La nécessité d’une approche réaliste à l’égard de la Corée du Nord


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English: Klemens Wenzel von Metternich (1773-1859), German-Austrian diplomat, politician and statesman. (Photo credit: Wikipedia)

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English: This photo provided by the U.S. Department of Defense shows Kim Ok, the 42-year-old former secretary to North Korean leader Kim Jong Il, seated at the far end of a meeting table, center, as U.S. Secretary of Defense William Cohen, left, meets with Jo Myong Rok, second from right, first vice-chairman of North Korea’s National Defense Commission at the Pentagon in Washington in this photo taken Oct. 11, 2000. (U.S. Department of Defense) Category:Images of Korea (Photo credit: Wikipedia)

BERLIN – La tâche qui incombe au monde de répondre aux grondements des canons de la Corée du Nord est d’autant plus difficile que la communauté internationale se heurte à un État appauvri et d’ores et déjà vaincu. C’est en effet dans de telles circonstances qu’il est nécessaire d’agir avec le plus de mesure.

Tout le génie du prince Klemens von Metternich de l’empire des Habsbourg résida dans sa décision, en vue de l’instauration d’un nouvel ordre international à la suite des guerres napoléoniennes, de ne pas pousser une France vaincue dans ses derniers retranchements. Malgré son souhait d’empêcher toute possibilité de résurgence française, Metternich restaura en effet les frontières françaises d’avant-guerre.

Par opposition, comme l’a fait remarqué Henry Kissinger, il aurait été impossible aux vainqueurs de la Première guerre mondiale d’amener une Allemagne défaite à renoncer, ou de l’inciter à accepter le Traité de Versailles. C’est pourquoi, selon cet argument, il leur a fallu imposer au pays un certain nombre de dispositions sévères, dans l’espoir d’affaiblir définitivement l’Allemagne. Nous savons tous ce à quoi cette stratégie a abouti.

John F. Kennedy appartenait à la même veine que Metternich. Pendant la crise des missiles de Cuba, il se refusa à humilier l’Union soviétique ou à l’écraser par une victoire totale. Il choisit plutôt de comprendre le personnage Nikita Khrouchtchev, et accepta de retirer en secret les missiles américains de Turquie et d’Italie en échange d’un retrait équivalent des missiles soviétiques de Cuba. Le pragmatisme de Kennedy nous a sans doute évité une troisième guerre mondiale.

Malheureusement, la Corée du Nord ne fait pas l’objet de telles démarches clairvoyantes d’homme d’État. Face au jeu nucléaire dangereux auquel se risque le pays, on peut se demander ce que serait aujourd’hui la situation si, au cours des 20 dernières années, le problème nord-coréen avait été appréhendé avec la sagesse dont firent preuve Metternich et Kennedy.

Bien évidemment, la Corée du Nord n’est pas la France du début du XIXe siècle, ni l’URSS de 1962. Aux yeux des dirigeants politiques occidentaux (japonais inclus), ce pays n’a jamais représenté beaucoup plus qu’un petit État isolé, dont les échecs économiques n’ont d’égal qu’une propension à évoluer perpétuellement au bord de l’autodestruction. La plupart des dirigeants mondiaux ont toujours préféré ignorer le problème nord-coréen, ne réagissant que ponctuellement dès lors que le régime soulevait un problème de sécurité. Or, compte tenu aujourd’hui des derniers essais nucléaires nord-coréens et de l’amélioration des capacités du pays en matière de missiles balistiques, cette approche n’est désormais plus viable.

Peut-être la meilleure chance de régler le problème à un stade plus précoce se serait-elle jouée immédiatement à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. À l’époque, Kim Il-sung – père fondateur de la Corée du Nord – se heurta en effet à un effondrement économique, à un affaiblissement de ses forces armées conventionnelles, ainsi qu’à un isolement diplomatique. Dans des entrevues conduites par Asahi Shimbun et le Washington Times en mars et avril 1992, Kim affirma expressément souhaiter établir des relations diplomatiques avec les États-Unis. Mais les dirigeants américains et sud-coréens refusèrent de répondre à l’invitation de Kim. Leurs idées reçues à l’égard de la Corée du Nord les empêchèrent d’admettre une réalité politique en pleine mutation.

Une autre opportunité a été manquée au cours de la dernière décennie. Si la Corée du Nord avait répondu réciproquement, et dans les temps, à la visite à Pyongyang de l’émissaire américain William Perry en mai 1999, la politique d’engagement du président Bill Clinton auprès du Nord aurait peut-être évolué jusqu’à une volonté de normalisation des relations diplomatiques entre les deux pays. Au lieu de cela, le Nord choisit de tergiverser, n’envoyant son vice-maréchal Jo Myong-rok aux États-Unis qu’en octobre 2000, quasiment à la fin du mandat de Clinton. Quelques mois plus tard, le nouveau président George W. Bush entreprit une politique inverse à celle de Clinton à l’égard de la Corée du Nord.

Je me souviens encore, lorsque j’occupais la fonction de ministre sud-coréen des Affaires étrangères, combien il me fut difficile de convaincre les responsables de l’administration Bush de négocier avec la Corée du Nord au lieu de se contenter d’exercer des pressions dans l’attente d’une capitulation du pays. À l’époque, la Corée du Nord procédait au redémarrage de son installation nucléaire de Yongbyon ainsi que de sa production de plutonium, ce qui renforçait son poids vis-à-vis des États-Unis. Un temps précieux fut gaspillé avant le premier essai nucléaire nord-coréen de 2006. Et si Bush modifia quelques mois plus tard sa politique à l’égard de négociations bilatérales avec le Nord, le régime de Kim était devenu beaucoup plus obstiné.

Le comportement nord-coréen est depuis devenu encore plus imprévisible. Le torpillage nord-coréen de la corvette sud-coréenne Cheonan et le bombardement de l’île de Yeonpyeong en 2010 constituèrent des événements sans précédent, et soulevèrent des tensions intercoréennes inédites depuis des décennies. Aujourd’hui, à la suite du troisième essai nucléaire nord-coréen, il semble que nous soyons entrés dans la phase la plus précaire à ce jour, le régime ayant déclaré qu’il ne renoncerait jamais à son option nucléaire. Quelles démarches faut-il alors entreprendre ?

La première option consisterait à dissuader toute agression future au travers de la diplomatie. Mais la possibilité d’une dissuasion diplomatique dépendra de la coopération de la Chine, ce qui nécessite que les intérêts vitaux de la Chine en matière de sécurité nationale soient reconnus. La Chine craint non seulement les conséquences sociales et économiques d’une implosion de la Corée du Nord, mais également les conséquences stratégiques d’une réunification – et en particulier la possibilité de voir l’armée américaine, grâce à son alliance avec la Corée du Sud, obtenir un accès aux frontières de son territoire.

Les simples déclarations américaines selon lesquelles les États-Unis n’auraient aucune intention de jouer la carte d’un tel avantage militaire ne sauraient apaiser les craintes de la Chine. Les dirigeants chinois n’ont pas oublié la promesse formulée par les États-Unis auprès du président soviétique Mikhaïl Gorbatchev selon laquelle la réunification allemande et la transition démocratique en Europe de l’Est ne signifieraient pas pour autant une expansion de l’OTAN vers l’Est. C’est pourquoi un engagement plus concret en matière de sécurité est nécessaire, qui réponde aux inquiétudes profondes de la Corée du Sud. Ce n’est que lorsque sa propre sécurité sera garantie que la Chine sera disposée à s’extraire de la complicité risquée qu’elle entretient avec la Corée du Nord, et qu’elle sera en mesure de mieux contrôler le comportement du Nord.

Mais bien qu’elle soit nécessaire, la coopération de la Chine ne permettra pas à elle seule de résoudre le problème nord-coréen. Une approche globale est nécessaire, qui reconnaisse la rapidité du changement interne au pays, particulièrement dans l’esprit des nord-coréens ordinaires. Pour faire court, les Nord-coréens ne sont plus aussi isolés qu’ils l’étaient autrefois, et ont de plus en plus conscience de leur paupérisation, principalement en raison d’échanges commerciaux plus importants et de connexions plus étroites avec une Chine en plein essor.

Il est nécessaire que ce changement interne soit encouragé, dans la mesure où il s’avérera plus efficace que les pressions externes dans l’influence du comportement du régime. D’un autre côté, un tel encouragement ne doit pas s’effectuer d’une manière qui alimenterait la crainte de la Corée du Nord d’être détruite par des moyens indirects. La récente proposition du président sud-coréen Park Geun-hy de fournir une assistance humanitaire, en dépit de la récente montée des tensions, constitue un pas dans la bonne direction.

La vie des Nord-coréens ordinaires est aussi importante que la sécurité des voisins de la Corée du Nord. Une approche globale est nécessaire, qui soit autant axée sur la dimension humaine que sur la dimension sécuritaire. Reste à savoir si cette approche exigera davantage de clairvoyance et de courage que ce dont sont capables ensemble les dirigeants politiques actuels de Corée du Sud, d’Occident et de Chine.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Yoon Young-kwan, ancien ministre sud-coréen des Affaires étrangères, est actuellement universitaire intervenant à l’Université Libre de Berlin ainsi qu’au Stiftung Wissenschaft und Politik (Institut allemand des affaires internationales et de la sécurité).

Yoon Young-kwa

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