, pour sa part, une conception plus traditionnelle du business. Cet homme, volubile et débrouillard, a fait fortune dans le commerce, à l’image des grandes familles haïtiennes. La plupart de ces grands bourgeois limitent leurs activités à des entreprises qui ne peuvent en rien les mettre en défaut avec la loi américaine. L’essentiel, pour eux, est de pouvoir circuler librement aux États‑Unis, où ils possèdent une partie de leurs biens, et souvent d’imposantes villas.

En marge de ses activités journalistiques, qu’il exerce avec talent, et de la publication d’un recueil de ses billets parus dans la presse haïtienne, cet homme qui aime les sains plaisirs jouit de sa nouvelle acquisition. Il est devenu propriétaire de la compagnie aérienne Haïti Air, la première ligne volant sous les couleurs du pays. « Une bonne part de mes économies  » y est passée.

« Au début des années quatre‑vingt, raconte un narcotrafiquant colombien, le cartel de Medellin utilise Haïti comme parking. Les macoutes veillent sur les entrepôts où sont stockées les cargaisons de cocaïne débarquées directement à l’aéroport de Port‑au‑Prince avec la bénédiction du pouvoir’. »

Déjà, à l’époque, la police touche sa part de butin pour fermer les yeux et faire taire les bavards.

Nouveau faux pas. Bennett embauche un pilote qui travaille avec les drogue dealers, et qui n’hésite pas à transporter de la drogue. Eugene ‑ junior ‑ Baillergeau est connu en Haïti. On le sait impliqué dans le trafic des stupéfiants comme ses amis, les frères Saint‑Hubert. « Si je l’avais su, je l’aurais révoqué immédiatement et j’aurais demandé aux autorités qu’on l’arrête… », déclare Ernest Bennett, se posant une nouvelle fois en infatigable chasseur de dealers … Le problème n’en est d’ailleurs plus un. En avril 1995, l’employé d’Ernest Bennett trouvera la mort en compagnie de l’avocate Mireille Durocher‑Bertin ‑ dont il était le client ‑, sous les balles d’un tueur professionnel, en plein jour dans une rue très passagère de Port‑au‑Prince qui mène du centre‑ville à l’aéoroport .

Un certain Monsieur Paul

À la chute de Duvalier, le rôle de protecteur en chef du trafic échoit à Jean‑Claude Paul, patron d’un bataillon d’élite. Alors que l’étoile du cartel de Medellin pâlit, la famille Paul aide les rivaux de Cali à s’implanter en Haïti. Cette famille n’est pas inconnue à Port‑au‑Prince. Duvaliériste notoire, elle a bénéficié dans le passé de la générosité de Papa Doc à l’égard des bons serviteurs de son régime.

Le patriarche, Antoine Paul, a commencé sa vie professionnelle comme livreur de lait. En fin de carrière, il était devenu responsable du service d’entretien du palais national. Pour ses enfants, Antoine Paul devait choisir les « bonnes » filières. Il décida d’orienter Jean‑Claude vers l’année.

Alexandre, lui, fréquenta les meilleures écoles, étudia en France, avant de choisir la diplomatie. Antonio, moins doué pour les études, devint mécanicien non sans réussite: sous Baby Doc, il est responsable du garage du palais national. Enfin, Max, un fils d’un autre lit, part étudier l’ethnologie en Allemagne. L’ambition d’Antoine pour ses enfants est quelque peu démesurée. Il rêve de voir Jean‑Claude devenir général, puis président.

Colonel commandant la caserne Dessalines, Jean‑Claude Paul est déjà l’homme fort de l’armée. Ses frères pensent pouvoir « réussir » par une autre voie. Sur leur ranch, ils font construire une piste d’atterrissage. La logistique pour un vaste trafic de drogue… Mais Jean‑Claude, entraîné dans les soubresauts de la politique haïtienne, est mis à la retraite par le général Avril le 30 septembre 1988. Un soulagement pour bon nombre d’adversaires de cet homme ambitieux. Les États‑Unis ne cachent pas non plus leur satisfaction. « Les Américains m’avaient demandé de le limoger, témoigne l’ancien président Leslie Manigat, ce que je me suis refusé à faire, car je n’avais pas de preuve de sa participation au trafic de drogue. Par ailleurs, Jean‑Claude Paul était le seul parmi les gradés de l’armée à mener une lutte contre l’insécurité, qui, en Haïti, était l’oeuvre des militaires . » Dans le collimateur du duo Avril‑Naraphy, l’éphémère président Manigat avait‑il d’autre alternative qu’une alliance avec le chef des « Léopards », fût‑il le protecteur des narcotrafiquants ?

Le 5 novembre de la même année, Jean‑Claude Paul meurt. Une affaire non encore élucidée. On sait seulement que sa soupe au potiron a été empoisonnée. Le colonel laisse une fortune de 50 millions de dollars, qui suscite quelques convoitises. IR est enterré ‑selon son désir ‑ « face contre terre », ce qui est significatif dans la religion vaudou, puisque cela annonce la vengeance!

Après avoir été élargie de sa prison, sa femme, Mireille, se réfugie au poste de police de Pétionville, signalant que les frères Paul la poursuivent. Quelques mois plus tard, Mireille et son nouvel ami, un ancien banquier, M. Monpoint, sont attaqués en plein jour dans leur voiture, aux environs de Port‑au‑Prince. Atteinte d’une balle à la colonne vertébrale, malgré plusieurs mois de traitement à Miami, elle reste paralysée. Elle se suicide. Les accusations portées contre elle sont levées. Reste l’enfant du couple Mireille et Jean‑Claude Paul, qui grandit à Port‑au‑Prince et se cache de ses oncles, désireux d’accaparer quelques parts du gâteau amassé par le colonel.

La mort de Jean‑Claude Paul n’est pas sans conséquences. Elle sème l’anarchie chez les trafiquants qui ont proliféré en Haïti En 1987, pas moins de 27 clans colombiens sont comptabilisés dans le pays. Une implantation qui suscite des convoitises chez les militaires, chaque officier réclamant sa part. Un aveu d’un trafiquant colombien en témoigne : « Nous avons choisi Haïti, non pour des raisons géographiques, mais parce que les militaires y sont faciles à corrompre. Chaque jour, bateaux et avions remplis de cocaïne affluent . » Mais cette fois, en l’absence d’un protecteur unique, les Colombiens y perdent en rentabilité. Peu importe, leur business reste fructueux. Seule l’arrivée du président Aristide marque un point d’arrêt dans leur juteuse contrebande.

Fin janvier 1994, Antonio Paul débarque à Miami en provenance de Port‑au‑Prince. À la présentation de son passeport américain, on lui apprend qu’il est recherché par la justice américaine, il est accusé de trafic de drogue. S’il est reconnu coupable, il risque 45 ans de prison et 375 000 dollars d’amende. La nouvelle le surprend. Pourtant, depuis mars 1987, on ne parle que de cela en Haïti.

La junte et l’argent de la drogue

Avec Cédras au pouvoir et Michel François aux commandes de l’armée, le trafic s’est affermi. Si Antonio Paul est en prison à Miami, son frère Max Paul ‑ nommé directeur de l’équipement aux douanes ‑ devient conseiller officiel de Michel François. Cet académicien atypique quitte son siège de doyen de l’université nationale pour prendre les destinées de l’administration portuaire. Renvoi d’ascenseur, le nouveau directeur général du port nomme autour de lui un certain nombre de proches de Michel François. La fine équipe dispose de la logistique de l’État pour contrôler, sinon organiser le trafic. La Haitian connection est en place. Les années Cédras seront les plus « belles » années de la drogue.

À Pétionville, la jeunesse dorée s’amuse dans les boites branchées. L’occasion pour les jeunes adolescents oisifs de succomber aux douteux attraits des « paradis artificiels ». Dans les night‑clubs et les bars, au El rancho, au Garage, au Gala ou au Rif, des sachets de cocaïne passent de main en main. Moyennant une modeste commission, un barman vous en procure, ou vous introduit auprès d’un ami. Rien de plus facile. Prix de vente: 50 gourdes haïtiennes, environ 20 francs. « C’est tout naturel », observe un jeune. Policiers et « attachés » ‑ leurs auxiliaires ‑, qui touchent une commission, ont intérêt à ce que le marché prospère. De fait, 5 % de la drogue transitant par Haïti atterrissent dans la poche des collaborateurs locaux.

Du désespoir à la drogue

À Cité Soleil, nous gravissons une montagne d’ordures pour traverser une ruelle poussiéreuse où l’odeur de l’eau croupie est omniprésente. Dans ce bidonville, l’ancien fief du président déchu, le père Aristide, les habitants vivent avec la peur au ventre. Un tap‑tap passe au milieu de cet égout à ciel ouvert. Dessus, on peut encore y lire LA VIE BON sous la triste pancarte CITE‑SIMONE. Sous la menace, les néoduvalieristes obligent les chauffeurs de mentionner le nom du quartier de l’époque Duvalier. Simone était la femme de Papa‑Doc ‑ alors que Cité Soleil symbolise la chute du dictateur. Arrive une autre tap‑tap sur lequel on découvre avec effroi LA VIE NE VAUT RIEN…

« Le plus pénible, confie un jeune étudiant de Cité Soleil, c’est la nuit. Nous prions pour que les bandes armées ne s’arrêtent pas devant notre porte. Nous attendons, dans l’angoisse, la délivrance de l’aube. » La nuit, Haïti se Mure dans sa peur. Les rues, sans éclairage, sont désertes. Port‑au‑Prince est une ville fantôme. Seuls des coups de feu troublent le silence. Parfois, le halo des phares annonce une arrestation, ou une exécution. Commence alors le macabre rituel des rafales d’armes automatiques. Les corps, criblés de balles ou dépecés, seront découverts au petit matin dans la rue, ou au fond d’un fosse. Souvent, les pourchassés cherchent refuge dans les mornes, perpétuant ainsi la tradition du « marronnage » cher à leurs ancêtres, héros de la lutte contre les colons français.

Le jour tout redevient « normal », en apparence. Il est difficile, faute d’essence ou de transports ‑ les prix sont trop élevés ‑, de travailler pour « gagner » son repas quotidien. Conséquence directe de l’embargo décrété contre Haïti. Dès lors les centres de nutrition ne désemplissent pas. Dans le Nord, l’ONG (organisation non gouvernementale) Enfants du monde ‑ droits de l’homme (EMDH) ne comptabilise plus les repas offerts chaque jour tellement la demande est importante. Le ventre creux, les vêtements en haillons, portant parfois dans les bras des enfants faméliques aux grands regards absents, les Haïtiens arrivent dans les centres pour y recevoir leur seul repas de la journée. Le père Yves Buannic, président d’EMDH, se révolte: « L’embargo a toujours été une fausse solution. En Haïti, ses effets sont désastreux et meurtriers. Au‑delà des conséquences humanitaires, il instaure un système d’assistanat permanent qui met en péril l’identité même d’Haïti. Tout cela pour rien. Aucune solution n’a été trouvée pour résoudre la crise politique . »

La misère et le désespoir sont le seul horizon des quartiers populaires. La drogue permet aussi d’oublier. Apparu voilà peu, le « crack » ‑ la cocaïne du pauvre ‑ circule dans les bidonvilles de la capitale. « Il est adapté aux besoins locaux, note un expert étranger, on le vend cinq gourdes la boule à Cité Soleil. Voyez les enfants des rues, ils mendiaient ou bricolaient pour se payer un repas quotidien. Voilà qu’ils volent pour une boule de crack. »

Les services « anti‑drogue »

À Port‑au‑Prince, le siège du Service des narcotiques des forces années dHaïti sert de décor à d’étranges tableaux vivants: un amas de bidons d’essence entoure deux Colombiens et une Haïtienne fraîchement interpellés. Les deux hommes, qu’on dirait sortis d’un album de Tintin, dépouillés de leurs lacets et de leur ceinture, attendent en silence. L’un, la quarantaine bedonnante, adresse un regard apeuré à son complice aux yeux brillants, coiffé d’une casquette de baseball. Bardés de gourmettes, de montres et de chaînes en or, leurs gardes, colt à la ceinture, déambulent avec l’assurance que confère ici le port des Ray‑bans. Tous affichent les signes d’un luxe insolent dans un pays ravagé par la misère.

Chemise ouverte, mocassins en « croco », le major Louis Cassinir exhibe fièrement la prise du jour: douze kilos de cocaïne. Et dévoile l’identité du Latino‑Américain replet aperçu dans la salle d’attente : Juan Alberto Ramirez Azorio, alias Pedro, chef d’un réseau issu du cartel de Cali. Belle prise. Avec une éloquence théâtrale, le major dénonce la faiblesse des moyens alloués à son service, avant de livrer ses états d’âme: « Je vis comme un prisonnier, menacé en permanence. ]Impossible d’aller à la plage, ou même de voir mes amis. Mais je suis militaire et fier de consacrer ma vie à l’avenir de mon pays»

Le major s’insurge lorsqu’on lui fait part de notre conviction : des officiers sont largement impliqués dans le trafic. Il ne peut l’envisager: « L’armée ne tolère pas les dealers, et révoquerait, le cas échéant, les mauvais éléments. » Pourtant, tout Port‑au‑Prince le murmure, le corps d’élite des « Léopards », où le major Cassinir a servi, s’est reconverti dans la protection des réseaux. Une confidence d’un agent local de la CIA conforte la rumeur: « Si l’institution sévissait vraiment, je pense que les forces années d’Haïti auraient du mal à former une équipe de football… ‑ »

Doit‑on s’étonner des explications du major Cassinir ? « Tous ceux que nous avons arrêtés ces derniers mois, se défend le major avec un sourire ambigu, ont été relâchés contre de fortes  » cautions « . » Celle du Colombien Pedro sera acquittée en dollars, par deux compatriotes de passage sur l’île. L’homme pourra continuer son commerce en Haïti, où il s’est établi depuis quatorze ans. Il a même pignon sur rue, installé sur les hauteurs chic de Pétionville.

Reste à comprendre pourquoi les militaires qui protègent les trafiquants ont arrêté cet homme. « Sans doute n’a‑t‑il pas respecté les règles du jeu, à moins qu’il ait tardé dans les paiements. » L’explication, sous couvert de l’anonymat, émane d’un trafiquant de drogue colombien, familier d’Haïti, et rompu aux « pratiques » des militaires. Quelques rhum-coca plus tard, cet employé du cartel de Cali se fait menaçant : « Si tu parles à quiconque de notre conversation, ou si tu écris ce que je te raconte, tu es un homme mort. » Puis, il lâche à nouveau quelques confidences : « Haïti est une  » passoire « . La drogue rentre et ressort partout. Ni surveillance ni répression. » Suit un constat dans un éclat de rire : « Les militaires pourraient stopper le trafic. À l’évidence, tel n’est pas leur intérêt ! » Sur le bord de la piscine d’un hôtel cossu, la conversation dure le temps de dévoiler les secrets de la Haitian connection. Et de consumer trois bougies.

Les routes des marchands de mort

Début mars 1994, un cargo battant pavillon hondurien, en route pour Port‑au‑Prince, est arraisonné par les garde‑côtes américains. À son bord, cent cinquante kilos de cocaïne. Un autre trajet mène les navires au port dominicain de Pedernales d’où la marchandise atteint par cabotage Marigot, Cayes‑Jacmel ou Jacmel. Dans cette région du sud d’Haïti, concède une source militaire haïtienne, une famille d’origine libanaise supervise les opérations. Au point de contrôler le versement des pots‑de‑vin aux militaires et d’organiser, avec leur aide, l’acheminement de la marchandise vers le nord du pays. « Ce n’est pas le seul lieu d’entrée, précise le Colombien, la majeure partie de la cocaïne entre par avion. Parfois, les sacs sont largués et récupérés au sol par nos équipes. » Largages effectués le plus souvent dans des zones désertiques, voire sur les marais asséchés à l’est de Port‑au‑Prince, propices à l’ouverture de pistes d’atterrissage clandestines. On en recense, de source américaine, soixante‑douze sur le territoire haïtien, dont certaines n’auront servi qu’une fois.

Régulièrement, des bimoteurs « civils » atterrissent tard le soir sur l’aéroport militaire de Port‑au‑Prince. La voie est libre pour les narcotrafiquants, d’autant plus que les registres de Port‑au‑Prince et de Cap‑Haïtien mentionnent exclusivement les vols commerciaux, et non les vols « privés ». Reste alors à réexpédier la marchandise en transit. Des bateaux quittent régulièrement la côte nord d’Haïti, pour les Bahamas, via le Cap, Saint‑Marc, Port‑de‑Paix, voire de petites criques isolées. Tandis que des avions s’envolent pour les Bahamas, la république Dominicaine, ou Miami.

À un échelon plus modeste, les trafiquants utilisent des « mules ». Des femmes, souvent des « marchandes », familières des aller et retour entre Haïti et Miami ou Porto‑Rico. Pour ignorer leur chargement, les agents des douanes touchent jusqu’à trois mille dollars par mois, soit cinq fois leur traitement officiel. À l’arrivée, les « mules » passent la drogue dissimulée dans des statues ou des paquets de café.

L’odeur très forte du café et du vernis qui recouvre les statues déjoue souvent la vigilance des chiens‑douaniers aux aéroports. Parfois, le réseau achète la complicité de bagagistes.

Si les militaires sont « complices », ne jouent‑ils pas, délibérément, un rôle actif dans le trafic ?

A en croire la CIA, les militaires haïtiens n’animent pas le trafic. Ils le facilitent et protègent le « séjour » de la cocaïne dans le pays. « Ils ferment les yeux et ils  » touchent « , nous en sommes certains. » Un récent rapport du Sénat américain affirme que les trafiquants colombiens versent environ 100 millions de dollars par an ‑ environ 580 millions de francs ‑ au lieutenant‑colonel Michel François, chef de la police de Port‑au‑Prince et homme fort de la junte. Est‑ce invraisemblable ? Les hauts gradés affichent un train de vie démesuré au regard de leurs revenus officiels. Comment financer l’achat « cash » d’une villa de 500 000 dollars lorsque la solde mensuelle atteint au mieux 800 dollars ? Suffit‑elle à s’offrir des « 4 x 4 » dernier modèle, que l’on change à un rythme soutenu ? Autre signe d’enrichissement : l’accroissement spectaculaire, remarqué par un diplomate étranger, des dépôts sur les comptes de la succursale locale de la BNP. Refusant de donner dans le blanchiment d’argent sale, la banque française décide de se séparer de cette encombrante filiale en juin 1994. Plusieurs grandes familles haïtiennes se portent aussitôt candidates au rachat.

Officiellement donc, l’armée reste mobilisée contre le « fléau ». Format magazine, une en couleurs, la revue Drogue Info ne manque pas d’allure ni de moyens. C’est l’organe du CICC, Centre d’information et de coordination conjointes du ministère de l’Intérieur et de la Défense nationale, fondé en 1987. Il assure la liaison avec la DEA. Son directeur, le colonel Antoine Atouriste, vante volontiers l’efficacité de son service. Efficacité toute relative quand on sait que 50 tonnes de cocaïne « transitent », par an, sur le sol haïtien. Minimisant l’ampleur du trafic, le colonel insiste sur « l’étroite collaboration » avec la DEA, puis consent à évoquer la colonie colombienne en Haïti: « Ce sont les maîtres du pays. Très bien organisés, ils s’infiltrent partout. Trois cents résidents en permanence dans le pays; entre trente et quarante arrivent et sortent chaque mois. » À leur tète, si l’on en croit les sources américaines, un dénommé Fernando Burgos Martinez, l’animateur du cartel de Cali en Haïti.

« Tout le monde sait qu’il est un des chefs du cartel de Cali, mais nous ne l’avons jamais attrapé avec de la drogue dans les mains et nous n’arrivons pas à rassembler de preuves contre lui justifiant une inculpation ` », déclare‑t‑on à la DEA. L’administration américaine surveille les faits et gestes de Burgos, mais elle est impuissante, surtout parce que les autorités haïtiennes refusent de collaborer et de mettre son téléphone sur écoute. « Le principal trafiquant de drogue colombien, F. Burgos Martinez, continue à vivre et à prospérer en Haïti,  » intouchable  » pour les services antinarcotiques haïtiens », lit‑on dans un rapport confidentiel de la DEA.

À Port‑au‑Prince, le capitaine Jackson Joanis gagne plus d’argent en protégeant le plus grand casino d’Haïti ‑ géré selon la DEA par les narcotrafiquants les plus célèbres du pays ‑ qu’à son poste de commandant d’une division redoutée de la police haïtienne. Il perçoit environ 750 dollars par mois comme chef de cette unité connue pour sa brutalité et touche 850 dollars comme « chef de sécurité » du casino de l’hôtel de luxe El Rancho, résidence préférée des trafiquants colombiens qui séjournent en Haïti et notamment de Fernando Burgos Martinez. Joanis affirme qu’il reçoit sa paye mensuelle d’El Rancho en liquide, d’un comptable du casino dont il a oublié le nom. De Burgos, il dit: « Il ne ressemble pas à l’image du trafiquant de drogue du genre Miami Vice. Ce n’est pas le genre de type musclé avec des chaînes en or, des lunettes de soleil et portant un complet tropical blanc. Il est plutôt petit, un peu gros, la cinquantaine. Très gentil et poli, il s’habille discrètement. »

Au domicile de Burgos, un complexe d’appartements de grand luxe à Pétionville, on trouve un imposant matériel d’informatique. On ne lui connaît pas d’amis… si ce n’est des Colombiens de passage pour quelques heures ou quelques jours en Haïti. Un professionnel qui sait vivre relativement discrètement. Mais, sans la complicité de l’appareil de l’Etat et de l’armée, ce gros bonnet de la drogue serait, qui peut en douter, derrière les barreaux.

Le double jeu de la CIA…

Le colonel Atouriste n’est pas très prolixe sur le phénomène Burgos. Il préfère retracer son propre parcours. Il n’est pas peu fier d’avoir été formé au camp militaire américain Fort Benning de Columbus en Georgie. Un vivier où la CIA a recruté maints informateurs latino‑américains. Cinquante officiers haïtiens y sont passés depuis 1946. Parmi eux, les principaux chefs militaires haïtiens qui émargeaient à la CIA jusqu’au coup d’État de 1991.

Pour assurer son emprise sur l’élite galonnée, l’agence de renseignements américaine a tout intérêt à la «pousser» dans le trafic de drogue. Le procédé permet, entre autres avantages, de « déboulonner » les militaires devenus indésirables.

« Normal, il est primordial de pouvoir anticiper les changements dans les sociétés instables », explique le congressman démocrate Robert Torricelli concluant que la quantité et la qualité des informations recueillies en Haïti par la CIA étaient dignes de louanges. La chute du président panaméen Manuel Noriega illustre à merveille cette stratégie de la CIA. Formé à la SOA, « l’école des Amériques » ‑ située à Panama avant de déménager à Fort Benning en 1984 ‑, Noriega, homme de main de la CIA dans les années soixante‑dix, est considéré comme «rentable» pendant de nombreuses années. Avec l’accord des Américains, il trempe dans nombre de scandales. William Casey, directeur de la CIA de 1981 à 1987, l’utilise pour approcher Castro et pour « régler » le problème des « contras » au Nicaragua. Noriega devient vite incontournable. Trop puissant, trop indépendant et jugé « caractériel », les Américains décident de l’éliminer: le leader panaméen est inculpé de trafic de drogue… Pour sa capture, les Américains débarquent en force à Panama. L’opération « Juste Cause » fait plus de 400 morts. Le général en savait‑il trop ? Dans un entretien accordé au réalisateur Oliver Stone pour l’hebdomadaire The Nation, au centre pénitentiaire de Miami, le prisonnier Noriega déclare : « Les États‑Unis se sont retournés contre moi parce que j’ai refusé leurs conditions Politiques… Ils ont compris que je n’étais plus le même homme et la CIA en a conclu que si je ne voulais plus servir leurs intérêts, je n’étais plus des leurs. »

Si les Américains entretiennent des relations avec des militaires brillants et ambitieux, c’est pour pouvoir les « suivre » tout au long de leur carrière. Le général Cédras, en qui Brian Latell, l’« analyste » de la CIA pour les problèmes d’Amérique latine, a vu un « des espoirs les plus prometteurs du groupe de dirigeants haïtiens ayant émergé depuis le renversement de Duvalier en
1986 », fait partie des heureux élus. Depuis lors, le général Cédras est entouré de conseillers tout aussi « brillants ». Un petit Canadien aux cheveux grisonnants joue un rôle important à ses côtés. Lynn Garrison se définit tout simplement comme « un ami d’Haïti ». Il ne dit pas appartenir à la CIA mais avoue avoir des contacts de longue date avec l’agence de renseignements. Il avoue qu’en 1970 il a travaillé « avec les Américains pour renverser le régime libyen de Kadhafi ». Qui est‑il vraiment? Que fait‑il en Haïti? Cet homme « énigmatique » aime jouer avec son image. Il vient de raser sa « célèbre » moustache. On peut l’apercevoir tantôt au quartier général, tantôt dans le bureau du colonel Atouriste ou le soir au bord de la piscine du El Rancho. Chemise verte à fleurs, mallette en cuir souple à la main qui ne le quitte jamais, ce « touriste » aimerait « reboiser le pays afin de le sauver de l’érosion ». Il apprécie également la plongée sous‑marine qu’il pratique avec son « ami Cédras ». En revanche, la joyeuse soirée donnée à l’occasion de la journée des femmes, à quelques mètres de nous, ne paraît pas l’amuser. « Regardez, c’est honteux, irréel. Je suis révolté de voir un tel spectacle alors que les Haïtiens crèvent de faim. » Quant à essayer de le photographier, il est dangereux de le tenter. Un photographe s’est fait arracher son matériel et Garrison l’a prévenu : « J’ai tué des hommes pour moins que cela! » L’homme a l’allure d’un ancien mercenaire ou agent en quête de « retraite au soleil ». Reste à connaître la nature de son « business » avec les putschistes d’une part, les Américains de l’autre.

Mais, si la CIA contrôle les agissements des militaires, il arrive que la situation lui échappe. Les débordements de ses protégés sont fréquents. En 1986, elle crée en Haïti le Service d’intelligence nationale (SIN), supposé l’alimenter en informations sur le trafic de drogue. Cinq ans plus tard, il faudra couper les ponts: des officiers du SIN trempent dans le coupable négoce. Trois anciens chefs du service, les colonels Ernest Prudhomme, Diderot Sylvain et Léopold Clerjeune figurent sur la liste des acteurs du putsch de septembre 1991, dont les avoirs ont été gelés aux États‑Unis. Ils excellaient également dans la répression politique ou la persécution des supporters de Jean‑Bertrand Aristide, élu président dix mois auparavant.

Chef du service de 1986 à 1988, le colonel Alix Silva rédige un rapport accablant. Il établit une liste de dix‑huit noms d’officiers activement engages dans le trafic. Au lendemain du coup d’État de 1991, Silva ‑sera « exfiltré » avec l’aide des Américains. Il vit aujourd’hui caché au nord‑est des États‑Unis. Sa tête, il le sait, a été mise à prix.

Parfois, c’est sur un agent de la DEA que pèsent les menaces. Il a suffi, en septembre 1992, que le « Départment » collabore à l’arrestation d’un officier haïtien du SIN mouillé dans le trafic, pour que son chef sur place, Tony Greco, soit contraint de quitter Port‑au‑Prince. Les Américains sont aussi victimes de leur double jeu. Officiellement, ils aident les Haïtiens à lutter contre la drogue. En sousmain, ils laissent les militaires profiter de la contrebande. Le paradoxe ‑ en est‑ce un? ‑, c’est que la majeure partie de la cocaïne en transit à Haïti est en partance pour les ÉtatsUnis.

« En l’espace de huit jours, confie un agent américain, Washington pourrait tarir l’afflux de cocaïne aux ÉtatsUnis. » Plus des trois quarts de la consommation de « coke » transitent par Haïti. Alors, pourquoi les Américains ne ferment‑ils pas le robinet? « Imaginez l’explosion sociale, si nos sociétés étaient privées brutalement de cocaïne ! » Puis se reprenant: « N’écrivez jamais cela. Nous aurions les moyens de prouver que c’est faux. » La perversité des « politiques » américains cohabite aisément avec le cynisme des militaires haïtiens…

Sujet tabou

En Haïti, la seule évocation du trafic de drogue fait fuir les hommes politiques. Un seul d’entre eux parle sous le sceau du secret: « Le manque de volonté en Haïti reflète celui de la communauté internationale. Sous Aristide, dont je ne partage pas les opinions, il y avait un réel souci de combattre ce fléau. C’est sans doute une des raisons qui ont poussé les militaires à le renverser. Aujourd’hui, ils veulent rester au pouvoir coûte que coûte et continuer de percevoir leurs commissions. » Bilan de ces années militaires : pas un seul trafiquant de drogue n’est arrêté alors que plus de 200 d’entre eux l’ont été lors de l’éphémère passage de Jean-Bertrand Aristide a la présidence.

« Si Haïti est pris en otage par des dealers, l’alternative est simple, explique, en privé, le prêtre‑président alors en exil. Ou bien nous persistons à professer une pédagogie de la résistance visant à inverser ce rapport de force, ou bien nous capitulons. Dès lors, le pays serait livré à la drogue, les insti­tutions promises à l’éclatement. » Dans ce domaine, le pré­sident Aristide dénonce l’ « ambiguïté » de la position améri­caine. Comme son prédécesseur à la Maison‑Blanche, Bill Clinton apporte publiquement son « soutien » à Aristide. Mais, à ce stade des événements, il est problématique de croire que les Américains souhaitent réellement rétablir le président déchu. En attendant son impossible retour, les Colombiens larguent toujours leurs sacs de « farine » sur Haïti, au risque de plonger les paysans du Nord‑Ouest dans un grand étonnement. Les dieux vaudou sont‑ils tombés sur la tête?

Chapitre II

LE RETOUR D’ARISTIDE

1994-1995

L’embargo, toujours renforce, se révèle inefficace. La frontière dominicaine reste une vraie passoire. Seuls quelques pays « amis » semblent persuadés qu’Haïti demeure coupée du monde. L’aéroport est définitivement fermé, mais les échanges entre Saint‑Domingue et Haïti sont bien organisés. Les observateurs de l’ONU, présents en petit nombre aux postes frontières, ne sont pas en mesure de changer le cours des choses.

Les négociations traînent. Les menaces ne suffisent pas pour faire plier les putschistes. Les solutions diplomatiques épuisées, les Américains se décident à intervenir. Le Pentagone s’y prépare. Les Haïtiens aussi. Le président defacto et ses proches menacent. « Nous n’avons pas la bombe atomique, mais nous avons mieux. La magie noire et le sang du sida. Si nous n’avons pas 100 000 fusils d’assaut à distribuer, nous trouverons bien des seringues infectées. » Émile Jonassaint, le chef du gouvernement de quatre‑vingt‑un ans, invoque aussi les esprits du vaudou pour repousser les envahisseurs. Il appelle les « loas » à la rescousse. Il affirme aussi que les Haïtiens préparent déjà des « poudres poisons ». Ogou, le dieu de la guerre, veille. Les soldats y croient. « Nous lutterons et ferons face à l’envahisseur. Les zombies devant et nous derrière. » Le ton est donné. Conquis par la rhétorique nationaliste, 100 000 Haïtiens seraient prêts à se battre auprès des 7 500 soldats. « La propagande en vigueur flatte jusqu’à l’ivresse la fierté haïtienne. On convoque tous les héros du panthéon patriotique » rapporte Vincent Hugeux . En effet, on exhume avec passion et rage les sermons des ancêtres, héros de l’indépendance conquise en 1804 contre les troupes.de Napoléon Bonaparte. « La liberté ou la mort. » Les putschistes ravivent aussi le cruel souvenir de l’occupation américaine qui plongea le pays dans la souffrance de 1915 à 1934. L’humiliation n’a pas encore disparu de la mémoire des anciens. Cédras et ses proches ne semblent pas très inquiets. En ces temps d’embargo total, la maîtrise de trafics avantageux leur assure une aisance financière des plus enviables. En attendant une éventuelle issue à la crise, autrement dit leur départ, qu’ils jugent de plus en plus incertain, ils amassent un magot qui leur assurera des jours paisibles.

Dans l’entourage de la junte, rares sont ceux qui paraissent prendre au sérieux la menace d’une intervention étrangère. L’attitude la plus flagrante est leur décontraction apparente. Le commandant en chef, Raoul Cédras, s’adonne chaque week‑end à sa véritable passion, la plongée sous‑marine. Le colonel Michel François fait son jogging tous les matins. Quant au chef de l’état‑major, le général Philippe Biamby, il prend le temps de se balader en ville, sans que l’on puisse déceler le moindre signe d’inquiétude. Ont‑ils des garanties de Washington? Les Américains s’interrogent. Que doivent-ils faire ? Leur position n’est pas des plus simples. Ils ne peuvent plus se retrancher derrière l’argumentation puérile, déjà émise après le coup d’État du 30 septembre 1991, qui consistait à ne rien faire parce qu’Aristide était un « dangereux psychopathe ». Ce prétexte pour ne pas intervenir avait été monté de toutes pièces par la CIA, dont les agents s’étaient chargés de diaboliser le président haïtien. Cette fois, le régime des putschistes a eu le temps de démontrer son « talent » dans l’art de la persécution. N’est‑ce pas suffisant pour effectuer un virage à 180 degrés ? Non, l’inverventionnisme américain doit avant tout être perçu comme une réponse à des préoccupations relevant de la politique intérieure américaine.

Des « hordes » de réfugiés s’enfuient encore de Haïti sur des embarcations de fortune. Le gouvernement de Washington, et sans doute une majorité de citoyens ne veulent en aucun cas accueillir tous ses boat people qui se déversent sur les côtes de la Floride du Sud. Le refus de l’ « invasion » est catégorique à Washington. L’arrivée d’une main‑d’oeuvre immigrée est certes profitable à l’industrie américaine mais tout afflux massif de réfugiés pose problème. Les États‑Unis semblent prêts à tout entreprendre pour arrêter le phénomène. Une réaction qui suscite la colère d’Aristide. Le président en exil dénonce le « mur de Berlin flottant ».

Pendant que les Américains tergiversent, les paysans meurent

Les paysans et les pauvres des zones rurales et urbaines se battent pour survivre. Ils sont en colère, et plus déprimés que jamais. Les mouvements paysans sont liquidés à l’image du MPPC, dans le plateau central. Les soldats et d’autres représentants de l’État tuent les chefs clés des mouvements. « Americas Watch », une délégation d’observateurs ainéricains, a pu constater l’ampleur des dégâts. « Quand nous visitâmes les quartiers généraux du MPP, le 2 juillet, les immeubles étaient tels que l’armée les avait laissés en octobre dernier. Pas une porte ne restait dans ses charnières. Plus un meuble dans les pièces. Chaque immeuble était sens dessus dessous, avec des piles de papiers froissés, posters, livres et dossiers. Dans le plateau central, la répression contre le peuple affilié au MPP était apparue si intense que personne n’avait osé nettoyer, encore moins utiliser les immeubles par peur d’être répertorié comme sympathisant du MPP et mis en prison»

La répression ne fait effectivement pas dans la demi-mesure. Elle alourdit un climat qui devient intenable pour les pauvres gens. « La montée en flèche du prix du fuel, qui est à plus de seize dollars le gallon, a rendu la tâche difficile aux paysans pour transporter leur riz et leurs bananes dans la capitale, ou pour obtenir des produits comme l’huile de cuisine ou des piles. De village en village, les gens vivent pratiquement  » la main à la bouche « . Ils affirment qu’ils sont déterminés à endurer l’embargo, sans se plaindre, si cela faisait revenir leur président . »

Qu’est‑ce qui motive Clinton ?

À une large majorité, douze voix pour et deux abstentions, le Conseil de Sécurité de l’ONU autorise les États‑Unis à utiliser la force, si nécessaire, pour rétablir la démocratie en Haïti. Le président américain bascule en faveur de l’intervention militaire en se remémorant le poids électoral de la Floride, particulièrement peuplée et plutôt disposée à voter à droite. Un État qui subit l’immigration haïtienne de plein fouet et pourrait poser de sérieux dommages au parti démocrate lors des prochaines élections de 1994. Par ailleurs, le président Clinton craint que le renvoi des boat people à la mer ne choque les parlementaires noirs. Or, il a besoin de leurs voix au Congrès pour faire adopter sa réforme du système de santé américain. La décision est apparemment irréversible. Les États‑Unis prennent le risque du bourbier haïtien.

Les généraux haïtiens continuent pourtant à narguer les États‑Unis. Ont‑ils conscience que la décision américaine est prise ? Le souci du Pentagone est d’éviter une opération coup de poing. L’opinion américaine ne se remet toujours pas des images humiliantes de l’expérience somalienne. Il faut à tout prix éviter que ce scénario ne se reproduise. Le jeudi 15 septembre, au cours d’un discours retransmis sur toutes les chaînes de télévision nationales, Bill Clinton annonce au peuple américain que « le temps des généraux de la junte haïtienne est fini », et qu’il « leur reste à peine quelques heures pour quitter le pouvoir ». Pour autant, le président américain abat sa dernière carte face au « plus violent régime de l’hémisphère ».

Le dimanche 18 septembre 1994, trois émissaires américains débarquent à Port‑au‑Prince. Un trio hétéroclite. Il s’agit de l’ex‑président Jimmy Carter, du général Colin Powell, l’ancien chef d’état‑major de l’armée pendant la période de la guerre du Golfe (et futur présidentiable) et du sénateur de Georgie, Sam Nunn. Un bras de fer de sept heures s’engage. En ce dimanche ensoleillé, la télévision CNN consacre un « non‑stop » à la crise haïtienne. Rien ne filtre des ultimes négociations. L’un des trois émissaires, Sam Nunn, raconte par la suite : « Carter avait son ordinateur sur les genoux pour rédiger les termes de l’accord au fur et à mesure de la discussion. Puis nous en rendions compte au président Clinton sur une ligne réputée sûre, mais avec la très nette impression que les Haïtiens maîtrisent suffisamment la technologie des écoutes téléphoniques pour savoir tout ce qui était dit! Jusqu’à ce que le général Biamby vienne annoncer à Cédras qu’une armada d’avions est en route pour bombarder Haïti. »

En effet, las d’attendre, le ministre de la Défense, William Perry, donne l’ordre, à 18 h 05, de faire décoller les C‑141 de la base de Fort Braggs. À leur bord, les parachutistes de la fameuse 82′ division aéroportée. L’unité des coups durs. C’est in extremis que Clinton intervient pour qu’ils rentrent sur leurs bases. Les généraux haïtiens viennent de céder. Ils acceptent les propositions des Américains. Il n’y aura pas d’affrontement.

Good morning Haïti

Le lendemain, 9 h 30. Les opérations commencent. Les Haïtiens ne se privent pas du spectacle. Stupéfaits, ils regardent les Blancs déguises jouer à la guerre contre un ennemi imaginaire. Un débarquement grotesque. Les hélicoptères « Chinhook » lâchent des GI’s par milliers. Tenues de camouflage, visages noircis, fusils‑mitrailleurs à la main, les soldats s’installent en position de tir derrière leur paquetage sitôt largué.

Les photographes et cameramen slaloment entre ces combattants. Rampant pour avancer, les soldats donnent l’impression d’être les acteurs d’un fictif « Apocalypse Now 2 ». Les Haïtiens applaudissent à tour de bras. La plupart ne peuvent dissimuler leur rire. Une chose est certaine, ils ne sont pas près d’oublier ce spectacle « grandeur nature » susceptible de faire rever tous les producteurs d’Hollywood. Mardi 20 septembre 1994. Vingt‑quatre heures après le débarquement des soldats de l’Oncle Sam, première manifestation pro‑Aristide. Elle dégénère vite en soutien aux marines. La police haïtienne intervient pour disperser la foule. Elle fait une première victime. Un innocent qui vend des poissons sur le trottoir. Quand les militaires américains arrivent, le jeune homme baigne dans son sang. La tension monte d’un cran. Les marines sont nerveux. Pourtant, la population leur réserve un accueil plutôt chaleureux. On assiste à plusieurs manifestations spontanées de soutien aux troupes d’intervention. Les jeunes n’hésitent pas à monter dans les camions militaires et sur les blindés. Ils entonnent des chants triomphants, en agitant les bras et en formant, en signe de victoire, un « V » avec leurs doigts. Comme un « remake » de la libération de Paris par les forces alliées. Toutes ces manifestations de sympathie touchent les Américains. Lors de sa première conférence de presse, le colonel Barry Willey, porte‑parole de l’opération « Soutenir la démocratie », remercie vivement la population. Les États‑Unis envisagent toutes les hypothèses pour que leur intervention se déroule au mieux. On apprend ainsi, quelques jours plus tard, qu’un commando américain s’apprêtait à kidnapper le général Cédras en cas d’échec des négociations de la dernière heure. Le capitaine Chris Hughes du corps d’élite des Rangers le confirme. Les membres de ce crack teams, équipés de matériels sophistiqués et informés par des rapports des services secrets, sont en Haïti depuis plusieurs semaines. Une centaine d’hommes. Ils n’ont pas eu à intervenir.

Quelques incidents éclatent pourtant. Au Cap, les marines ouvrent le feu à plusieurs reprises. Une dizaine de policiers haïtiens sont tués. Une nouvelle étape commence. Il faut désarmer les soldats et les miliciens. Lourde tache.

Le colonel Michel François part pour Saint‑Domingue où se trouvent déjà de nombreux militaires putschistes. Pendant ce temps, les généraux Cédras et Biamby préparent leurs valises. Le 10 octobre, ils remettent leur démission. Le 13, ils partent pour le Panama. Exil ou nouvelle affectation?

Le retour du messie

15 octobre 1994. Titid II reviens. Après plus de 1000 jours d’exil, Jean‑Bertrand Aristide, le président démocratiquement élu, est de retour en Haïti. Le même jour, l’embargo est levé. La vie reprend. Haïti semble pouvoir sortir enfin de l’impasse. Cependant, l’honneur des Haïtiens est entaché d’une alliance peu respectable, eu égard à l’histoire du pays. Titid rentre avec les Américains dans ses bagages. Le « prophète » a‑t‑il changé ? Il est sous influence. À son retour d’exil, son comportement contraste avec le jeune prêtre des bidonvilles qu’il était autrefois. Pourtant, l’émotion est bien présente quand, à midi dix, le président apparaît à la porte du Boeing 707 américain. En hélicoptère, il regagne le palais national. L’idole des pauvres s’approche d’une épaisse vitre blindée pour prononcer son premier discours. La politique haïtienne est absente de cette allocution qui dure presque une heure. Aristide donne surtout l’impression de s’exprimer à l’intention de ses hôtes étrangers. Puis il tient à rassurer les Américains. Il prononce un plaidoyer pour la réconciliation. En coulisses, les conseillers américains contrôlent tout. Le président haïtien donne le sentiment d’être sur un nuage. Heureux de retrouver son fauteuil. On peut lire une petite déception dans le publie qui se disperse en multiples cortèges carnavalesques a travers les rues de la capitale. Sous haute protection et surveillance militaire américaines.

Aristide prend deux décisions rapides. Il dissout les forces armées et nomme un Premier ministre. Le 6 novembre 1994, le Parlement approuve le choix du président. Smarck Michel devient Premier ministre. Cet homme d’affaires cinquante‑sept ans est un proche du président. C’est un modéré parmi son entourage. L’homme est respectable, mais on peut s’interroger sur sa liberté d’action. Sans jamais citer les États‑Unis, il rappelle d’abord « qu’Haïti s’est engagé dans la voie de l’ouverture économique  ». Il annonce clairement ensuite que le pays « doit s’engager dans la voie ultralibérale » ‑ dont les méfaits sociaux sont reconnus. Abordant aussi la question des privatisations, il déroute les observateurs. Des pans entiers du secteur public haïtien vont passer aux mains de capitaux privés. Un message qui clarifie les choses. Les États‑Unis ont remis Aristide à la tête de l’État avec l’espoir de replacer sous tutelle l’ancienne perle des Antilles.

Le pays dépend entièrement des bailleurs de fonds. Des ajustements structurels dans l’économie haïtienne en sont la contrepartie naturelle. Les productions locales n’ont désormais plus aucun avenir. Peu importe de créer les conditions d’un développement. Les Américains entendent rationaliser l’utilisation d’une des main‑d’oeuvre les moins chères du monde.

Pour y parvenir, les interlocuteurs obligés des Américains sont les quelques grandes familles du pays. De son côté, Aristide sait qu’il lui faut pactiser avec cette grande bourgeoisie, à défaut de la convertir à ses idées. Une nouvelle alliance se met en place. Le retour d’Aristide marque une rupture. Il est lourd de conséquences pour la vie politique et économique du pays. Le petit homme du peuple joue le jeu de Washington… Aristide appelle chaque grande famille au téléphone. Il les invite à se rencontrer. « Le message était clair, se souvient Gilbert Biggio. Aristide a tout d’abord reconnu ses erreurs du passé. Puis, il nous a encouragés à faire la révolution économique.  » Je ne peux la faire sans vous. Aidez‑moi pour aider le peuple et le pays « , nous a‑t‑il dit individuellement. À l’exception d’une grande famille qui n’a toujours pas donné sa réponse, nous avons tous accepté. Pour la première fois, il y a une réelle volonté de développement. Les États-Unis vont tenir leurs engagements’ », conclut‑il. Plus que jamais, les grandes familles ont la destinée du pays entre les mains. Seront‑elles le fer de lance du retour de la démocratie et d’un renouveau économique en Haïti ?

 

 

 

Les grandes familles sous influence américaine

Les trois ans d’embargo ont fait chuter les bénéfices de ces grands bourgeois. Leur exaspération a été transmise à Washington par leurs hommes de loi américains. Cette élite haïtienne que Clinton observe comme une alternative assez tentante à Aristide possède de sérieux appuis à Washington. On ne peut donc sous‑estimer son rôle de lobbyiste. Par leur puissance, deux grandes familles sont notamment au‑dessus du lot. Les premiers, les Brandt, sont originaires de la Jamaïque. Ils continuent d’ailleurs d’y maintenir leurs affaires. En Haïti, ils ont des intérêts dans l’huile comestible, les volailles et la banque. Ils ont aussi été au coeur d’un projet de sauce tomate financé par la Banque mondiale. Enfin, ils ont hérité de possessions dans le café, le textile et l’automobile. Les Brandt ont longtemps été considérés comme la famille la plus riche d’Haïti. Comme le raconte un diplomate haïtien au journaliste James Ridgeway parlant de O.J. Brandt, descendant de la famille, « il est le faiseur de roi ». Quand Papa Doc voulait construire une route pavée dans la basse ville de Port‑au‑Prince, O.J. Brandt réunissait l’argent pour la financer. Si Duvalier avait besoin de liquidités, à l’occasion, il stoppait O.J. Brandt a la frontière. Il ne lui permettait de revenir qu’après avoir acheté pour 2 millions de dollars de bons du Trésor du gouvernement’. À Washington, Gregory Brandt utilise les services du juriste Robert Mc Candless, qui a aussi représenté, en intérim, le gouvernement issu du coup d’État. Bloqués par l’embargo, les Brandt ont noué des liens étroits avec le FRAPH, le front civil de l’armée, et ont récemment débattu de l’achat d’une banque à Paris . En deuxième position, juste après les Brandt, se placent leurs « ennemis », les Mews ‑ prononcer Meuse. Ils regnent en maître sur le sucre, la fabrication de chaussures, les plastiques, les détergents, et dans les travaux de montage. Accusés d’avoir soutenu le coup d’État, ils affirment avec colère que la famille s’oppose aux lois militaires et soutient Aristide. Vivant confortablement dans leur propriété rose bonbon de Dilido Island, entre Miami et Miami‑Beach, ils n’ont, apparemment, jamais essayé de combattre le retour d’Aristide. À la différence des autres familles haïtiennes prédominantes, les Mews ont pris conscience que les choses doivent changer en Haïti. Ils se préoccupent plus qu’autrefois de politique. L’homme de loi des Mews à Washington est Greg Craig. Avec l’aide de ce juriste, ils ont établi une filière noire pour obtenir des soutiens américains. Craig, partenaire de la prestigieuse société d’avocats Williams & Connolly, dirige aussi un groupe d’avocats basés à Washington. Il a étudié à l’école de droit de Yale avec les Clinton, bien qu’il prétende « n’avoir jamais parlé d’Haïti au président’ ».

Tout le monde ne partage pas l’enthousiasme de Craig pour les Mews. Charles Kernaghan. et ses associés du National Labor Committee ‑ Comité national du travail ‑ ont publié un réquisitoire cinglant contre l’élite haïtienne et leurs partenaires américains. Ils vilipendent les Mews, clamant qu’ils se sont enrichis en faisant de la contrebande de ciment lors de l’embargo. Craig nie les accusations de Kernaghan qui rapporte également que cette famille est derrière le coup d’État de septembre 1991. Non seulement c’est faux, a répondu Craig dans une lettre traitant d’action légale et demandant que la publication du rapport soit stoppée, mais « la famille Mews s’est activement engagée, quelquefois à la demande du gouvernement américain, dans le processus visant à restaurer un gouvernement démocratiquement élu en Haïti ».

Après les Brandt et les Mews, on trouve quelques autres « grandes familles » dont le poids économique permet de jouer un rôle influent certain. Reste à savoir s’ils opèrent vraiment, comme certains l’affirment, des pressions de nature politique à Washington. La famille Accra a commencé dans le textile. Elle détient le monopole de la fabrique de tôles. Elle fabrique des emballages et importe la farine depuis la fermeture de la minoterie d’État.

La famille Biggio est l’une des rares familles juives du pays. Grand ami de la France, Gilbert Biggio est aussi le consul honoraire d’Israël en Haïti. C’est un homme d’affaires qui a le monopole de l’acier et de la fabrication sidérurgique. Allié à la famille Accra, Gilbert Biggio a racheté l’agence de la BNP à Port‑au‑Prince. Parmi les familles les plus influentes, on cite souvent la famille Behrmanns, concessionnaire dans l’importation d’automobiles et de camions, et la famille Madsen, d’origine danoise, qui détient des participations importantes dans le café et la production de bière. Lillian Madsen est aussi une grande et bonne amie de Ron Brown, secrétaire du Commerce de Clinton. Les « bonnes » relations entre Washington et Haïti sont encouragées par les proches du président Clinton. Les Américains disposent de « relais » économiques en Haïti. « Cherchez qui contrôle le ministre des Finances et vous saurez qui gouverne vraiment  », explique un baron du duvaliérisme.

L’oligarchie haïtienne possède aussi des ramifications en république Dominicaine. Certains ont établi des liens étroits avec les militaires dominicains, qui leur auraient permis de récolter de gigantesques profits sur les ventes d’essence. Par exemple, rappelle un diplomate, « une famille payait ses dettes à un homme d’affaires en lui faisant traverser la frontière vers une maison privée dont la piscine était pleine d’essence, et où il pouvait remplir son camion ». Ces pratiques sont souvent l’oeuvre de familles qui essayent de faire fortune, par n’importe quel moyen, pour arriver au niveau des plus puissants. Telle serait la stratégie de Gérard Khawly. « Il passe pour le premier contrebandier dHaïti, et l’embargo aidant, il aurait édifié une fortune estimée à quelque 50 millions de dollars et officie sur le marché parallèle des devises », explique Christian Lionet, le spécialiste des Caraïbes au journal Libération .

Pour toutes ces familles, les bidonvilles de Cité Soleil sont plus éloignés que Miami , Paris ou Washington. L’invasion américaine est une aubaine pour ces hommes de lucre, désireux de s’enrichir encore plus. Certaines grandes familles louent des terrains à l’armée américaine et s’efforcent de donner une « bonne image » à l’occupant. Leur avenir en dépend. Le retour d’Aristide complique sérieusement la situation de l’Église catholique. Pourtant, le président, autrefois très critique envers la hiérarchie catholique, fait le premier pas vers une réconciliation. Officiellement, il n’a toujours pas renoncé au sacerdoce. Le droit canon considère que la prêtrise est incompatible avec l’action politique. Deux jours après son retour, Titid écrit à Mgr Gayot. Il se déclare favorable à sa réduction à l’état laïque. Un signe d’apaisement, même si les conflits subsistent entre les deux parties. La fracture entre l’Église officielle et le peuple s’est creusée. En reconnaissant le régime des putschistes sanguinaires, le Saint‑Siège a sans doute commis l’irréparable aux yeux de bon nombre d’Haïtiens. Pour le plus grand profit des Eglises protestantes, en vogue dans le pays, mais aussi de plusieurs sectes en provenance des États‑Unis.

Washington complote

Washington, 8 décembre 1994. Chez «Toto» Fritz Cinéas, frère d’Alix, l’ancien ambassadeur américain Ernst Preeg, membre influent du parti républicain, réunit quelques anciens ministres de Duvalier. Responsable d’Haïti au centre d’études stratégiques de Washington, il « pense » la politique à long terme. Tous les invités n’ont pas répondu « présent » à l’appel. Le ministre Estimé a tourné la page et consacre son temps à des missions, entre autres, pour le compte de l’USAID. Il se trouvait, il y a peu de temps, au Burundi. Il ne vient pas au rendez‑vous. Frantz Merceron non plus. À ses yeux, ce genre de rencontre est prématuré. Chef d’entreprise, il a suffisamment à faire en France. En outre, il consacre une partie de son temps à une ONG, spécialisée dans l’enfance malheureuse. La nouvelle peut faire sourire ceux qui connaissent son goût prononcé pour la politique. L’ancien ministre des Finances haïtien s’est reconverti dans l’humanitaire. Le procès‑verbal numéro 56 de cette ONG sise à Paris, qui compte de nombreux projets d’aide à l’enfance, l’atteste. Frantz Merceron est « chargé d’étude » et doit surveiller le bilan financier de l’association. Ironie du sort, le trésorier de cette association humanitaire n’est autre que Max Bourjolly, l’ex‑numéro deux du parti communiste haïtien.

À Washington, Jean‑Marie Chanoine et Alix Cinéas répondent présents à l’invitation de Preeg. Discussion amicale ou analyse stratégique ? L’ambassadeur Preeg reste des plus prudents. Il les encourage cependant à créer, dans l’avenir, un parti politique qui pourrait obtenir le soutien du parti républicain.

Les États‑Unis persévèrent‑ils dans leur volonté de placer des pions sur l’échiquier politique haïtien? Un observateur politique se demande d’ailleurs « si l’une des raisons du soutien de la CIA au putsch de 1991, ne serait pas la reprise de l’influence française sur le pays ». Aristide, qui avait donné des gages de sympathie à la France, a aujourd’hui changé de camp. Il se retrouve sous la haute protection de l’Oncle Sain.

Les Etats‑Unis jouent sur plusieurs tableaux

Le 31 mars 1995, Bill Clinton se rend en Haïti. Les casques bleus de la Minuha, mission des Nations unies pour Haïti, remplacent les soldats américains. Le président Clinton préside les cerémonies. Il surprend son auditoire en reprenant les slogans de Lavalas en créole. Une première. L’aristidomania serait‑elle contagieuse? Le message est là. Clinton soutient Aristide et le parti Lavalas. Les Haïtiens ne sont pas dupes. Même s’ils restent un instant sous le charme de l’événement, ils redoutent l’emprise du grand voisin sur leur petit pays. Dérive du clan Lavalas ou habile jeu des Américains pour écarter le « prophète » de son peuple?

Pour Aristide, le premier grand rendez‑vous électoral a lieu le 25 juin. Mauvaise impression. Les élections législatives sont marquées par de nombreuses irrégularités administratives. Elles font hurler tous les partis à l’exception de Lavalas. Le dimanche 17 septembre, le second tour ne suscite pas l’enthousiasme espéré. Le taux d’abstention est très élevé. Dans certains bureaux de vote, le taux de participation n’atteint pas les 20 %. Une gageure pour la démocratie et une vraie déroute pour Lavalas quand on se souvient du score d’Aristide lors de son élection.

Privatisations ou vente du pays ?

Cette peu glorieuse victoire d’Aristide et de ses partisans n’est pas pour autant une réelle surprise. Les Haïtiens sont manifestement préoccupés. En cette fin d’année 1995, leur interrogation principale porte sur le programme de privatisa­tions annoncé par le gouvernement. La question est présente sur toutes les lèvres. Un véritable débat national est engagé. Le peuple, dont il ne faut pas sous‑estimer la conscience politique, se sent concerné. Des manifestations ont lieu à Port‑au‑Prince. Des pneus brûlent devant le palais national. Nouveau revers pour Aristide, le peuple se retourne contre lui. Il a certes gagné le soutien des Américains et des grandes familles, mais il se coupe progressivement de la base. Un risque calculé dans la mesure où Aristide n’a pas à faire face à une opposition virulente, puisque quasi inexis­tante. Serait‑il devenu un politicien calculateur? En atten­dant les présidentielles prévues pour la fin de l’année 1995, les réformes ne progressent que très lentement. L’issue de l’échéance à venir apparaît bien imprévisible. Seule certi­tude, l’heureux élu héritera d’une situation pour le moins difficile.

Chapitre III

ENTRE CHAOS ET ESPOIR

1995…

L’histoire haïtienne peut donner le tournis. La décennie qui s’achève, inaugurée par la chute de Jean‑Claude Duvalier, illustre la complexité des événements, les difficultés qui se dressent sur la route de ceux qui cherchent à pénétrer les dessous de l’histoire.

Au terme de ces dix ans mouvementés, il n’y a pas de « gagnants ». Seulement un perdant, le peuple haïtien. Une décennie qui restera comme celle d’un épouvantable gâchis. La chute d’une dynastie d’un autre âge autorisait tous les espoirs de changement. Rien de vraiment positif n’a pu être entrepris. Les Haïtiens n’en sont pas les seuls responsables. Les grandes puissances, et notamment les États‑Unis, ont largement démontré que leur capacité de nuire était égale à leur aisance dans l’art de la manipulation.

La France, pour sa part, enfin, a marqué de son empreinte cette décennie haïtienne. Malheureusement, l’État français agit le plus souvent dans l’ombre pour contester la suprématie américaine sur l’île. On peut volontiers admettre que la France a l’ambition d’orienter le pays vers une politique de développement qui n’a rien de comparable avec le néocolonialisme américain. Mais a‑t‑elle réellement les moyens de ses ambitions?

L’accueil en France de Jean‑Claude Duvalier, en 1986, n’avait pas manqué de surprendre l’opinion publique. Le Vatican serait intervenu en ce sens, on l’a dit, et plusieurs sources le prétendent. Duvalier lui‑même le croit. Le Saint-Siège nie une quelconque intervention. Chargé des relations avec les Etats au Vatican, Mgr Tauran affirme que « la secrétairerie d’État n’a effectue aucune intervention auprès du gouvernement français pour favoriser l’exil en France du président haïtien’ ». Baby Doc n’avait pas besoin de la charité d’une Église qui ne ménageait pas son régime. Il était suffisamment proche de la France, malgré la présence des socialistes au pouvoir. N’était‑il pas, dans ces conditions, fort opportun pour l’État français de ménager un si jeune ex-président francophile ?

Le retour de Duvalier

« Même si, aujourd’hui, je suis toujours en France, ma principale préoccupation est l’avenir de mon pays . » L’entretien que Jean‑Claude Duvalier m’a accordé n’est pas anodin. L’homme se dévoile si peu qu’il était manifestement dans son intérêt, aujourd’hui, de s’exprimer.

L’ancien président, qui n’affectionne pas particulièrement les rencontres avec la presse, avait un message à faire passer. Pour le moins, il souhaitait sortir de l’ombre. La dernière interview qu’il ait accordée remonte à 1982; notre confrère de Time Magazine, Bernard Diederich, en avait eu la possibilité. Aujourd’hui, où en est Baby Doc ? « Je n’ai plus le train de vie d’autrefois. Je vis très simplement avec ma mère, sur la Côte d’Azur 3 « , lâche‑t‑il avant de nous inviter à parler de l’avenir. Cet entretien coïncide avec l’amorce d’une période nouvelle pour Haïti. En février 1996, dix ans après la chute de Baby Doc, les duvaliéristes ne seront plus exclus de la vie publique haïtienne. Comme d’autres, Jean‑Claude Duvalier va rentrer dans son pays. Ses propos le laissent entendre : « Mon plus cher désir est de pouvoir rentrer en Haïti avec ma mère, et de faire découvrir à mes deux enfants, Nicolas et Anya, leur terre natale . »

Nous en sommes persuadés, Jean‑Claude Duvalier rentrera prochainement en Haïti. Reste à se demander si cet homme qui « ne voulait pas être président » souhaitera jouer demain un rôle politique. On ne peut l’exclure. Sa faiblesse et son irresponsabilité ne plaident pas en sa faveur.

Cet homme encore jeune, souvent trahi par ses proches, aimerait‑il prendre une revanche sur l’histoire ? Observateur attentif de la vie de son pays, on peut penser qu’il fera bientôt connaître ses projets pour Haïti. Les réformes économiques entreprises, notamment les privatisations, lui semblent contraires aux intérêts du peuple haïtien. Un autre argument rend son éventuel retour crédible. Une nouvelle donne existe dans le pays. L’armée est dissoute et les macoutes sont désorganisés. Pour la première fois en Haïti, le pouvoir civil peut, demain, incarner le véritable pouvoir. Pour n’avoir eu qu’une très faible marge de manoeuvre pendant ses quatorze ans d’exercice à la présidence, Jean‑Claude Duvalier le sait plus que quiconque. Reste à savoir si cet homme est porteur d’un véritable projet politique. On peut se montrer sceptique. D’autant que par le passé, il a montré ses limites politiques et son incompétence. « Je demeure toujours fidèle à mes idéaux, et j’ai foi en ce peuple, qui durant ces dernières années a été trop éprouvé . » Duvalier espère encore « qu’après ces pénibles épreuves les Haïtiens sont conscients de l’impérieuse nécessité de s’unir afin de relever les multiples défis ». Et si l’ex‑président à vie voulait redevenir président ? Quoique cela ne semble pas être le plus important à ses yeux, il n’est pas illogique d ‘ en faire un prétendant sérieux pour les élections présidentielles de l’an 2000.

L’avenir d’un autre ancien président pose également question. Que fera demain Jean‑Bertrand Aristide ? « Je souhaite rester chez moi, en Haïti, après ces trois ans d’exil. Me consacrer à la lecture, à l’écriture. Je ne serai pas indifférent au drame des enfants des rues et chercherai a être utile à mon peuple’. » L’ex‑prêtre, inéligible, en 1995, conformément à la Constitution, laisse cependant « les portes et les fenêtres ouvertes » pour l’an 2000. Mais, pour le peuple haïtien, les enjeux de la décennie qui s’ouvre vont bien au‑delà du destin de ces deux personnali­tés, quel que soit leur rôle futur. La misère est là, qui réclame l’urgence d’une nouvelle politique économique.

La stratégie de Washington

L’histoire d’Haïti est universelle, écrivions‑nous dans l’avant‑propos de ce livre. Elle est effectivement révélatrice de la plupart des maux des pays pauvres. Les deux tiers des habitants de la planète seront, d’ici quarante ans, concentrés dans les villes. Du Nord au Sud, la population humaine vit chaque jour un peu plus nombreuse dans des mégapoles, souvent au seuil de crises écologiques majeures. Un phéno­mène inquiétant, pour l’environnement, pour l’homme, coupé de ses racines et plongé dans un milieu hostile. L’asphyxie de l’économie haïtienne, à l’image de tous les pays contraints par les instances monétaires internationales à opter pour une politique de « croissance fondée sur l’expor­tation », n’a fait que renforcer la misère et la dette du pays. Particulièrement, l’exode rural massif affaiblit, menace la survie même de la petite paysannerie traditionnelle. Mais pourquoi les paysans quittent‑ils leur terre ? Cette migration « spontanée » vers les villes ne résulte pas seule­ment d’une attirance pour la modernité de la ville, mais aussi selon un calcul qui se veut rationnel, au moins à court terme. Les experts de la Banque mondiale ont montré que les villes font preuve (parfois, pas toujours … ) d’une certaine efficacité dans la lutte contre la pauvreté et la précarité. Diverses études montrent que, dans le tiers monde, le revenu des ruraux reste inférieur de 25 % à 50 % à celui des citadins. Une situation valable au début des années quatre‑vingt‑dix, même si la courbe a tendance à s’inverser. En Haïti comme ailleurs, les ruraux, qui bien souvent n’arrivent plus à conserver leurs parcelles de terre, notamment face à la désorganisation des marchés agricoles, sont en quête d’un nouvel Eldorado. D’une ville providence censée fournir emploi, écoles pour les enfants, services de santé, mais aussi la sécurité, tant l’isolement en campagne se révèle périlleux face à la recrudescence de pillards et de bandes armées. Le phénomène s’était spectaculairement accru en Haïti, à la suite de l’embargo qui a paralysé les circuits de distribution et les transports. Les efforts de coopération des Européens, en direction du secteur agricole, ne peuvent pas contrebalancer cette tendance. Pourquoi ?

Mais cet exode est aussi le fruit d’une stratégie perverse, comme l’explique l’économiste américaine Susan George. « Faire en sorte que le paysan soit privé de moyens de subsistance et l’évincer de sa terre libère beaucoup de main d’oeuvre bon marché pour les secteurs travaillant pour l’exportation  », estime‑t‑elle. Haïti se trouve au coeur de cette logique. Pris au piège de la dette, l’État haïtien doit, pour s’en sortir, jouer la carte des exportations. Il lui faut dès lors produire au moindre coût et rentrer dans la guerre économique mondiale. Et, selon les prévisions de la Banque mondiale, « le futur à long terme d’Haïti sera urbain. Cette migration de la campagne vers la ville soutiendra le développement d’ateliers de montage, d’ateliers artisanaux, et autres activités citadines exigeant beaucoup de main‑d’oeuvre, compatibles avec une croissance fondée sur l’exportation ».

Mais cette logique commandée par Washington n’est‑elle pas suicidaire ? Quels effets pervers engendrera, dans quelques décennies, cette désastreuse politique menée en Haïti comme dans un grand nombre de pays en voie de développement ? Certains experts, dont Claire Brisset, de l’Institut d’études politiques de Paris, ne cachent pas les risques d’explosion urbaine dans les pays du Sud comme dans ceux du Nord.

Dans la majorité des cas, les migrants venus de la campagne s’agglutinent dans les bidonvilles, sur des terrains bien souvent impropres a la construction. Sans égout, ni eau potable, ni électricité, ils édifient eux‑mêmes leur propre maison, un habitat essentiellement précaire: pauvreté, hygiène déplorable, pollution record, et sécurité très aléatoire sont le lot commun. « C’est là, écrit Claire Brisset, qu’éclôt l’économie informelle, économie  » au noir « , créatrice et imaginative souvent, mais qui laisse à l’évidence les travailleurs dénués de toute protection. Le travail des enfants, la prostitution, le trafic de drogue y constituent des sources importantes de revenus, comme l’est d’ailleurs une véritable économie de la délinquance. »

Autant de raisons qui incitent une partie de ces nouveaux citadins à fuir cet environnement dégradé pour tenter cette fois leur chance à l’étranger. Une nouvelle fuite, pour le moins aléatoire, compte tenu de la multiplication des contrôles aux frontières, mais qui, là encore, a lieu vers un territoire urbain, seul susceptible de répondre à leurs aspirations à un autre niveau de vie. De fait, les Haïtiens fournissent le troisième plus gros contingent d’immigrants aux États‑Unis. N’était‑ce pas l’objectif de la politique américaine, dont on connaît le poids au sein des instances monétaires internationales ?

Depuis la chute du mur de Berlin et la concurrence montante des pays de l’Est sur les marchés internationaux, les Américains sont à la recherche de nouveaux débouchés pour leurs produits agricoles. Au début des années quatre‑vingt, les Européens avaient soutenu les programmes de récolte de riz dans l’Artibonite, au nord du pays. Une initiative qui a tourné court puisque le riz haïtien parvenait à Port‑au‑Prince à un prix supérieur au riz américain. On pourrait multiplier les exemples de ce genre, qui montrent, sur ce point, les effets pervers de la stratégie américaine.

Autre constatation, les Etats‑Unis insistent depuis des années auprès des Haïtiens pour la mise en oeuvre d’un programme de privatisation de l’économie. Les grandes familles haïtiennes, sur lesquelles Washington exerce d’habiles pressions, et les multinationales américaines pourraient contrôler plusieurs gros secteurs de l’économie haïtienne, qui, compte tenu du faible coût de la main‑d’oeuvre, devraient se révéler rapidement rentables. Le journaliste James Ridgeway va jusqu’à dire que « l’exportation politique et économique américaine a contribué à la destruction de l’histoire de la société civile de la république haïtienne », rappelant que « cet expansionnisme économique » s’inscrit dans une continuité, « les Américains intervenant depuis plus d’un siècle dans les affaires haïtiennes. Rarement au bénéfice des Haïtiens  », ajoute Ridgeway.

Quelle réconciliation nationale ?

Une société ne sort pas indemne d’un système à parti unique, tels les ex‑pays de l’Est, et même si les maux et les histoires sont différents. Quelle issue pour le pays ?

La solution ne viendra pas d’un homme providentiel. Après l’expérience Titid, les Haïtiens le savent. Sans doute faut‑il compter sur une lente et laborieuse prise de conscience des Haïtiens, une progressive émergence de la société civile. D’inévitables remises en cause des alliances traditionnelles, et notamment des préjugés racistes, et une véritable réconciliation nationale, ce qui suppose, au préalable, l’arrêt d’une guerre de tranchées d’un autre age entre les principales forces politiques du pays. Tout dépend de l’émergence d’hommes suffisamment crédibles et persévérants pour faire passer le message auprès d’une population qui ne croit plus beaucoup en sa classe politique. Introuvable hier, la stabilité politique est‑elle concevable demain?

Il faudrait pour cela qu’émerge une personnalité acceptable aux yeux des Américains, probablement un modéré de gauche ou de droite, peu suspect de vouloir faire une énième révolution ou de prendre le pouvoir pour régner en maître absolu. Cela signifie‑t‑il que seul le « candidat » de Washington sera l’heureux élu ? Pas si simple. À travers ces deux derniers siècles d’histoire, le peuple haïtien ne cesse de montrer son hostilité à toute domination étrangère, fût‑elle la marque d’une emprise plus subtile. Reste que, tragiquement, les Haïtiens paient très cher leur permanente velléité d’indépendance.

Les forces en présence

Si la dynamique du « torrent » Lavalas s’est incontestablement essoufflée, ce mouvement reste pour l’instant le seul à démontrer sa capacité à mobiliser les masses populaires. Mais il ne suffit pas d’être en phase avec les aspirations du peuple pour gouverner.

Aristide, homme de coeur dont personne ne peut contester la générosité, a montré ses limites politiques. Il est sans doute regrettable que Lavalas se soit focalisé sur ce personnage médiatique et attachant certes, mais empreint de naïveté politique. Aristide n’a‑t‑il pas aussi dû céder au diktat américain pour retrouver son fauteuil de président? La crédibilité du « prophète » souffre de son alliance contre nature avec le libéralisme à l’américaine. Le mouvement Lavalas doit se repositionner s’il veut se maintenir au pouvoir. La logique voudrait effectivement que le peuple opte à nouveau pour la gauche, qui n’a pas eu le temps d’aller au bout de sa politique.

Les anciens duvaliéristes, de leur côté, n’ont sans doute pas renoncé. Un camp qui cherche un leader, mais aussi, et surtout, une ligne politique. Quelle crédibilité accorder à ceux qui, pendant trente ans, ont échoué sur tous les plans ? Comment croire que ceux qui toujours ont divisé pour régner, sauront rassembler la population autour d’un projet fédérateur ? Pourtant il n’est pas utopique de penser que les duvaliéristes constituent, dix ans après le départ de Baby Doc, une réelle force dans un pays où l’on ne pouvait exister politiquement hors du duvaliérisme. Le seul combat politique possible se faisait pour ou contre cette force, ce qui explique d’ailleurs les luttes intestines qui rongeaient le système, et en faisaient un véritable repaire d’opposants intimes. Il n’est donc pas impossible que, parmi tous ces hommes, il s’en trouve quelques‑uns pour incarner demain une autre politique. Il est irréaliste de vouloir les écarter du jeu, au risque de persister demain dans des pratiques condamnées hier. Y a‑t‑il une fatalité de l’histoire haïtienne ? Le peuple haïtien peut difficilement connaître pire scénario que ce qu’il a déjà subi. La vigilance de ce peuple qui se définit comme « analphabète mais pas bête » n’est pas à négliger. L’ancien président des États‑Unis, Abraham Lincoln, prévenait judicieusement en 185 8 : « You can fool some of the people all the time and all the people some of the time, but you cannotfool all the people all the time. » ‑ « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps. »

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Jean Claude Duvalier sera Définitivement Derrière les Barreaux pour le restant de sa vie


P-au-P., 21 févr. 2013 [AlterPresse] — La cour d’appel de Port-au-Prince a ordonné ce 21 février l’arrestation de l’ex dictateur Jean-Claude Duvalier pour que ce dernier, accusé de crimes contre l’humanité et détournement de fonds publics, soit auditionné par la justice.

Le tribunal a pris cette décision à l’issue d’une audience que Duvalier a une nouvelle fois boudée, après avoir ignoré deux précédentes convocations.

Les juges de la cour d’appel ont convoqué une nouvelle audition pour le 28 février et ont signalé que la présence de l’ex « président à vie » est impérative.

Les victimes, leurs avocats ainsi que plusieurs représentants d’organisations de défense des droits humains ont assisté à l’audience, à laquelle Duvalier a été représenté par ses avocats.

Ces derniers ont confirmé avoir fait un pourvoi en cassation, le lundi 18 février 2013, dans l’espoir de mettre hors jeu la cour d’appel et, du même coup, les victimes qui ont pu obtenir la reconnaissance de certaines de leurs revendications par les juges.

Le juges ont fait savoir que le pourvoi en cassation n’invalide pas la procédure suivie au niveau de la cour d’appel.

Des délégués de plusieurs organisations locales et internationales, à l’image d’Amnesty International et Human rights watch, ainsi que des représentants de diplomaties étrangères, dont celle des États-Unis d’Amérique, ont été remarqués sur place.

Danièle Magloire, du Collectif contre l’Impunité, qui regroupe plusieurs victimes ayant porté plaintes contre Duvalier, estime que « la police doit appréhender Duvalier et l’amener par-devant le tribunal ».

Elle a exprimé sa satisfaction de la décision adoptée, mais aussi son inquiétude, du fait que, selon elle, Duvalier, qui dispose d’un passeport diplomatique, pourrait se rendre à l’étranger à n’importe quel moment.

Revenu en Haïti en janvier 2011 après 25 ans d’exile, l’ex « président à vie » est responsable de la mort ou de la disparition de plus de 30.000 personnes, selon les données établies par les organismes de défense des droits humains.

Un procès équitable, dans le cadre des poursuites contre l’ex-dictateur Jean-Claude Duvalier, serait un signal capable de raviver la confiance de la population haïtienne en la justice et lui prouver combien l’impunité n’aura plus cours en Haïti, estime l’expert indépendant sur la situation des droits humains dans le pays, le Français Michel Forst.

« J’encourage les autorités judiciaires à assumer leurs responsabilités et à garantir aux victimes la justice qui leur est due depuis longtemps », déclare Navy Pillay, haut-commissaire aux droits de l’homme, à l’occasion de la convocation de Jean Claude Duvalier à la cour d’appel de Port-au-Prince.

Plusieurs examinent la procédure judiciaire en cours à l’aune de la velléité, ou non, du pouvoir en place de mettre fin à l’impunité et de sanctionner toute forme de dictature.

L’issue du dossier Duvalier devrait témoigner de la politique réelle de l’administration de Joseph Michel Martelly en matière d’État de droit. [gp apr 21/02/2013 17 :00]

-au-P, 21 févr. 2013 [AlterPresse] — La cour d’appel de Port-au-Prince a débuté sa seance ce 21 fevrier, mais le dossier de Jean Claude Duvalier n’a pas été cité dans l’ordre du jour, constate AlterPresse.

L’ambiance est calme devant la cour d’appel où l’ancien dictateur Jean Claude Duvalier est convoqué pour répondre des crimes contre l’humanité que lui reprochent une vingtaine de victimes de son régime.

Pas de badauds, ni d’affiches, encore moins de groupes de soutien devant le batiment comme cela fut observé précedemment. Les avocats de la defense sont présents.

Interrogé par AlterPresse, Durin Duret Junior, l’un des juges de la cour a refusé de se prononcer sur le pourvoi en cassation entamé par les avocats de Duvalier qui ont annoncé depuis mardi que celui-ci ne répondra pas à la convocation.

Au regard de la loi, si Duvalier ne se présente pas ce jeudi il devrait être interpellé et mis aux arrêts, selon des sources juridiques.

Les victimes, leurs avocats ainsi que plusieurs représentants d’organisations de défense de droits humains sont sur place.

La crainte dans ce camp est que Jean Claude Duvalier, par une ultime pirouette, arrive à s’échapper des mailles de la justice haïtienne qui a prouvé, à travers de récentes affaires, son état plus que moribond.

Cette crainte est aussi exacerbée par l’attitude de l’administration actuelle de Michel Martelly qui, notamment, pimente ses relations avec la presse à grands renforts d’agressions verbales et de communiqué musclé. [jep kft gp apr 21/02/2013 11:15]

Photo tirée du fil Twitter de @jacquiecharles

P-au-P, 20 févr. 2013 [AlterPresse] — L’ex-dictateur Jean Claude Duvalier, qui est attendu en personne à la cour d’appel ne sera pas présent à la séance prévue ce jeudi 21 février, annonce son avocat Reynold Georges à la presse, ce mercredi 20 février 2013.

Duvalier va attendre le verdict de la cour de cassation, la plus haute juridiction haïtienne qui rend des décisions sans aucune autre possibilité de recours, réaffirme Georges.

Ce dossier de Jean Claude Duvalier a été porté devant la cour de cassation par la défense qui conteste la « compétence de la cour d’appel » à poursuivre le dossier.

Georges précise y avoir déposé toutes les pièces le lundi 18 février 2013.

« Nous avons exercé un pourvoi en cassation qui dessaisit la cour d’appel du dossier de Duvalier. Ce dernier est en droit d’attendre la décision de la cour de cassation », renchérit un autre avocat de Duvalier, Fritzto Canton.

En ce sens, il précise que Duvalier ne peut plus se présenter devant la cour d’appel.

Cette nouvelle donne judiciaire survient alors qu’une mobilisation semble en cours, au niveau national et international, pour aboutir au jugement de « Baby Doc ».

Amnesty International et Human rights watch, qui suivent le dossier depuis les premières plaintes déposées début 2011, ont annoncé la présence, sur place en Haïti, de leurs délégués à partir du mercredi 20 février 2013, notamment.

Appelant à la vigilance, le collectif contre l’impunité, pour sa part, dénonce les manœuvres des avocats de Duvalier pour empêcher l’instruction de se poursuivre.

La justice haïtienne acceptera-t-elle que Duvalier ignore impunément son injonction, se questionne le collectif.

Le Collectif réitère son appel à la solidarité. Solidarité pour contrer l’impunité. Solidarité pour dire non au révisionnisme qui tente de banaliser des crimes d’État et de réhabiliter un dictateur, en prenant prétexte des turpitudes d’une Haïti tragiquement plombée par l’héritage du système duvaliériste, argue t-il.

Plusieurs autres organisations associent le comportement de l’administration du président Michel Martelly à une « dictature naissante qui cautionne le silence de la justice autour des peines infligées à de nombreuses familles haïtiennes » par la dictature. [emb kft gp apr 20/02/2013 15:40]

P-au-P, 21 févr. 2013 [AlterPresse] — « J’encourage les autorités judiciaires à assumer leurs responsabilités et à garantir aux victimes la justice qui leur est due depuis longtemps », déclare Navy Pillay, haut-commissaire aux droits de l’homme, à l’occasion de la convocation de Jean Claude Duvalier à la cour d’appel de Port-au-Prince.

L’ex-dictateur revenu en Haïti en janvier 2011 après 25 ans d’exil doit répondre des accusations de crimes contre l’humanité et multiples exactions portées contre lui par plusieurs victimes de son régime.

Pour Navy Pillay, l’occasion pour la justice haïtienne est cruciale. « De telles violations systématiques des droits ne peuvent être ignorées », déclare t-elle. « Tous les Haïtiens qui ont souffert de tels abus ont le droit d’obtenir justice. »

Pillay joint ainsi sa voix à celles des victimes mais aussi à des nombreuses organisations locales et internationales de droits humains.

Dans le camp de la défense, les avocats de Jean Claude Duvalier ont adressé un recours à la cour de cassation pour disqualifier la cour d’appel qu’ils disent « incompétente ». Ils annoncent que pour la troisième fois consécutive, Duvalier ne répondra pas à la convocation des juges.

Des sources juridiques affirment cependant que si Duvalier fait à nouveau faux bond aux autorités judiciaires il devrait être arrêté et transféré au pénitencier national. [kft gp apr 21/02/2013 10 :40]


Haïti, dix ans d’histoire Secrète d’Haïti par Nicolas Jallot,et Laurent Lesage (partie5)


Chapitre III

LA FIEVRE DU DIMANCHE SOIR

1991

Un vendredi soir comme les autres, dans un bistrot de Port‑au‑Prince. Passé la porte de l’un de ces établissements où s’agglutine une population métissée, il est agréable de rencontrer, le temps d’un « ti‑punch » à la fraîcheur réconfortante, la population haïtienne. Cette semaine encore, la conversation porte sur « la » rumeur: dimanche, le président Aristide sera renversé par un coup d’État. Impossible d’y échapper. On ne parle que de cela. L’infor­mation est grave. Pourtant on en rigole. Chacun extrapole. La démesure est facile ‑ les événements récents ne sont pas oubliés ‑ et les invraisemblances abondent dans ces récits hauts en couleur. Pour le journaliste occidental qui baigne dans cette ambiance étrange, il est difficile de faire la part des choses entre le doux délire et la paranoïa de cer­tains et l’indéniable justesse d’analyse d’autres, qui se mêlent dans cette joyeuse ambiance récréative. Impossible pourtant de ne pas être séduit par ces palabres touchantes de naïveté, à l’image des peintures magiques qui font la renommée de ce pays. Quelle est la part de vérité dans ces prédictions quelque peu surnaturelles pour des esprits « cartésiens » ? On s’inter­roge. Au pays du vaudou, l’imagination populaire dépasse l’entendement… Pourtant, à y regarder de plus près, la « rumeur » n’est pas si légère. En Haïti, les coups d’État ne tombent pas du ciel, comme par enchantement ou malédic­tion. On peut imaginer toute une typologie. En premier lieu, le passage à l’acte survient toujours un dimanche. Comme si, le septième jour, le Seigneur apportait sa bénédiction aux putschistes…

Le dimanche est en fait le seul jour où l’on peut circuler sans trop d’embarras dans certaines rues de Port‑au‑Prince. Ces axes principaux qui grouillent de monde sont difficiles à emprunter les autres jours. Les innombrables « tap‑tap » multicolores immobilisent la circulation. Le dimanche, ils se font rares. Le week‑end, les Haïtiens se retrouvent en famille ou rendent visite à des proches. Les plus fortunés passent la journée sur l’une de ces belles plages qui bordent la route du Nord. Le dimanche, c’est aussi le jour de permission des soldats. Le plus souvent en civil, ils en profitent pour rendre visite à des amis ou pour aller draguer dans les bars animés du bord de mer.

Les rares familles bourgeoises, qui fréquentent peu la plage, sont assidues devant les programmes des chaînes américaines qu’elles reçoivent par satellite. Les habitudes des hauts gradés sont similaires.

Pendant ce temps, le président se repose dans sa maison à quelques kilomètres de la capitale, laissant le palais vide et peu gardé. Le dimanche, les conditions sont donc idéales pour prendre le pouvoir par la force.

Tout coup d’État fait suite à une rumeur. C’est une autre constante dans ce pays où, d’une certaine façon, tout s’explique. La propagation régulière de ces rumeurs alarmistes alimente un climat de « coup d’État permanent ». Ces rumeurs sur un coup d’État imminent sont typiquement haïtiennes depuis des décennies. Mais depuis quelque temps, alors que la plupart des gouvernements se sont emparés du pouvoir par la force ou dans un cadre extra-constitutionnel, les annonces de coups d’État sont prises au sérieux.

Chaque vendredi, les bourgeois remplissent leur réfrigérateur, font quelques réserves, au cas où… Entre leur sens du devoir et leur goût non dissimulé pour le farniente, les reporters et correspondants étrangers tergiversent. Doivent-ils se priver de plage? Les plus consciencieux restent calfeutrés dans leur chambre d’hôtel, à l’écoute des informations, dans l’attente du putsch annoncé. D’autres, amateurs de sports nautiques, craquent… Fatigués d’attendre depuis plusieurs dimanches un éventuel coup de force, ils décident d’aller jouir des plaisirs de la plage. Les moins chanceux méditent encore aujourd’hui sur les conséquences de leur « péché » dominical.

Le dimanche soir, sur la route du retour des plages, un barrage tendu par les militaires empêche toutes les voitures de pénétrer dans la capitale. Il est interdit de passer, un coup d’État s’y déroule. Sans nouvelles et dépourvus de tous moyens de communication, les reporters passent à côté de l’événement.

Putsch: mode d’emploi

Pour réussir leur coup d’État, tous les putschistes savent qu’ils doivent s’emparer du contrôle de la compagnie des blindés. Ainsi, autre rituel notoire, un putsch commence toujours à Frère, un camp militaire un peu excentré par rapport à la capitale. Cette ancienne caserne des terribles « Léopards », n’est accessible que par la route « frère » que l’on emprunte à partir de Pétionville, en longeant le cimetière sur la route de Delmas. On accède à une route défoncée, très fréquentée par la haute bourgeoisie puisqu’elle dessert une boite de nuit qui lui est « réservée ». Un peu plus loin, une pépinière, un petit pont et la caserne qui abrite la « compagnie des blindés » : à défaut de tanks ou de chars d’assaut, quatre automitrailleuses blindées montées sur chenilles équipent la section. Les Haïtiens les appellent les « tanquettes ». C’est à Frère que tout (re)commence le dimanche 29 septembre 1991. Michel François, le chef de la police, et ses hommes arrivent en « pick‑up » de service. Les gardes ne se méfient pas, et les hommes de François se mettent à tirer. Une fusillade éclate, des soldats tombent, d’autres se rendent… Suivent menaces et négociations. Deux heures plus tard, la compagnie des blindés se rallie a la cause de Michel François. La répression commence le 30 septembre à la première heure.

Premier objectif : « boucler les quartiers populaires ». Forts de l’expérience du 7 janvier précédent, les putschistes savent que le peuple est l’adversaire principal à maîtriser. Du fond de sa cellule, Roger Lafontant n’a pas oublié de le rappeler au petit groupe dirigé par François. Neuf mois plus tôt, celui‑ci avait oublié de consulter le « mode d’emploi ». Une part de mystère entoure encore le rôle réel joué par l’ancien chef des tontons macoutes dans ce putsch. Personne ne le connaît vraiment.

La mort de Lafontant

Pénitencier national. Longeant les murs lépreux et recouverts de peinture jaune, couleur utilisée pour repeindre les bâtiments militaires, un homme, appelons‑le ainsi, s’approche du « quartier » des détenus dits « politiques ». Avant de tourner à gauche pour accéder à ce couloir, où se trouvent six cellules, on remarque une petite fenêtre donnant sur un bureau. Le prisonnier Roger Lafontant y a ses habitudes. Il quitte régulièrement sa cellule toute proche pour y passer ses appels téléphoniques (sic).

Au terme de plusieurs conversations, Roger regagne sa cellule. Avec qui s’est‑il entretenu? Et de quoi a‑t‑il bien pu parler? Sur ce sujet, les gardiens resteront silencieux ou… introuvables. L’homme est accompagné par un prisonnier, citoyen d’un pays africain ‑ Libéria ‑ arrêté pour meurtre lors du passage d’un bateau étranger à Port‑au‑Prince. En tant que prisonnier « caïd », il intervient comme « aide » du chef de la prison et « aide » spécial des gardiens. Il a en charge la surveillance de ce « quartier à haut risque ». Il a été choisi parmi l’ensemble des prisonniers. Une faveur qu’il doit à sa dureté, mais surtout au fait qu’il soit étranger à Haïti. Ne connaissant pas le passé de Roger Lafontant, l’homme est le seul à ne pas le craindre et à pouvoir le « mater ». Brandissant la menace d’un revolver de « professionnel », notre mystérieux personnage donne l’ordre de vider les cinq premières cellules. Elles sont toutes occupées par des proches de Roger Lafontant, jugés comme lui deux mois plus tôt. Parmi eux, le tristement célèbre « journaliste macoute » Serge Beaulieu, entièrement dévoué à son ancien patron. Les quatre premiers prisonniers ne cherchent pas à comprendre. Ils s’enfuient aussitôt avec les gardiens, peu disposés à affronter ce visiteur imprévu.

Dans cette prison peu animée, c’est la débandade. Les prisonniers courent vers la sortie. Dans la cinquième cellule, un jeune homme, le secrétaire de Roger Lafontant, hésite… Il prend le temps de la réflexion, se demande ce qui se passe. À coté, dans la sixième cellule ‑ au bout du couloir ‑ quelques mots sont échangés. Puis le docteur Roger Lafontant s’écrie: « Pourquoi? Non… » À cet instant, trois détonations. Puis, le bruit des pas qui s’éloignent. Le locataire de la cellule voisine prend peur. Il se cache, puis sort. Quelques jours plus tard, cet homme réussit à rejoindre la Floride. Il s’agit d’Alix Chalmers qui, malgré notre enquête, reste introuvable. Même si des Haïtiens de Miami prétendent qu’il se cache dans le ghetto de Liberty City.

Dans la dernière cellule de ce couloir des « politiques », transformé en couloir de l’évasion pour certains, et en couloir de la mort pour d’autres, gît le corps de Roger Lafontant. Le cadavre porte des plaies par balles au niveau de l’abdomen, des membres supérieurs et inférieurs comme l’atteste le rapport d’autopsie (daté du Il octobre 1991 et signé par les docteurs Péan, Celestin et Darang).

Qui a éliminé Lafontant ?

Baignant dans une mare de sang, Lafontant semble regarder son costume qui pend au mur, soutenu par un cintre accroché à une pointe. Dans la cellule, tout est en ordre. Malgré les réserves de nourriture, Lafontant devait se préparer à quitter les lieux. Comme si le coup d’État allait lui permettre de retrouver la liberté. En fait, la nouvelle du coup d’État lui est parvenue par les gardiens de la prison. C’est ce qui explique qu’il soit allé téléphoner à plusieurs personnes. Reste qu’il ignorait qui, du chef de la police ou des militaires, aurait le dessus. Dans le premier cas, tous les espoirs lui étaient permis, notamment une éventuelle participation au pouvoir. Dans l’autre hypothèse, il savait sa mort toute proche… Aujourd’hui, trois thèses s’opposent. Il faut rappeler qu’au fil des années Roger Lafontant s’était constitué un nombre d’ennemis assez impressionnant. Les personnes ou groupes susceptibles d’avoir intérêt à le supprimer sont relativement nombreux.

La première hypothèse, reprise par les putschistes, les duvaliéristes et les Américains, accuse le président Aristide. Dans un rapport adressé au commandant en chef des forces années d’Haïti, une déclaration du capitaine Doura fait part d’un appel téléphonique du président Aristide à une heure très avancée de la nuit. C’est faux. Comme on le verra, le président avait d’autres problèmes à régler, et était sous « bonne garde ».

D’autres, comme le chef de la prison, accusent le ministre Chérubin d’avoir « ordonné l’exécution immédiate du prisonnier Roger Lafontant ». Les putschistes ont toujours assuré qu’ils en avaient la preuve. M. Galbart, soussecrétaire d’État pour les Caraïbes au Département d’État, à Washington, affirme également en avoir la preuve. Admettons, plutôt, qu’il a obtenu, certainement sans grandes difficultés, une copie du dossier des putschistes.

La deuxième thèse accuse les putschistes eux‑mêmes. N’était‑il pas opportun de se débarrasser d’un homme qui du fait de son passé poserait d’énormes problèmes à la junte ? Depuis des années, Roger Lafontant était l’ennemi intime de l’armée, en tant que chef des tontons macoutes. Ministre de l’Intérieur, il a toujours fait de l’ombre aux militaires, cherchant souvent à les humilier.

Pourtant, à y regarder de près, cette piste militaire ne tient pas. A ce moment précis des événements, c’est Michel François, le chef de la police, qui tient les rênes du pouvoir, les militaires sont encore hors jeu, à l’image de Raoul Cédras. Or on sait aussi que, contrairement aux militaires, les policiers ne sont pas les ennemis intimes des macoutes et surtout que Michel François et Roger Lafontant n’ont pas d’animosité l’un envers l’autre.

La troisième hypothèse paraît la plus invraisemblable. C’est pourtant la nôtre. Elle met en cause les services secrets français. Un officier de la DGSE devait d’ailleurs nous le confirmer sous le sceau du secret. L’ordre d’exécution de Roger Lafontant a été donné depuis Paris. Difficile de comprendre pourquoi les services français se sont impliqués dans cette affaire. Voulaient‑ils éliminer le rival d’Aristide, chef des macoutes et bourreau du peuple, dans l’espoir de consolider la démocratie? Difficile d’adhérer à cette piste un brin utopique. Non, les services français ont agi pour préserver leurs intérêts. Pour s’en convaincre, il faut revenir quelques années en arrière.

Paris, hôtel Ritz. En ce jour de 1983, Roger Lafontant monte dans la chambre de ce palace pour hommes d’affaires fortunés et stars des médias ou du showbiz. Il ne s’agit pas d’un rendez‑vous galant, il vient remettre une valise pleine de billets à un jeune officier français qui, à l’époque, exerce ses talents dans la cellule antiterroriste de l’Élysée. 450 000 dollars. À qui est destiné l’argent versé par Laisseront ? Difficile de savoir pour qui roule l’officier français qui a des amitiés à droite et à gauche, d’autant qu’il prépare sa reconversion dans le secteur privé. Peu importe, Lafontant a financé et rendu service à des intérêts français. Certains y voient le prix à payer pour que les soutiens français à ceux qui soutiennent Duvalier s’estompent.

Depuis cette rencontre secrète à l’hôtel Ritz, Lafontant est sorti de la clandestinité. En janvier 1991, son putsch manqué contre Aristide l’a remis sous les feux de l’actualité. La fréquentation de Lafontant devient inavouable pour des « politiques » français. Craint‑on à Paris qu’une fuite ne vienne discréditer quelques puissants personnages ? Deux ou trois hommes seulement sont au courant du déal entre Lafontant et l’officier français. Leur silence nous conforte dans l’idée que nous sommes ici au coeur d’une « affaire ». Pour une « raison d’État », Lafontant doit être éliminé. L’homme en savait trop. Au cours d’une conférence de presse, le 26 octobre 1990, il avait dénoncé une « conspiration internationale qui planifie des assassinats et des actes de terrorisme politique dont seraient faussement accusés les duvaliéristes ». Troublant. Dès les premières minutes du coup d’État, l’ordre est donne à un agent de supprimer Lafontant. Tueur professionnel, il aurait déjà rendu ce genre de « service » contre une forte somme d’argent. Recruté localement? Il fallait agir très vite pour que cet assassinat soit mis au compte des putschistes… Deux « experts » le confirment. « C’est un grand 46 pro  » qui a fait ce job. » « Affirmatif. » Il ne faut pas oublier dans quel contexte la commande est effectuée. « En plein putsch, il faut, non seulement pénétrer dans la prison, mais réussir à atteindre le plus discrètement possible la cellule du prisonnier, passer à l’acte, et surtout ‑ c’est là le plus difficile ‑ en ressortir sans laisser de traces. » Un coup de maître, concluent nos « experts ». Le crime était presque parfait.

Le plus sanglant des coups dÉtat

La répression est terrible. Les quartiers populaires, encerclés, sont le théâtre de nombreux massacres. Ces quartiers les plus favorables au président Aristide paient le tribut le plus lourd. Le centre‑ville est jonché de cadavres et les rares barricades sont balayées à la mitraillette. Le reporter du Washington Post, Lee Hockstader ‑ témoin privilégié de la situation ‑, donne un récit des événements, le 8 octobre.

Le désastre raconté par les résidents de Lamentin fut confirmé par le Centre haïtien pour la défense des droits de l’homme, un groupe d’observation indépendant. Certains Haïtiens et analystes disent que ce fut la tuerie la plus sanglante que le pays ait connue depuis plus de trente ans. Comme des habitants de Lamentin l’ont décrit: « C’était une scène d’une horreur inimaginable. Deux hommes âgés furent tués pendant qu’ils jouaient aux dominos sous un arbre. Une tache sombre est visible sur la terre, là où les hommes ont perdu leur sang. Deux jeunes enfants, un garçon et une fille, moururent dans leur maison que les soldats avaient incendiée. Un adolescent nommé Ti Ati a été tué en face d’une maison réduite en cendres, son corps resta à pourrir au soleil pendant deux jours. Les estimations du nombre des morts varient de 250 à 600 ou davantage. La plupart des tueries eurent lieu dans les quartiers pauvres, comme ceux des faubourgs de la capitale et de Cité Soleil près de Port‑au‑Prince, où Aristide est extrêmement populaire. Quelques témoins dirent que 750 personnes avaient trouvé la mort dans le seul quartier de Cité Soleil. »

Dès que la nouvelle du renversement d’Aristide est connue dans les quartiers urbains, les ruelles et passages de ces quartiers pauvres de Port‑au‑Prince s’emplissent de Haïtiens en colère. Mais les forces de sécurité ont retenu la leçon du coup d’État avorté de janvier. Des troupes sont postées aux points stratégiques autour de la ville. Les soldats tirent sans scrupules sur tous les citoyens qui tentent de se rassembler.

À Cité Soleil, des soldats entrent dans les maisons pour tuer les civils sans défense. Bébés, enfants, jeunes et vieillards ne sont pas épargnés. À Sans‑Fil et Bel‑Air, quartiers populaires prévenus du coup d’État par « télédyol », on court les ténèbres. Un concert de casseroles et de ferrailles en tout genre est improvisé en signe de protestation. La réponse des putschistes ne tarde pas. Des voitures civiles, pleines d’hommes en armes, débarquent dans ces quartiers. Des « attachés », ces anciens macoutes utilises par la police que contrôle Michel François ‑ leur surnom vient de l’attaché‑case qui ne les quitte jamais et dans lequel ils cachent leur revolver, et chargés des camions de l’année, pleins de soldats, armés jusqu’aux dents, arrivent.

Débute alors un enfer de tirs d’armes automatiques. Parfois, on entend les cris de la foule en faveur d’Aristide. Mais les rafales assourdissantes étouffent la voix du peuple. C’est un véritable carnage. La violence qui frappe habituellement les pauvres touche en ce jour de coup d’État tout citoyen qui s’aventure dans les rues de la capitale. Le témoignage d’un bourgeois « anti‑Aristide », résidant sur les hauteurs de Pétionville, et qui conservera l’anonymat, est éloquent. « Arrivant du nord du pays, je me suis heurté, avec ma famille, à de nombreux barrages. Seul mon rang social et mes relations avec quelques hauts gradés m’ont permis d’éviter les problèmes et de pouvoir rentrer chez moi (non sans soulagement) sans difficultés. Le passage des barrages fat relativement facile. Mais les spectacles auxquels nous avons été confrontés nous ont été insupportables. La première épreuve nous a été imposée à Ti Tanyen [lieu‑dit, sur la route du Nord, à une quinzaine de Kilomètres de Port‑au‑Prince ‑ près des sources puantes ‑, où sont creusées des fosses communes qui servent aux « non‑réclamés » de la morgue de l’hôpital général et aux victimes de la répression militaire]. En arrivant à proximité du lieu‑dit, une odeur pestilentielle montait du charnier. Alors que nous étions arrêtés par un soldat très nerveux, nous avons vu un camion déverser une trentaine de cadavres criblés de balles. Ma fille vomissant, nous dûmes sortir un instant de la voiture. Ce qui fit beaucoup rire le soldat Ayant reçu l’ordre de partir, nous avons repris la route en silence. Le malaise envahissant la voiture, nous évitions de nous regarder, ma femme et moi. À l’arrière, ma fille pleurait.

« À l’entrée de Port‑au‑Prince, au barrage de la Croixdes‑Missions, un spectacle aussi horrible nous attendait. Alors que l’officier, agressif, m’expliquait par où passer pour regagner ‑ sans problèmes ‑ les hauteurs de Pétionville, une camionnette passa, chargée de cadavres enchevêtrés. Probablement, une autre livraison pour le charnier de Ti Tanyen. J’appris, plus tard, qu’après avoir déchargé les corps, ils revenaient, chargeaient les corps ‑ pas seulement les cadavres, mais aussi ceux des blessés ‑, et ce, jusqu’à ce que tous les corps aient été enlevés. Un spectacle inoubliable qui nous obligea à partir, quelques jours plus tard, pour la Floride, afin que notre fille traumatisée par ces événements put se reposer. » Et il ajoute: « Je suis contre le gouvernement d’Aristide, mais je le préfère, sans aucune hésitation, à ces criminels qui ont orchestré les massacres. C’est une honte pour le pays et ils devraient répondre de leurs crimes devant un tribunal’. »

Flash‑back. Les doutes de Frantz Merceron

Le lendemain matin. Vers 8 heures. À Paris, Frantz Merceron prend son petit déjeuner. Il est 2 heures du matin à Port‑au‑Prince. Le téléphone sonne. Surprise. C’est Roger Lafontant. Merceron le croyait en prison. Il n’en revient pas. Pourtant, sa voix est inimitable, reconnaissable entre mille. « Je ne pouvais pas la confondre, raconte‑t‑il. Roger m’engueule. Il me dit que je l’ai trahi, puis la conversation s’interrompt brusquement. »

Lorsqu’il raccroche le combiné, Frantz Merceron croit vivre un cauchemar. Il pense que Roger Lafontant est libre et il a aussi la nette impression qu’il est à la tête du coup d’État. Naturellement, Merceron appelle son ami Chanoine, aux États‑Unis : « Roger est dans le coup, il va revenir au pouvoir et il va nous faire la peau. » Chanoine confirme les faits ‘. Merceron pense toutefois à prévenir la femme de Roger Lafontant, qui doit s’inquiéter. « Je n’avais pas parlé à Gladys depuis sept ou huit ans. Je l’appelle et je lui dis que son mari est vivant. Elle me remercie. »

Lorsqu’il apprend le mercredi que Roger est officiellement mort dans sa prison, Frantz Merceron ne comprend plus rien. « Je n’ai pas résolu le problème…, dit‑il. La seule conclusion évidente, c’est que lorsque Roger est mort, Aristide n’était plus au pouvoir. » Le clan Aristide n’est effectivement pas responsable de cet assassinat.

Frantz Merceron ignore peut‑être qu’il a été le dernier à parler à Roger Lafontant. Il le croit libre, il est en fait ‑ on l’a dit plus haut ‑dans le petit bureau qui jouxte sa cellule. Une erreur d’interprétation qui, aujourd’hui encore, fait douter tout le clan duvaliériste sur la réalité de cette mort en prison. À l’inverse, Frantz Merceron comprend parfaitement les reproches que lui adresse Roger Lafontant. Le chef macoute lui en veut de l’avoir poussé à rentrer au pays. Roger Lafontant parle de « trahison ». Mais, il était loin de se douter que celui qui viendrait le tuer agirait pour le compte des services secrets français. Il ne se trouve pas grand monde pour pleurer la mort de Roger Lafontant. Les Haïtiens sont soulagés par la nouvelle. Une page est définitivement tournée. Dans la folie de cette nuit meurtrière, la mort du chef macoute est une péripétie. Les victimes sont largement plus nombreuses que celles des coups d’État précédents.

Paul Farmer, dans The Uses of Haiti (1994), rapporte un témoignage recueilli auprès d’une jeune physicienne, fonctionnaire dans le gouvernement Lavalas. Peu après minuit, avec son beau‑frère, elle part à pied pour le palais avec la ferme intention de protester contre ce coup de force.

« Je me suis dit: pas question que je tolère ce coup d’État, et nous sommes partis de la maison de ma bellemère pour gagner le palais. Quand j’approchai du parc, en face du palais, c’était le chaos. Beaucoup de gens manifestaient, mais les soldats leur tiraient dessus. Je n’arrivais pas à y croire, les voyant ainsi faucher les gens à terre. Un groupe de protestataires avait grimpé sur le piédestal de la statue de l’Indien, et les soldats leur tiraient dessus, les abattant un par un. Je me suis couchée sur le sol et j’ai entendu mon beau‑frère me crier de courir. Mais c’étaient ceux qui couraient qui étaient tués… Ce fut vraiment la première fois que j’ai réalisé que les gens pouvaient être traités comme des animaux. »

Tous ces actes de barbarie sont orchestrés par Joseph Michel François, commandant du centre de police de Port-au‑Prince. L’homme n’est pas un tendre. Fils d’un membre de la garde présidentielle de François Duvalier, il était très hé aux escadrons de la mort qui devinrent de plus en plus actifs sous le général Henri Namphy. Quelques semaines avant le coup d’État, Aristide avait bien tenté d’obtenir la démission de François, mais le général Cédras avait bloqué ce mouvement.

Cédras à la rescousse

À l’ambassade américaine, Michel François est inconnu des fichiers. Vent de panique à Washington. Un ordre tombe rapidement: « S’il est trop tard pour influencer le cours des événements, faire récupérer le coup d’État par l’un de nos hommes et garantir la vie du président Aristide. »

La mission de « Bourik Chaje » ‑ surnom donné à l’ambassadeur américain, Alvin Mains, en raison d’un proverbe créole qu’il cita le jour de son arrivée en Haïti : Bourik chaje pa kanpe, la bourrique portant une charge ne s’arrête pas ‑ est claire: il doit sauver la vie du président déchu.

Au même moment, des soldats vont chercher le général Cédras pour le mettre au courant des événements. Il ne se doute de rien. La veille encore, il a tenu à rassurer ‑ par téléphone ‑ le président Aristide, soucieux des rumeurs de coup d’État. Informé, le général Cédras fonce jusqu’au quartier général. Il prend l’ambassadeur des États‑Unis au téléphone. Ce dernier lui transmet les ordres. Il doit récupérer le coup d’État et protéger la vie d’Aristide. Le ton est menaçant. Cédras sent qu’il joue gros dans cette affaire. Cela ne va pas être facile de sauver Aristide. Il sait aussi qu’en cas d’échec la CIA ne lui pardonnera pas. A partir de ce moment, Cedras prend le contrôle des opérations. Il « vole » le coup d’État à Michel François pour garder sa position de chef de l’armée. Doté d’une intelligence supérieure, Cédras a de l’ascendant sur le chef de la police. Il parvient à le mettre à son service. En fait, Cédras et ses amis américains auraient pu faire échouer le putsch s’ils en avaient réellement eu l’intention. Telle n’était pas leur volonté…

Pendant ce temps, l’ambassadeur de France, JeanRaphaël Dufour, qui n’a pas toutes ces données pour mesurer l’état de la situation, récupere Aristide à son domicile où il est menacé par les hommes de Michel François. Il entend le conduire au palais dans sa voiture blindée. Après avoir essuyé quelques tirs, le véhicule de l’ambassadeur de France arrive à bon port. En fait, à son corps défendant, il livre Aristide dans la gueule du loup. Aristide est arrêté, ligoté, puis amené au brigadier général Raoul Cédras, heureux de récupérer l’homme qu’il a pour mission le protéger.

À partir de ce moment, dans les communications radio et les CB, le président est baptisé « le paquet ». Aristide comprend qu’il a commis une erreur. Sans aucun doute, il aurait dû aller se cacher dans les mornes et commencer le «marronnage». En rentrant dans la clandestinité, Aristide vouait à l’échec la tentative de coup d’État. Pourquoi l’ambassadeur de France n’y a‑t‑il pas pensé? Comme aime à le signaler un militaire américain, « Aristide n’a rien fait pour reprendre le pouvoir. Il n’a jamais demandé aux ÉtatsUnis de reprendre les choses en main ».

Abattu et fatigué, Aristide a jeté l’éponge. Il ne pense plus qu’à sauver sa vie quand le général Cédras lui déclare ‑ en souriant ‑ : « Je suis le président maintenant », et l’air sadique, demande à ses soldats « Que dois‑je faire avec le prêtre? » « Tue‑le », répondent les soldats qui viennent d’abattre Fritz Pierre Louis, qui exprimait sa loyauté au président. Aristide est pris d’un « malaise » incontrôlable. Jamais il n’oubliera l’humiliation que lui fait subir Cedras. Il a peur, ne sachant pas que Cédras a ordre de le protéger. Il n’a même pas conscience que le putsch initié par Michel François a été récupéré par Cédras. À ce moment, Aristide pense que Cédras est l’homme‑orchestre de ce coup d’État monté contre lui ‘.

« Un coup de téléphone arracha les soldats à leurs méditations inquiètes ou amères. Au bout du fil: l’ambassadeur de France. Jean‑Raphaël Dufour est un ami, comme Elsa Boccheciampe, sa collègue vénézuélienne qui s’est dépensée sans relâche. Sa voix est cassée : il regrette ‑ sincèrement ‑ de m’annoncer que le coup d’État a réussi. Suis‑je disposé à partir pour la France? Il n’y a rien d’autre a tenter. La voix est proche; j’en perçois le déchirement’. »

À la radio‑CB, on entend cette annonce d’un officier de liaison : « Le paquet va partir pour l’aéroport. » Dans les rues obscures, la répression continue.

La perspective d’un départ du « paquet » en avion rassure le général Cédras. Il a pu « sauver » Aristide de la folie meurtrière de Michel François et de ses hommes. Ces derniers ne décolèrent pas en assistant à l’envol de l’avion envoyé par le président vénézuélien Andrés Perez. Neuf membres de la sécurité personnelle du président sont assis à ses côtés quand la terre d’Haïti s’efface. D’une CB, on entend: « Le paquet s’est envolé, je répète : le paquet s’est envolé. » Un message qui suscite de gigantesques éclats de rire alors que, dans les rues, le carnage continue.

Soulagement ou résistance ?

Dans l’avion, Jean‑Bertrand Aristide se sent soulagé. Pourtant, il a conscience que cette fois son comportement n’a pas été exemplaire. N’aurait‑il pas dû montrer plus de conviction pour demeurer chef de l’État ? Contrairement à d’autres épreuves qu’il a connues précédemment, il n’a pas prouvé qu’il était prêt à mourir pour son pays. Comme les présidents Magloire, J.‑C. Duvalier et Manigat, il n’a pas offert de résistance aux putschistes. Dans son livre Dignité, il évoque son départ.

« Je l’avoue, j’éprouve dans l’avion un sentiment de repos, de délivrance exceptionnelle. Un moment de vacuité ou de sérénité sur la route de Caracas. L’impression, l’espace de quelques secondes, que j’ai accompli ma mission. Ces sept mois m’ont parfois donné l’impression de durer cinq ans. Le président redevenu citoyen ou le professeur ‘se croyant élève cheminait sur des sentiers buissonniers, je me sentais la conscience propre. Et j’imaginais de nouvelles entreprises. Apprenti? Chercheur? Les horizons universitaires de la linguistique et des sciences humaines défilaient devant un appétit intact. Me remettre à la psychologie, apprendre de nouvelles langues, ensemencer les jachères culturelles aggravées par l’exercice du pouvoir? L’escapade s’est peut‑être prolongée quelques minutes. Mes compagnons d’abord, Caracas ensuite allaient me sortir de ma somnolence. »

Quelle leçon doit‑il tirer de ce coup d’État? Aristide a tout simplement payé pour sa lutte contre la contrebande et le trafic de drogue. Michel François, qui surveille et active le trafic de drogue en Haïti, commençait à sentir le danger. Avec ses amis, il savait que les militaires haïtiens « pencheraient » du côté des plus forts, en prenant le moins de risque possible. Sans difficulté, il a pu faire financer ce putsch par les contrebandiers et les trafiquants de drogue. Même si un tel « financement » implique, au fil des jours, de payer les soldats et leurs « frais de déplacement ». C’est ainsi qu’une grande famille finança, quarante‑huit heures après, la poursuite du coup d’Etat. S’assurant ainsi le commerce de certains produits, comme par exemple l’essence, pour les semaines à venir… Deux articles de la presse américaine ‑ l’un du San Francisco Chronicle, l’autre du New York Times ‑ accusent des grandes familles haïtiennes d’avoir financé le coup d’État. Howard French écrit: « Ce qui apparaît maintenant avoir été une opération bien coordonnée, l’élite en  » bonne santé  » d’Haïti a procuré l’argent, la nourriture et le transport des soldats rebelles qui prirent les rènes du pays dans un coup d’État sanglant. Des précisions sur des embarquements d’armes et des paiements aux unités militaires avant le coup d’État du 30 septembre sont apparues, et elles impliquent quelques‑unes des plus riches et plus réactionnaires familles en Haïti. »


Haïti, dix ans d’histoire Secrète d’Haïti par Nicolas Jallot, et Laurent Lesage (partie4)


DEUXIEME PARTIE

DE PUTSCH EN PUTSCH

 

LA DEMOCRATIE CONFISQUEE
Chapitre I

DES MILITAIRES AVIDES DE POUVOIR

1986-1990

Haïti entre dans une nouvelle ère politique. Jean‑Claude Duvalier et ses proches sont partis en exil. Henri Namphy, qui passe pour un modéré au sein de l’armée, arrive au pouvoir. C’est un général rondouillard que les Haïtiens surnomment « Chouchou ». Ce haut gradé ne semble pas prendre sa nouvelle fonction trop au sérieux. La population l’imagine mal dans la peau d’un Duvalier.

Investi en catastrophe par Jean‑Claude Duvalier avant son départ, Namphy laisse entendre qu’il n’a jamais « souhaité se trouver à ce poste. C’est accidentellement que nous, les militaires, sommes au pouvoir ». Son bras droit au CNG Conseil national de gouvernement ‑, le général Williams Regala, n’est pas si modeste. Pur et dur du régime duvaliériste, l’homme est secret, intelligent et cynique. Sous Papa Doc, c’est lui qui a supervisé le massacre des « vêpres de Jérémie ». Manifestement, l’exercice du pouvoir ne lui déplait pas. L’important à ses yeux, ce ne sont pas les élections à venir, mais l’emprise que les militaires conserveront sur la société.

Port‑au‑Prince ne se lasse pourtant pas de fêter l’événement. L’espérance d’une nouvelle vie est intacte. L’installation du CNG qui doit restaurer la démocratie et garantir les droits les plus élémentaires des citoyens haïtiens marque aux yeux de tous les observateurs un vrai tournant dans l’histoire de ce pays.

La vie démocratique renaît. Certes, l’exercice de la citoyenneté par tous est une pure utopie au lendemain de trente ans de duvaliérisme, dans un pays où règnent violence et corruption. Pourtant, des embryons de partis politiques apparaissent ou émergent de leur quasi‑clandestinité. Des hommes nouveaux, ou naguère discrets, se révèlent, d’autres rentrent d’exiL Louis Déjoie ou Leslie Manigat sont parmi ceux‑là.

Une chose est certaine, parmi ces nouvelles têtes certains peuvent prétendre demain à la direction des affaires du pays. Les duvaliéristes vont être exclus du pouvoir pendant dix ans.

Dix ans. C’est une longue absence des allées du pouvoir. Surtout pour des hommes qui ont goûté aux délices de la représentation publique et qui s’enivrent des fastes qu’elle procure. Pourtant, dans ces premières semaines de transition, les duvalienstes notoires, et reconnus comme tels par la population, brillent par leur discrétion. Beaucoup songent à prendre du recul, à s’effacer de la vie publique.

En fait, il leur importe surtout de disparaître, soucieux de ne pas aviver les appétits de revanche parmi la population. Ainsi, les ex‑jeunes ministres de Duvalier, les Merceron, Chanoine, Achille, Cinéas et Estimé tournent la page. Même si l’action politique reste à jamais le ressort de leur vie, tous se résignent à envisager une autre carrière. Pour au moins dix ans… D’ailleurs le seul qui reste à vivre à Port‑au‑Prince, Alix Cinéas, reprend ses affaires.

Les duvaliéristes historiques font pâle figure. Faute d’avoir eu l’audace de renverser Baby Doc ‑ un traître à leurs yeux ‑ avant qu’il ne les entraîne dans sa chute, ils ont tout perdu. Tout ? Est‑ce sûr? Les militaires au pouvoir constituent de précieux alliés d’hier et de demain… Dès le mois de mars, Namphy leur promet que la nouvelle Constitution ne sera pas votée. Le général laisse aussi entendre qu’il leur remettra prochainement le pouvoir.

Les macoutes sont encore moins prêts de s’avouer vaincus. Ennemis publics numéro un sous Duvalier, ils se savent dans le collimateur de la majeure partie de la population.

Mais si le peuple veut leur faire la peau, le CNG ne leur fait pas la guerre. Le dictateur déchu, l’heure est « au rassemblement de tous les Haïtiens ».

Piliers du régime d’hier, tous ne s’affirment plus « duvaliéristes ». Il reste encore un courant de noiristes, se référant toujours à Papa Doc. Serge Beaulieu, notamment, n’hésite pas à vanter ses mérites. Personne en revanche ne prend publiquement la défense de Jean‑Claude. Aux yeux de la classe moyenne, Baby Doc n’est pas défendable. Il était temps qu’il parte. Le risque était réel que la « classe » perde son pouvoir acquis sous Papa Doc… Jean‑Claude était beaucoup trop proche du peuple a leurs yeux.

En quelques mois, la population paysanne et ouvrière s’aperçoit que le CNG n’entend pas faire table rase. Le peuple attend une révolution, l’abolition des privilèges, l’arrêt, sinon la mort, des assassins d’hier. Les militaires n’endossent pas ce rôle de justiciers. La population fait preuve de patience.

Les premiers soucis des militaires sont bien loin des aspirations du peuple. Le nouveau régime aimerait s’assurer d’un certain crédit auprès des grandes puissances, notamment les États‑Unis et la France. Namphy et Regala décident de soigner leurs relations avec la presse. Reprenant ainsi la stratégie des macoutes, les militaires n’hésitent pas à reconduire certaines vieilles pratiques. Pour commencer, le correspondant d’une grande agence de presse étrangère se voit remettre 19 500 dollars par Namphy. L’homme n’est en rien surpris. Sous Duvalier, on lui remettait déjà régulièrement une enveloppe. Jean‑Marie Chanoine et Jean‑Claude Duvalier le confirment.

Comme les pratiques de l’ancien régime semblent toujours en vigueur, un premier concert de critiques apparaît. Il émane surtout des communautés chrétiennes.

Un prêtre rural d’une petite église, le père Jean‑Bertrand Aristide se déclare « heureux que Duvalier soit parti » mais il s’interroge. Il craint d’être « entré dans l’ère du  » duvaliérisme sans Duvalier  » ». La plupart ne font encore pas attention à ce petit  homme frêle. Pourtant, à la fin des « années Jean‑Claude », Aristide était le plus visible des jeunes prêtres et religieux progressistes qui avaient commencé à organiser les paysans et les pauvres depuis les années soixante‑dix. Pour l’heure, le père Aristide n’est pas un danger pour les militaires.

S’adonnant à la contrebande et s’adjugeant les anciens privilèges des tontons macoutes, les militaires ont de belles années devant eux. Leur stratégie consiste à endormir le peuple et apprivoiser les hommes politiques. Ils leur promettent d’instaurer une vraie démocratie, de mettre en oeuvre des élections libres alors qu’un comité de sages travaille à l’élaboration de la nouvelle Constitution haïtienne.

En attendant, les militaires exercent leur pouvoir en appliquant des lois qui leur sont propres. Les généraux se rendent vite impopulaires. Mais ce sont surtout les petits gradés qui ternissent l’image de l’armée. Conscients de leur force, ils dépassent largement leur champ d’intervention. Les chefs de section, qui représentent l’autorité locale, s’en donnent à coeur joie. Sur leur territoire, ce sont des shérifs armés, qui terrorisent facilement la population.

Ces chefs de section gouvernent les zones rurales à leur guise. Pour les Haïtiens des campagnes, qui n’ont d’autres interlocuteurs officiels, ils incarnent le gouvernement. Autant dire qu’ils portent une lourde responsabilité dans la dégradation rapide du climat. Très vite, la population se rend compte qu’avec ou sans Duvalier les règles de droit élémentaires n’ont guère d’importance dans l’esprit de militaires qui ont pour seule référence les dollars.

Comme le souligne le Comité d’avocats pour les droits de l’homme ‘, l’organisation des militaires haïtiens est pour le moins complexe. Pour la comprendre, il faut remonter au début de ce siècle, à la période de l’occupation américaine, entre 1915 et 1934, alors que s’organise la modernisation de l’institution militaire haïtienne.

Les pratiques des petits gradés…

La hiérarchie militaire mise en place par les marines n’a pas été modifiée depuis plus de cinquante ans. Le haut commandement général, dirigé par le commandant en chef, étend son autorité à tous les officiers et soldats des FADH (forces années d’Haïti). Les estimations sur les effectifs des FADH recensent entre 7 000 et 14 000 hommes. La différence provient de la prise en compte, ou non, des assistants ruraux non officiels.

Aucun pouvoir étranger ne menace la sécurité nationale d’Haïti et aucune insurrection année ne cherche à renverser le gouvernement. Néanmoins, l’engagement d’Haïti dans l’organisation de ses forces armées rivalise avec celui de nombre de ses voisins latino‑américains qui, pour la plupart, se sont engagés dans des guerres civiles fort coûteuses. Cruel paradoxe. Haïti, l’un des pays les plus pauvres du continent, alloue approximativement 35 % de son budget national à ses militaires, soit 42 millions de dollars par an.

Le haut commandement général supervise quatorze corps d’armée. Chacun d’entre eux dirige l’un des neuf départements géographiques, la police de Port‑au‑Prince, la marine, les forces aériennes, la garde présidentielle et l’infanterie.

Chaque département géographique, supervisé par un colonel, est divisé en arrondissements eux‑mêmes placés sous les ordres d’un capitaine des FADH. Les arrondissements sont encore divisés en sous‑arrondissements, sous le commandement d’un lieutenant ou sous‑lieutenant. Enfin, au niveau le plus bas de la hiérarchie militaire, règne le chef de section.

Chacune des 515 sections communales d’Haïti, l’unité administrative la plus petite du pays, a son chef de section. Il est rémunéré par le commandant militaire du sousarrondissement avec juridiction dans toute la section. Pour la plupart des habitants des campagnes, il incarne le gouvernement. Pourtant, en théorie, le chef de section a une autorité limitée. Les règlements des FADH précisent qu’il est chargé de protéger le peuple et les propriétés situées dans sa section communale, de garder les champs et les fermes d’élevages dans la section, de maintenir l’ordre et la paix publique. Les règlements stipulent que toute personne arrêtée par lui ou un assistant doit être gardée vingt‑quatre heures au poste d’armée le plus proche. La « section‑chef » doit alors établir un rapport détaillé.

Mieux, pour exercer leur autorité, les responsables doivent être en possession d’un mandat d’arrêt délivré par les autorités ‑judiciaires en propre, à l’exception des cas de flagrant délit. De plus, les règlements leur interdisent explicitement d’assurer certaines fonctions. En aucun cas, ils ne peuvent rendre la justice, collecter l’impôt ou percevoir des amendes. Il ne leur est pas donné, en théorie, le droit d’imposer des taxes d’entrée ou de sortie aux paysans qui transportent leur bétail à travers leur juridiction. Ils ne peuvent pas non plus exiger de l’argent des habitants en contrepartie du pouvoir qu’ils exercent pour le respect de leurs droits ou de leur liberté. Tout arrangement avec un tiers moyennant finance leur est interdit. Bien évidemment ils ne peuvent en aucun cas maltraiter leurs résidents. Dans la pratique, il en va tout autrement.

Analphabètes et peu soucieux d’appliquer les règlements établis à Port‑au‑Prince, les chefs de section règnent en maîtres sur leurs territoires. Avec un pouvoir de vie et de mort sur les résidents de leur section. Ils servent souvent d’« exécutif », defacto, de la législature et du judiciaire dans les zones sous leur commandement.

Les chefs de section ne transmettent pas les affaires au système judiciaire. Tout au contraire, ils se chargent des arrestations, détiennent les prisonniers, dirigent les jugements et règlent les conflits. D’après un officier de l’ambassade des États‑Unis, « les sections‑chefs sont au coeur des violations des droits de l’homme en Haïti ». Rien de surprenant.

L’éducation d’un soldat, ici, ne le prépare pas au respect des règles de loi ou des droits de l’homme. L’entraînement qu’il suit ne distingue en rien l’activité militaire du travail de police. La confusion guette. Comme une grande majorité d’Haïtiens, les soldats sont pauvres et largement illettrés; leur niveau moyen d’éducation ne peut guère s’élever puisque les recrues ne reçoivent aucune formation après avoir endossé l’uniforme.

Détenir des armes n’est certes pas anormal dans la condition militaire. Encore faut‑il en maîtriser l’usage… Là encore, l’institution militaire haïtienne fait preuve de « légèreté ». Les officiers n’enseignent pas à leurs hommes comment doit s’exercer le contrôle d’une manifestation publique, comment mener des arrestations ‑ nécessaires ‑ dans la légalité, interroger les prisonniers dans le respect de la Constitution, ou conduire des enquêtes criminelles avec le souci d’apporter des pièces à conviction ou des preuves utiles en vue d’un jugement… En fait, les FADH négligent d’instruire leurs soldats sur les droits de l’homme ou la Constitution haïtienne.

En décembre 1988, le Centre haïtien des droits de l’homme (CHADEL) offre d’ouvrir un cours afin d’enseigner les droits de l’homme, et les ressorts de l’administration pénale aux officiers. Les FADH répondent favorablement. Une première. Un an plus tard, le CHADEL reçoit l’autorisation, un cours pour les officiers de l’armée est alors programmé. Une session similaire destinée aux chefs de section a également lieu en août. Ils reçoivent quatre jours d’instruction sur les dispositions des droits de l’homme de la Constitution de 1987, la Déclaration universelle des droits de l’homme et diverses dispositions du Code rural.

Le stage est manifestement indigeste pour les chefs de section. Trop subtiles pour eux, semble‑t‑il, ces notions de droits de l’homme. De retour dans leur commune, les violations reprennent de plus belle.

Exercer ce pouvoir militaro‑juridico‑policier rapporte beaucoup d’argent. Mal payés par l’État, hébergés dans de mauvaises conditions dans des locaux souvent insalubres, les hommes usent régulièrement de leur position éminente d’officier public, et du pouvoir indéniable que procurent les armes… La corruption est effrénée.

Un prêtre d’une paroisse rurale rapporte qu’ « il faut payer tout le monde pour pouvoir faire quoi que ce soit. Pour être relâché, pour ne pas être battu, pour obtenir de la nourriture ou même pour gagner une affaire ». L’ancien ministre de la Justice, Fritz Antoine, observe en grimaçant que la prison « surpeuplée » de Port‑de‑Paix offre finalement un espace décent aux prisonniers, compte tenu des « évasions » des prisonniers « les plus solvables ».

N’est pas militaire qui veut

La sélection a pour critère le plus ou moins grand degré de cupidité des individus. Un paysan qui veut devenir chef de section peut réaliser son rêve. Pour y parvenir, il doit payer un officier responsable du sous‑arrondissement. À Saint-Louis de Nord, une petite ville au nord d’Haïti, il lui faut débourser entre 400 et 800 dollars. La pratique s’est généralisée dans le pays. Seul le montant de la facture varie selon le poids économique de la région.

Mais un chef de section n’est pas éternel. Un accident est si vite arrivé… Le paysan a tout intérêt à anticiper, à épargner aussi vite que possible pour être prêt le jour J.

Investi dans ses fonctions, il lui reste à amortir son investissement initial. En premier lieu, il engage des assistants, ou « attachés ». Là encore, il doit « investir ». La loi limite l’emploi, pour chaque section, à deux assistants, mais cette restriction est ignorée. En quelques jours, le chef de section possède sa milice privée. De quoi faire des ravages dans la campagne haïtienne et rentrer rapidement dans ses frais…

Depuis la chute de Duvalier, les « exploits » de ces bandes armées se multiplient. De fait, les effectifs de la police rurale se sont sensiblement accrus depuis 1986. En quête de reconversion, les anciens tontons macoutes trouvent facilement de l’embauche. Ce nouvel emploi se situe dans le cadre des compétences qu’on leur connaît. Oppression et corruption sont depuis toujours les deux mots clés de leur vocabulaire peu choisi.

Cette alliance des militaires et des macoutes peut surprendre. En fait, ces deux forces antagonistes sont parfois des alliés de circonstance. En outre, certains militaires sont macoutes, alors que d’autres s’en distinguent farouchement. Telle est la réalité complexe des forces sur lesquelles s’appuyèrent pendant trente années les Duvalier.

Sous l’impulsion de Williams Regala, chef militaire macoute et numéro deux du régime, ces deux piliers du duvaliérisme s’entendent désormais comme larrons en foire. L’ère du duvaliérisme sans Duvalier a commencé.

Premières élections

Le 29 mars 1987, la Constitution est proclamée. Un événement. Ce jour sera désormais férié en Haïti. Il marque l’avènement d’un régime mixte, à la française, mi‑parlementaire mi‑présidentiel. Les élections sont programmées pour novembre 1987. Namphy et ses associés, l’armée et la vieille élite, sont déterminés à respecter ce calendrier. En ville, les tontons macoutes se réorganisent. La terreur s’étend. En juillet, des massacres particulièrement odieux témoignent de la résurgence de leurs actions de commandos.

En guise de riposte, des manifestations sont organisées pour rappeler au nouveau régime qu’il doit tirer un trait sur les pratiques du passé. Les manifestations sont violemment réprimées. Le peuple déchante. Dans les quartiers populaires, on s’interroge sur la nature du nouveau pouvoir. Le soir, l’heure des palabres, les hommes cachent mal leur désespoir. La plupart songent à boycotter les élections. Seuls les hommes politiques y croient encore. Ils encouragent les électeurs à aller voter.

Namphy, qui n’a pas oublié d’amasser une fortune personnelle, prépare sa retraite. Il ira couler des jours paisibles en république Dominicaine. Ce qui le rend peu soucieux de soigner son « image » auprès du peuple. Le général perd son surnom de « Chouchou », on l’appelle désormais « Cinq Étoiles ». Rien à voir avec les galons du général. Ce surnom fait référence aux cinq étoiles qui décorent les bouteilles de rhum Barbancourt. Son attrait peu dissimulé pour la dive bouteille n’est un secret pour personne…

Entre deux soirées arrosées, le général mise sur les candidatures d’anciens notables duvaliéristes. Il espère pouvoir garder sans grandes difficultés quelque temps encore ses privilèges, auxquels il prend un goût certain. Mais c’est oublier la rigueur et la vigilance du CEP (Conseil électoral provisoire) qui invalide ‑ début novembre ‑douze candidats en raison de leur passe durant la dictature. Se référant ainsi à l’article 291 de la toute nouvelle Constitution qui exclut, pour une période de dix ans, les anciens duvaliéristes de toute participation à la vie politique.

Parmi eux, les favoris du régime, par exemple, Claude Raymond, chef macoute notoire sous Papa Doc et Baby Doc. Ce complice mais aussi rival de Roger Lafontant, qui le barrait pour le poste convoité de ministre de I’Intérieur, fait régner la terreur sur Port‑au‑Prince et sa région. Ces dernières semaines, sa maison est devenue l’un des QG des commandos de la mort.

Lors de son dépôt de candidature à la présidence, il affirme que « les élections se dérouleront » avec lui « ou ne se dérouleront pas 2 ». Trois ans plus tard, lors des dépôts de candidature à l’élection de décembre 1990, qu’il effectue le même jour que Marc Bazin, il dira que « l’article auquel se référait le CEP était anticonstitutionnel et antidémocratique’ ». L’homme ne dit pas si l’utilisation des armes est une pratique « démocratique »…

La campagne électorale est ouverte le 8 octobre 1987. Elle débouche très vite sur la violence. Les vieilles forces duvaliéristes instaurent un climat d’insécurité. Opportun pour perturber le processus démocratique… Dès le 13 octobre, un candidat à la présidence, Yves Volel, est assassiné en plein jour.

Il sort du quartier général de la police, près du Champ‑de-Mars, lorsqu’on lui tire dessus. Sous le regard des journalistes haïtiens et de Pierre Hurel, l’envoye spécial de Paris Match. Nos confrères rapportent que l’exécution semble « naturelle » aux policiers qui restent « calmes », presque amusés par cet horrible crime.

Dans les rues, la mort redevient un spectacle ordinaire. Les nuits sont dangereuses. Surtout, à quelques jours du scrutin, la violence monte encore d’un cran. Des attentats à la grenade se produisent à plusieurs reprises. De quoi réduire au silence trois radios de l’île. Des journalistes étrangers sont agressés. ‘ Des commandos n’hésitent pas à ouvrir le feu sur les voitures de presse. Militaires et macoutes cautionnent l’escalade de la violence qui atteint son paroxysme lors du scrutin. Une journée de massacres.

Lorsque le jour se lève, le chant du coq est couvert par le crépitement des armes automatiques. La nuit, des incendies criminels ont ravagé plusieurs habitations de la capitale. Le message est clair. Pourtant, le dimanche matin, les Haïtiens sont heureux de pouvoir aller glisser leur bulletin de vote dans l’urne Dès six heures du matin, heure d’ouverture des bureaux de vote, les files s’allongent. Le taux de participation promet d’être très élevé. Les Haïtiens ont surmonté leur peur. Dans leur naïf espoir, ils ne se doutent pas que des tueurs les attendent. Les élections, premier scrutin démocratique depuis trente ans en Haïti, durent trois heures. Dont deux de massacres.

Vers sept heures dans la plupart des quartiers, des jeeps surgissent. Les bureaux de vote sont pris pour cible. Les victimes tombent par dizaines. Un terrorisme aveugle. Les commandos macoutes ouvrent le feu sur les électeurs, n’épargnent personne, y compris les journalistes et les observateurs étrangers. Les voitures de presse sont systématiquement visées. Un cameraman dominicain ne se relèvera pas. Dix autres personnes sont blessées parmi les journalistes, qui évoquent Beyrouth pour caractériser la violence des combats.

Les rues de Port‑au‑Prince se vident. Restent des registres maculés de sang et des cadavres à chaque coin de rue. À 9heures, le CEP annonce que les élections sont annulées.

L’illusion démocratique a fait long feu. Tout comme leurs « amis » macoutes, les militaires portent la responsabilité de ce terrible gâchis. En guise de riposte, les Américains décideront d’interrompre l’aide militaire qu’ils accordent depuis le début du siècle.

Comble du cynisme, le général Namphy parle sur les ondes et à la télévision. « Devant les menaces qui pèsent sur les familles haïtiennes, déclare‑t‑il, le CNG est obligé de sortir de sa stricte réserve. » Accusant le CEP d’avoir « invité les puissances étrangères à s’ingérer dans les affaires nationales », le général Namphy annonce sa dissolution. Il ajoute qu’il « respectera le processus démocratique et que les élections auront lieu avant février prochain ».

L’homme est épaissi par ses vingt‑deux mois de pouvoir. « Cinq Étoiles » est à l’aise dans son fauteuil confortable. Il n’a plus très envie de rentrer dans le rang.

« Je suis triste et je n’ai pas envie de parler. » Dans l’exil doré de sa villa de Mougins, où il vient d’entendre le récit de l’effroyable carnage, Jean‑Claude Duvalier répond à son avocat, Me Sauveur Vaisse, qui lui demande de se démarquer de ce coup d’État qu’on risque de lui imputer. Un communiqué est envoyé à la presse : « J’exprime, dit‑il, mon immense tristesse devant les affrontements qui ont lieu en Haïti. Tous ceux qui me connaissent savent ma profonde aversion pour la violence, et nul ne saurait invoquer mon nom pour expliquer celle qui sévit en ce moment. »

« Ces quelques lignes signées d’un ex‑dictateur, au coeur sensible, dont le nom, croyait‑on, résumait à lui seul tous les malheurs d’un peuple, et qui pleure aujourd’hui sur la démocratie bafouée, c’est tout le tragique et l’invraisemblable de l’histoire d’Haïti. »

Leslie Manigat et les militaires : « Je t’aime, moi non plus… »

Le peuple haïtien est foudroyé dans son élan. Son rêve démocratique s’est envolé. Les élections promises, que les militaires préparent pour le 17 janvier 1988, n’intéressent plus grand monde. Namphy et le CNG sont discrédités. Dans quelle mesure pourraient‑ils, en effet, organiser un scrutin sans violences, sans tricherie ? Les grandes puissances ont beau inciter les représentants des partis politiques à participer au scrutin, la plupart déclarent forfait.

Président du RDNP, le Rassemblement démocratique national progressiste, Leslie Manigat raisonne différemment. L’homme est intelligent, cultivé. Ses détracteurs disent que le pouvoir l’attire et que, pour y parvenir, il est prêt à composer avec les militaires. Mais il a condamné les massacres du 29 novembre. Il perçoit surtout l’urgence de faire respecter la nouvelle Constitution.

« Arrêter l’histoire d’Haïti au 29 novembre, c’est une grossière erreur. Certains peuvent le faire, pas les hommes politiques. La Constitution dit que les militaires doivent passer le pouvoir le 7 février. C’est une nécessité. » Au terme d’un mois de réflexion, le 30 décembre, Manigat s’explique publiquement, au nom de son parti. « Si nous n’allons pas aux élections, les militaires garderont le pouvoir. Ou alors, un candidat dévoué aux militaires sera élu. Nous prenons donc le risque calculé d’aller aux élections. »

Manigat invite les autres formations politiques à faire de même. Il n’est pas entendu. Il est le seul des candidats crédibles à se présenter. Les autres favoris, Marc Bazin, Sylvio Claude et Louis Déjoie refusent de participer. Un isolement qui le fait passer pour « le » candidat des militaires. « C’est faux, rétorque Manigat, agacé par ces accusations. Je n’ai eu aucun contact avec les militaires haïtiens avant ma décision d’aller aux élections. Je n’ai jamais répondu aux invitations des militaires. Les hommes parvenus au pouvoir à la chute de Duvalier n’avaient aucunement à l’esprit l’idée que je pouvais devenir « Président ». »

Il n’empêche. quelques jours du scrutin, les jeux sont faits. En l’absence de candidats crédibles, Manigat ne peut être battu. Ces élections sont une mascarade. Il n’y a pas 10 % de votants… Même s’il l’emporte largement, Manigat arrive au palais dans les pires conditions. Il doit rétablir la confiance avec le peuple qui ne se reconnaît pas derrière ce professeur francophile. Les grandes puissances sont embarrassées. Elles ne soutiennent pas le nouveau président. Les Américains, notamment, n’apprécient pas beaucoup cet homme qu’ils ne peuvent contrôler.

Très vite, Manigat apparaît comme un président isolé. Pour y remédier, il entame des « causeries » avec le peuple, retransmises par les médias. Une communication qui irrite les militaires. Mais le plus grave à leurs yeux est ailleurs. Manigat a nommé son Premier ministre sans les consulter. «J’ai voulu affirmer la suprématie du pouvoir civil sur le pouvoir militaire, raconte l’ancien président. Ça été une surprise pour les militaires ‘. » Nainphy adopte alors une position de plus en plus critique vis‑à‑vis du gouvernement. D’autant que Manigat pose la question de la dissociation de la police et de l’armée. Il s’engage aussi à lutter contre la contrebande. Des propos inacceptables pour les militaires, et pour Namphy en particulier. « Son entourage, ce n’étaient pas des intellectuels, mais des copains de boisson. Ils le poussent à intervenir’ », raconte Manigat. Un nouveau coup de force de Namphy se profile. Toutes les forces duvaliéristes s’agitent. Les rumeurs reprennent. Les parlementaires s’inquiètent. À Saint‑Domingue, Frantz Merceron en réunit quelques‑uns. Les partisans de Manigat vont‑ils lâcher leur président sous les pressions de l’ancien ministre des Finances de Jean‑Claude Duvalier? Une chose est certaine, le camp des anciens duvaliéristes a le contrôle de la situation.

Manigat prend l’initiative. Il limoge le général Namphy. Joli coup. Mais il ne tient pas trois jours. Le 20 juin, le chef des forces armées d’Haïti reprend le pouvoir. Il démet Leslie Manigat de ses fonctions. Après seulement quatre mois d’exercice de son mandat de président.

Aujourd’hui, entre deux cours à la Sorbonne, le professeur Manigat s’interroge sur les conditions de sa chute. « Quand on a été chef de l’État, on peut difficilement redevenir chef des armées… » Namphy avait effectivement pris goût au pouvoir. Mais Leslie Manigat reconnaît aussi qu’il allait à contre‑courant. « Les duvaliéristes sont une force dans le pays. Le jeu de l’armée, d’une partie de l’Église et des États‑Unis a été de maintenir en place des personnalités de l’ancien régime pour éviter une révolution. Ils ne voulaient rien changer. Moi, j’avais décidé d’introduire le changement… » Namphy de retour, les militaires occupent tous les postes du gouvernement. On entre dans une folle dérive totalitaire. Les atrocités des militaires et des macoutes se multiplient.

Symbole de la résistance, l’église Saint‑Jean‑de‑Bosco devient aussi la cible des agresseurs. Ce 11 septembre 1988, la messe du père Aristide ne dure pas vingt minutes. L’homélie est interrompue par une attaque a main armée. Une centaine de « sans‑maman » sont mobilisés pour cette opération commanditée par Franck Romain, le maire de Portau‑Prince. De sa voiture blanche, ce baron du duvaliérisme dirige la manoeuvre.

« Les macoutes sont plus libres que jamais, depuis la chute de Jean‑Claude Duvalier », rapporte Jean‑Bertrand Aristide 9. Leur attentat fait treize morts. Soixante blessés gisent dans la cour. Réfugié chez les pères salésiens, juste à côté de l’église, Aristide et ses frères attendent d’éventuels secours. En état de choc, le père Aristide pleure. Pendant ce temps, les macoutes incendient l’église. S’il sort, Aristide se fait assassiner. Mais des militaires interviennent. Les macoutes s’en vont. Les hommes du lieutenant‑colonel Qualo, un proche du général Prosper Avril, permettent à Aristide de quitter les lieux. Ils viennent de lui sauver la vie. Trois amis dont une religieuse l’attendent dans une voiture qui quitte en trombe Saint‑Jean‑de‑Bosco, d’où coule une véritable rigole de sang.

Le dimanche suivant, le 18 septembre 1988, nouveau putsch. Un de plus. Les Américains qui voient surgir le danger d’une nouvelle dictature à la Duvalier n’y sont pas étrangers. Ils font appel à un de leurs agents pour reprendre les choses en main. Le général Avril prend le pouvoir par la force, Après trente ans de duvaliérisme, les États‑Unis font leur grand retour dans la vie politique haïtienne. Et désormais, les Américains placent leurs hommes. Ne l’ont‑ils pas déjà fait un peu plus tôt ? Leslie Manigat accrédite cette thèse ` : « C’est Avril qui a fait le coup d’État contre nous, au profit de Namphy d’abord, puis pour lui‑même. »

L’interventionnisme américain va plus loin. La situation politique haïtienne inquiète réellement Washington qui voit d’un mauvais oeil toute instabilité dans la région. Pragmatiques, les États‑Unis conviennent qu’il faut mettre un terme à l’oppression du peuple par les forces macoutes.

Un rapport confidentiel d’un membre du Congrès, Walter E. Fauntroy, en date du 3 mars 1989, destiné au président Bush, résume parfaitement l’analyse américaine. Il permet de mieux comprendre pourquoi il est urgent qu’un de leurs hommes, en l’occurrence Avril, prenne le contrôle de la situation.

Le rapport Fauntroy identifie les cinq grandes familles « qui contrôlent le haut de l’économie haïtienne ». Les Brandt, Mews, Biggio, Accra et Behrmanns. Leur puissance émane « des monopoles et de la corruption ». Ces personnalités et leurs associés ont été identifiés comme étant en première ligne dans le financement de la terreur pour intimider le peuple haïtien et les forces démocratiques.

Le rapport est des plus précis sur les intentions de ces barons de l’économie. « Ils ont fait comprendre clairement qu’ils souhaitent à tout prix maintenir une économie étranglée, basée sur des concessions gouvernementales, franchises et monopoles. Ils craignent qu’un gouvernement élu librement, redevable au peuple haïtien, s’ingère dans leurs privilèges et les force à concourir dans une économie ouverte. Un tel changement menace leurs intérêts à court terme. Pour bloquer cette évolution, ils continuent à financer un dispositif de terreur. »

En aucun cas, les États‑Unis ne peuvent accepter ce statu quo imposé au pays par les grandes familles. Les champions du libéralisme se font fort de faire entendre raison à ces puissants perturbateurs, « cerveaux et bailleurs de fonds de l’agitation antidémocratique en Haïti ». Ces derniers s’activent en outre à la reprise du pouvoir par l’ancien ministre des Affaires étrangères de Jean‑Claude Duvalier, Jean‑Robert Estimé. Les Américains doivent agir et vite. Comment vontils s’y prendre?

Ils décident de « signaler aux cinq familles que nous connaissons leurs activités contraires aux intérêts américains et les prier d’y mettre un terme ». Le message va passer « par l’intermédiaire de réseaux appropriés et crédibles ». Le rapport Fauntroy estime qu’il faudra « seulement dix jours pour entrevoir une réduction des incidents terroristes et une quinzaine de jours pour une chute quasi totale des dispositifs terroristes ».

Les Américains disposent de moyens de pression sur les grandes familles. Des mesures efficaces peuvent être prises pour confisquer leurs biens aux États‑Unis. Officiellement, dans le but d’ « assister le gouvernement d’Haïti dans ses efforts pour récupérer, sous des procédés légaux, les biens dont le gouvernement d’Haïti soutient qu’ils furent volés par l’ancien président à vie Jean‑Claude Duvalier et quelques individus associés au régime Duvalier ». En cas de résistance, « tous les visas américains des membres de ces familles devront être résiliés et leurs noms mis sur liste rouge », prévoit le rapport Fauntroy.

Les grandes familles comprennent mal cet acharnement à leur égard. « Nous faisons des affaires, mais nous n’avons pas cessé d’investir en Haïti, explique Gilbert Biggio. Contrairement à ce que la plupart des gens, les Haïtiens comme les étrangers, nous reprochent Il. »

« Miraculeusement », le calme revient à Port‑au‑Prince. Avril parvient à freiner les ardeurs des macoutes. Mais, scénario imprévu pour les Etats‑Unis, Avril trouve la position présidentielle plutôt confortable. L’homme est censé conduire le pays aux élections. En fait, il ne fait rien pour accélérer le calendrier électoral. Rien ne se dessine au cours de l’année 1989. Sauf trois tentatives de coups d’État. Tantôt, c’est le commandant de l’unité d’élite des « Léopards », le colonel Hirnler Rébu, qui s’amuse avec ses proches amis à vouloir renverser le général Avril. Tantôt, c’est le bataillon « Jean‑Jacques Dessalines » qui se soulève. Lors de ce putsch, l’état d’urgence est décrété. Après plusieurs jours d’incidents violents, la garde présidentielle du général Avril décide que la « plaisanterie » a assez duré. L’assaut de la caserne est fatal pour plus de quarante soldats. L’étonnante contagion démocratique en Europe de l’Est ne gagne pas les Caraïbes. « 1989 serait en fait pour 1990 », rapporte Jean-Bertrand Aristide.

Les mouvements populaires montent en puissance, et les macoutes sont dans une phase d’hibernation prolongée. Une nouvelle fois, les communautés chrétiennes manifestent pour un changement. La persécution des opposants continue, mais sous Avril, le sang ne coule quasiment plus. Mais trois responsables d’organisations populaires sont passés à tabac. Étienne Marine, Jean‑Auguste Mesyeux, secrétaire exécutif de la Centrale autonome des travailleurs haïtiens (CATH), et Evans Paul, opposant de toujours au duvaliérisme, sont accusés d’être les instigateurs d’un complot destiné à faire chuter le régime.

Suite à ces arrestations musclées, de nombreuses pressions limitent et contrôlent l’action du général Avril. Il démissionne le 10 mars 1990.

Pendant quelques jours, le général Abraham assure l’intérim. Il remet le pouvoir aux civils afin de relancer le processus démocratique. Mme le juge Ertha Pascal Trouille devient présidente provisoire. Elle n’a pas tout pouvoir. Un conseil de régence, composé de douze responsables politiques représentant les mouvements démocratiques, veille. Des élections sont annoncées. Les duvaliéristes s’y preparent. Roger Lafontant rentre au pays …

Il semble qu’on aurait vu Clifford Brand en République Dominicaine: qui aurait exigé la libération du Caïd Kidnappeur Clifford Brand: martelly ou Lamothe?

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Depuis le vendredi 1er février 2013, le parquet près le tribunal civil de la capitale a transmis son réquisitoire définitif au cabinet d’instruction dans l’affaire Clifford Brandt…

P-au-P, 09 févr. 2013 [AlterPresse] — Le vendredi 1er février 2013, le commissaire du gouvernement, près le tribunal civil de Port-au-Prince, Lucmane Delille, a fait parvenir son réquisitoire définitif à la juge Gabrielle Domingue instruisant le dossier du riche homme d’affaires Clifford Brandt, inculpé pour kidnapping et associations de malfaiteurs.

« Le parquet a demandé que tous [les personnes arrêtées] soient jugés », informe Delille à AlterPresse.

Pour le moment, 15 suspects sont détenus dans le cadre de cette affaire, dont 4 à la prison fraichement construite de la Croix-des-Bouquets (municipalité au nord-est de la capitale).

Parmi eux, Clifford Brandt qui jouit du très rare privilège, dans le système carcéral haïtien, d’occuper, tout seul, une spacieuse cellule.

Selon les informations disponibles, la prison « moderne » de la Croix-des-Bouquets est censée héberger des prisonniers condamnés après procès, aux dires de Michel Forst, expert indépendant des Nations unies sur les questions de droits humains.

Dix (10) autres inculpés sont incarcérés à la prison civile de Port-au-Prince.

Ce vendredi 8 février 2013 fait exactement 3 mois depuis que le fortuné et caïd du kidnapping, Clifford Brandt, a répondu, pour la première fois, aux questions de la juge d’instruction Gabrielle Domingue.

L’instruction doit durer 3 mois, selon le vœu de la législation haïtienne, avec possibilité d’une demande de prolongation auprès du doyen du tribunal.

Ce que les magistrats instructeurs prennent la précaution de demander au moment même de recevoir le dossier.

En fait, dès le 25 octobre 2012 (3 jours après l’arrestation de Brandt), le commissaire du gouvernement a.i Gérald Norgaisse avait annoncé, dans la presse, que le dossier allait être transféré au cabinet d’instruction.

A quand la sortie de l’ordonnance de la magistrate Gabrielle Domingue ?

A-t-elle adressé une requête de prolongation au doyen du tribunal ?

Contactée par AlterPresse, la juge Domingue se dissimule derrière le principe juridique du secret de l’instruction pour ne pas répondre à ces questions.

Ce qui peut être certain, c’est que l’enquête est terminée si la juge a déjà envoyé un « soit communiqué » au parquet de Port-au-Prince, lequel a, lui-même, transmis son réquisitoire définitif à la magistrate, d’après les précisions, à AlterPresse, d’un juge d’instruction voulant garder l’anonymat.

Le « soit communiqué » est une communication juridique, par laquelle le juge soumet, au parquet les données de l’enquête menée jusque-là.

Le réquisitoire définitif n’est pas contraignant pour l’instruction.

Aussi, la juge peut-elle toujours passer outre la demande du commissaire Delille de poursuivre Brandt et ses comparses.

Au moment de l’arrestation de Clifford Brandt, certaines voix évoquaient l’implication de hauts gradés de la police nationale d’Haïti (Pnh), dans le réseau criminel opérant sous la direction du riche homme d’affaires.

Mais, l’action policière ne semble pas avoir suivi ces voix.

Motus et bouche cousue ?

Entre-temps, un silence éloquent est observé, dans l’opinion, sur le dossier Clifford Brandt.

Du lundi 22 octobre 2012 à date (vendredi 8 février 2013), des dossiers à l’allure retentissante ont totalement éclipsé cette affaire.

Parmi les dossiers paravents, citons celui du crime de viol présumé de Josué Pierre-Louis, président du conseil électoral présidentiel contesté sur Marie Danielle Bernadin, une subordonnée, et les plaintes déposées par d’anciens pensionnaires de Lafanmi Se Lavi contre l’ancien président Jean-Bertrand Aristide.

En attendant l’ordonnance de la juge Domingue, l’opinion est occupée par le carnaval qui se tiendra au Cap-Haïtien (les dimanche 10, lundi 11 et mardi 12 février 2013) et la censure du groupe Brother’s Posse pour sa meringue caustique visant les politiques gouvernementales.

Des sources proches de la cour d’appel de Port-au-Prince font état de la convocation prochaine, après le Carnaval du Cap-Haïtien,, des anciens présidents Jean-Bertrand Aristide et René Garcia Préval, dans le cadre de l’enquête criminelle sur l’assassinat (le 3 avril 2000) du journaliste Jean Léopold Dominique et du gardien de Radio Haïti Inter, Jean-Claude Louissaint.

Beaucoup de dossiers semblent se bousculer dans l’arène judiciaire haïtienne.

L’accès de la presse aux informations sur l’affaire Brandt, en particulier, est d’une grande difficulté.

Théoriquement, le dossier Brandt se trouve à plus de 3 mois d’instruction et l’argument secret de l’instruction prend l’allure d’un silence mal placé. [efd kft rc apr 09/02/2013 0:45]

http://www.alterpresse.org/spip.php?article14080

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Le régime Martelly-Lamothe-Petitsbourgeois-mulâtre confisque tous les pouvoirs empêche lesd entreprises internationales d’intégrer le marché haitien selon l’ONU

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Haïti pas encore “Open for business”, selon le numéro un a.i de la MINUSTAH citant les « Pays amis »

Insistant sur la tenue des élections, Nigel Fisher annonce « une feuille de route »

Publié le samedi 16 février 2013

 

Extrait des importantes déclarations faites par Nigel Fisher, représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU et chef par intérim de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (MINUSTAH) depuis le 1er février 2013, lors de sa première conférence de presse à Port-au-Prince le vendredi 15 février 2013 :

« Je suis en Haïti depuis plus de trois ans, travaillant surtout dans le domaine humanitaire et de développement. De cette expérience, j’ai tiré la conclusion suivante : quelle que soit la manière dont nous soutenons Haïti pour le renforcement de la sécurité et de la stabilité, pour l’appui à la gouvernance démocratique et à la légitimité de l’Etat, pour l’établissement de l’Etat de droit et le respect des droits de l’homme, il nous faut constamment nous poser la question : quelle différence cela fait pour le plus pauvre des Haïtiens ? Est-ce que ce que nous entreprenons va améliorer sa vie de manière tangible ?

Je comprends et soutiens totalement le désir des Haïtiens d’être pleinement en charge des affaires de leur pays. Le travail de la MINUSTAH et des autres partenaires d’Haïti est de l’accompagner sur ce chemin. Mais qu’est-ce que la souveraineté si elle n’inclut pas tous les Haïtiens ? Qu’est-ce que la souveraineté pour la grande majorité des Haïtiens qui vivent dans la pauvreté, qui ne savent pas d’où proviendra leur prochain repas, qui ne peuvent pas trouver un emploi à un salaire décent, qui sont criblés de dettes ? Qu’est-ce que la souveraineté pour la mère qui est forcée d’envoyer son enfant en ville pour devenir un restavek ? Qu’est-ce que la souveraineté si tous les Haïtiens ne sont pas égaux devant la loi ? Qu’est-ce que la souveraineté si les opportunités ne sont réservées qu’à un petit groupe ?

Je rentre juste du Siège des Nations Unies à New York, où j’ai rencontré les membres du Conseil de sécurité, les Etats-membres du Groupe connu sous le nom des Amis d’Haïti, ainsi que les principaux responsables des Nations Unies. Je dois vous confier que les sentiments communs auxquels j’ai été confronté ont été la préoccupation et une certaine frustration. Il y a un an, nous célébrions des succès, comme la création du Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire, la publication des amendements constitutionnels et une amélioration de la sécurité, notamment en matière de violence, d’homicides, et de cas de kidnapping. Mais aujourd’hui, l’impression générale qui prédomine au sein des membres du Conseil de sécurité et des Amis d’Haïti, c’est celle d’une impasse. Il y a bien sûr eu des progrès, mais ils ont été beaucoup, beaucoup plus lents que ceux auxquels nous nous attendions au début de 2012. Les investissements n’ont pas atteint le niveau espéré. La croissance du PIB n’a été que de 2,5% l’année dernière, bien loin des 8% prévus en début d’année.

Pourquoi ? On peut blâmer les partenaires extérieurs pour leur lenteur à débourser l’assistance promise. Mais le problème est bien plus large. Lorsque les amis d’Haïti et les investisseurs potentiels se demandent si « Haïti est ouverte aux affaires », si Haïti est « open for business », certains répondent oui mais la majorité, après un temps de réflexion, disent : « Pas encore ».

Pourquoi cela ? Et bien d’abord à cause des processus d’offres, de contrats et d’attributions des marchés. Peu d’acteurs les considèrent suffisamment justes et transparents pour garantir une compétition saine. Le Président Martelly a identifié ses questions comme des problèmes nécessitant des réformes pour garantir la protection des investissements, tout comme les douanes et les impôts, ainsi que les conditions de création d’entreprises. Mais ces réformes sont toujours en cours.

D’autres amis d’Haïti ont exprimé leur préoccupation concernant l’indépendance du pouvoir judiciaire. Il est primordial que la justice puisse faire son travail de manière indépendante et que les garanties de procédure soient respectées. Le peuple haïtien doit pouvoir jouir d’un système judiciaire où tous sont égaux devant la loi.

Mais, s’il y a une question qui domine le discours et qui cristallise la déception des amis d’Haïti aujourd’hui, c’est celle de l’impasse dans l’organisation des élections. Selon la Constitution d’Haïti, les élections pour les Sénateurs élus en 2006 devaient avoir lieu avant la fin de leur mandat en janvier 2012. Nous voilà aujourd’hui, plus de 13 mois plus tard, et l’élite politique haïtienne est toujours en train de tenter de trouver un compromis qui semble hors d’atteinte pour former la base d’un accord permettant d’avancer vers ces élections. Des élections qui doivent en outre être crédibles, justes et inclusives.

Si un domaine symbolise les politiques d’exclusion et de faiblesse institutionnelle, et montre pourquoi Haïti n’est pas encore « open for business », c’est le manque de progrès pour jeter les bases de telles élections. La semaine dernière, lorsque j’ai rencontré les Présidents des deux chambres législatives, on m’a laissé croire que la Commission bicamérale annoncerait sa décision concernant les représentants au CTCEP hier, le 14 février. C’est ce que j’ai annoncé au Conseil de sécurité et aux amis d’Haïti cette semaine. Mais cela ne s’est pas produit. Comme me l’a dit mardi dernier un très bon ami d’Haïti, originaire de cet hémisphère : « Siempre manana. Seguro que un dia, tiene que ser hoy ». « Toujours demain. C’est sûr, un jour, cela doit être aujourd’hui ».

Dans un mois, le dernier rapport du Secrétaire général des Nations Unies sur Haïti sera l’objet de débat au Conseil de sécurité. Je serai là pour le présenter. Le projet de rapport actuel n’est pas si optimiste. C’est pourquoi, ces prochaines semaines, – et nous n’avons pas beaucoup de temps -, j’espère pouvoir travailler avec les dirigeants du pays, le Gouvernement, l’Exécutif et le Législatif pour pouvoir témoigner de progrès tangibles. Le symbole de ce progrès, comme je l’ai dit, ce seront des preuves d’une sortie de l’impasse des élections : un accord sur une date, la mise en place du CTCEP et, je l’espère, au moins un accord politique ad minima sur les étapes à suivre pour mettre ce processus d’élections en mouvement. LA MINUSTAH et les amis d’Haïti sont prêts à accompagner Haïti dans toutes ces étapes pour garantir la tenue d’élections crédibles le plus tôt possible, cette année.

Le Conseil de sécurité et le Secrétaire général m’ont aussi demandé de préparer, avec le Gouvernement haïtien, une feuille de route pour les prochaines années, qui va définir clairement un ensemble limité de priorités pour la MINUSTAH, afin de promouvoir la stabilité et la sécurité, de renforcer l’Etat de droit, le respect des droits de l’homme et la bonne gouvernance. Cette feuille de route établira aussi de manière transparente les conditions dans lesquelles la MINUSTAH sera en mesure de poursuivre la réduction de ses effectifs. Cette feuille de route devrait être incluse dans le Rapport du Secrétaire général que le Conseil de sécurité examinera à la mi-mars. Donc, encore une fois, nous avons peu de temps.

Hier, dès mon retour de New-York, j’ai rencontré le Premier ministre Lamothe et nous avons convenu que dans les prochaines semaines, le Gouvernement et la MINUSTAH vont travailler ensemble pour finaliser cette feuille de route qui nous permettra d’évaluer nos progrès ensemble et qui permettra au Conseil de sécurité d’en faire autant.

J’ai proposé quatre priorités centrales pour cette feuille de route : • Premièrement, renforcer la sécurité, en particulier en augmentant le nombre, la qualité et la répartition de la Police Nationale d’Haïti ; • Deuxièmement, renforcer l’autorité du Conseil électoral permanent pour qu’il assume la pleine responsabilité et l’appropriation nationale de l’organisation et de la tenue des élections futures. • Troisièmement, renforcer la culture de l’Etat de droit et des Droits de l’homme en soutenant le renforcement de mécanismes de base fonctionnels et responsables, comme le Conseil supérieur du Pouvoir judiciaire, la Cour supérieure des Comptes et des Contentieux administratifs, l’Inspection générale de la PNH et l’Office de la Protection du Citoyen et de la Citoyenne, entre autres ; et de soutenir plus largement la réforme législative qui est cruciale. • Quatrièmement, dans le domaine de la bonne gouvernance, soutenir le renforcement des institutions de l’Etat pour faire les réformes politiques essentielles et renforcer les mécanismes décentralisés et participatifs.

Je reviendrai vers vous avec de plus amples détails une fois que le Gouvernement et la MINUSTAH seront parvenus à un accord sur les repères spécifiques qui devront être inclus dans cette feuille de route. La MINUSTAH est ici pour accompagner Haïti sur ce chemin, comme d’autres amis et partenaires. Nous le faisons avec le plus grand respect pour votre pays et votre peuple. Ce n’est pas la MINUSTAH qui détermine combien de temps elle restera en Haïti. Nous sommes ici à la demande d’Haïti et conformément au mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies. Haïti est l’un des membres fondateurs des Nations Unies. Et c’est Haïti, avec notre plein soutien et notre accompagnement constant, qui, au bout du compte, parviendra à créer les conditions qui détermineront le rythme du retrait de la MINUSTAH.

J’ai déjà parlé trop longuement, alors laissez-moi maintenant conclure avec deux points que j’ai déjà abordés.

Premièrement : les élections.

J’ai dit que des progrès vers la tenue d’élections cette année – ou le manque de progrès – sont devenus un symbole du progrès, ou de l’absence de progrès, en Haïti aujourd’hui.

C’est pourquoi la MINUSTAH encourage vivement les autorités haïtiennes à prendre toutes les mesures nécessaires afin d’organiser des élections inclusives et crédibles d’ici la fin de l’année 2013. J’insiste sur le caractère inclusif car l’histoire haïtienne a démontré que des élections sont qualifiées de réussies lorsqu’il y a eu au préalable un consensus politique entres les différents acteurs, notamment sur la composition du conseil électoral, les règlements intérieurs, la loi électorale et le financement des partis politiques.

La MINUSTAH et les Amis d’Haïti pensent qu’Haïti a aujourd’hui besoin d’un tel consensus pour enclencher la mise en place d’un appareil électoral opérationnel afin de garantir la stabilité politique, la bonne gouvernance et l’état de droit. La tenue d’élections est une exigence constitutionnelle qui émane de la Constitution haïtienne et non pas d’un diktat de la communauté internationale.

Nous qualifions comme un pas en avant important l’accord conclu le 24 décembre entre le gouvernement, le Parlement ainsi que le groupe qui a servi de médiateur dans les débats, Religions pour la Paix concernant la mise en place du Collège Transitoire du Conseil Electoral Permanent (CTCEP). Cependant, l’opérationnalité de cet accord n’a pas encore été clairement démontrée. Ainsi nous encourageons vivement les trois pouvoirs à continuer dans cet élan et à prendre toutes les dispositions afin de s’entendre sur la nomination des membres de l’appareil électoral.

Deuxièmement : les Droits de l’homme

Les Nations Unies, en général, et la MINUSTAH, en particulier, ont fait du respect des droits de l’homme leur cheval de bataille. En effet, au travers de nos équipes déployées sur toute l’étendue du territoire, nous nous attelons à ce que les droits de toutes les Haïtiennes et Haïtiens, tant civils et politiques qu’économiques, sociaux et culturels, soient respectés.

Du côté de la MINUSTAH, je m’engage personnellement à ce que toute allégation d’abus ou de mauvaise conduite par du personnel de la Mission soit traitée rapidement. Nous sommes ici pour accompagner les Haïtiens dans le respect de leur dignité et de leurs droits.

Nous sommes impatients de définir ensemble une feuille de route et d’être en mesure d’avancer, pas à pas, de manière visible et mesurable, vers un Haïti sûr et stable où les droits de tous les Haïtiens sont respectés et protégés. » [Source : MINUSTAH]

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