Les Américains reconnaissent que le Gouvernement Martelly-Lamothe utilisent à leurs intérêts les fonds petro caribe: exigeons des poursuites au criminel contre les pilleurs des fonds publics


Haiti Earthquake

Haiti Earthquake (Photo credit: RIBI Image Library)

John Robinson

 » Les obstacles à l’investissement sont connus, place maintenant à l’action « 

Le Nouvelliste | Publié le :13 juin 2013

 Propos recueillis par Frantz Duval Retranscription par Carl-Henry CADET

En fin de mandat, après deux missions en Haïti, le responsable de la section économique de l’ambassade américaine, John Robinson, apporte un éclairage sur les grandes lignes de la politique américaine en Haïti. Selon lui: « il faut mettre l’emphase sur de vraies réformes structurelles, ce qui est plus difficile que de construire des infrastructures ». « Il faut continuer avec les réformes structurelles, car, au final, ce sont elles qui attireront les investisseurs dans le pays ».

Et les USA encouragent « une gestion financière publique responsable et transparente de Petro Caribe ». Dans cet entretien accordé au Nouvelliste Robinson avertit et conseille : « Il faudra se pencher sur la transparence et l’amélioration du climat des affaires, deux conditions déterminantes pour une croissance soutenable ».

Le Nouvelliste (LN) : En quoi consiste le travail de la section économique de l’ambassade americaine ? John Robinson : Notre mission principale consiste à assister Haiti dans la transition de son économie basée sur l’aide externe vers une croissance soutenable guidée par le secteur privé. Notre section intervient autour de trois axes prioritaires : 1) L’investissement privé. Etant une entité de l’ambassade des Etats-Unis, ce sont les investisseurs américains que nous encourageons à s’installer dans le pays. Ce travail s’effectue d’un côté avec la « Overseas Private Investment Corporation » (OPIC), agence du gouvernement américain qui octroie des crédits pour les investissements américains à l’étranger.

 

D’un autre côté, notre principal partenaire au sein du gouvernement haïtien, c’est le Centre de facilitation des investissement (CFI). 2) Le commerce bilatéral. Pour l’exportation des produits américains vers Haiti, nous sommes partenaires du département de commerce américain. Ainsi, nous fournissons des services aux compagnies américaines qui aimeraient avoir accès au marché haïtien. Et pour guider ces compagnies dans leur engagement dans le pays, notre partenaire principal dans le secteur privé haïtien, c’est la Amcham-Haiti (Chambre de commerce américaine en Haïti). Pour l’exportation des produits haïtiens vers les Etats-Unis, grâce à la loi Help, il y a un accès pour les exportateurs haïtiens surtout dans le secteur textile au marché américain. C’est l’accès le plus généreux que le gouvernement américain accorde à un pays dans le monde. Nous sommes la section de l’ambassade qui met en oeuvre cette préférence commerciale. 3) Le climat des affaires.

 

Nous travaillons avec des institutions gouvernementales haïtiennes et d’autres bailleurs de fonds afin de soutenir des réformes en matière de transparence et de climat des affaires. L.N. : Des nouvelles de l’OPIC dans son désir de travailler plus avec Haïti ? J.R. : Lors de sa dernière mission, la présidente de l’agence avait envisagé de faire doubler les investissements dans le pays. Déjà, l’OPIC avait un portefeuille de 76 millions de dollars répartis dans plusieurs secteurs économiques. Mais, jusqu’à récemment, l’absence d’accord bilatéral ratifié avec Haïti constituait un frein à l’investissement à OPIC. Les États Unis et Haiti ont signé en 1998 un accord que le Parlement n’avait jamais encore ratifié.

 

Ce n’est que le 7 mai dernier que l’Assemblée nationale l’a fait. Ce qui constitue une bonne nouvelle pour attirer de nouveaux investissements via l’OPIC vers Haïti. L.N. : Quel problème représente pour l’ambassade américaine le retard mis par les dirigeants haïtiens dans la ratification de la loi sanctionnant le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme ? J.R. : Depuis des années, le Groupe d’action financière des Caraïbes (GAFIC) avait signalé qu’Haiti n’est pas en conformité avec ses recommandations. En tant qu’observateur, l’ambassade américaine a donné un appui technique pour aider Haiti à éviter les sanctions qui découlent du non-respect des normes internationales. Le Sénat Haïtien a donné son accord, ce que la Chambre des députés tarde encore à réaliser. Le GAFIC qui s’est réuni la semaine dernière au Nicaragua a exprimé ses soucis à propos du pays.

 

Le GAFIC va écrire une lettre aux autorités haïtiennes pour exprimer ses soucis et pour les inviter à prendre les dispositions nécessaires. L.N. : Comment se portent les échanges commerciaux entre Haiti et les Etats-Unis ? J.R. : Les relations commerciales entre les deux pays sont de plus en plus importantes. Les Etats-Unis représentent 38% de tous le échanges d’Haiti avec le monde. 76 % de toutes les exportations haïtiennes se dirigent vers les Etats-Unis. Les compagnies américaines fonctionnent très bien sur le marché haïtien. Nous sommes très satisfaits de cette situation. Et avec la loi Help, nous espérons voir beaucoup plus d’exportations haïtiennes vers le marché américain. L.N. : Les exportations des Etats-Unis vers Haïti augmentent-elles en dépit de la présence de plus en plus importante des produits dominicains et chinois dans les importations haïtiennes ? J.r. : Elles n’ont pas baissé.

Au contraire, les statistiques officielles montrent une intensification des échanges commerciaux d’Haiti avec deux autres pays non seulement avec la République dominicaine mais aussi avec les Etats-Unis. Le commerce d’Haïti avec ces deux partenaires représentent plus de 60 % du total de ses échanges internationaux. L.N. :  » Haiti is open for business  » est le slogan-phare du gouvernement en matière d’économie. Une entreprise américaine qui s’installe dans le pays constate-t-elle une plus grande facilité à y faire des affaires ? J.R. : Oui,  » Haiti is open for business  » est un très bon slogan dans la mesure où cela donne une orientation différente par rapport au passé. Pour ma part, j’ai observé beaucoup de différences entre le climat des affaires lors de ma dernière mission et celui d’aujourd’hui. A cette époque (2001-2003), les investisseurs étaient en baisse en raison d’un climat d’incertitude. Par contre, aujourd’hui, il y a des investissements qui s’intéressent beaucoup à Haïti.

 

Je dois toutefois reconnaitre ma déception par rapport au niveau des investisseurs directs étrangers. Malheureusement, leur valeur globale était un peu moindre en 2012 par rapport à 2011. Par contre, les investissements américains en Haïti ont augmenté. En fait, ce que tout investisseur cherche ici, c’est l’électricité et le transport à bas prix, la sécurité, de bonnes infrastructures et un climat des affaires accueillant. C’est bien que la rue à Haïti bouillonne actuellement d’activités de construction. Des investissements dans de solides infrastructures pourraient entraîner des investissements privés aussi. Tout ce dynamisme est important, mais il faut aussi mettre l’emphase sur de vraies réformes structurelles, ce qui est plus difficile que de construire des infrastructures. Difficultés d’accès au crédit, tracasseries administratives dans le démarrage d’une entreprise, lenteur dans l’obtention de permis de construction, …Les problèmes sont déjà identifiés, maintenant il faut mettre la main à la pâte. L.N. : Les relations entre les deux pays, c’est aussi l’aide.

 

L’aide américaine a été très critiquée au cours de ces trois dernières années, notamment à travers des rapports d’études. Comment la section économique de l’ambassade américaine a-t-elle accueilli ces observations ? J.R : Depuis le tremblement de terre de 2010, le programme d’assistance des Etats-Unis en Haïti a totalisé 3,6 milliards de dollars américains. Ce support incroyable souligne l’engagement et la confiance des Etats-Unis dans le pays. quatre piliers composent cette assistance : infrastructure et énergie, sécurité économique et alimentaire, santé, gouvernance et Etat de droit. Notre aide en santé dépasse toutes les autres, presque 900 millions de dollars américains. L’établissement du CAED laisse espérer une meilleure coordination de l’aide parmi les bailleurs de fonds. Car les autorités haïtiennes sont les mieux placées pour fixer leurs priorités et porter les bailleurs de fonds à une meilleure efficacité de leur aide. L.N. : Avant le CAED, d’autres entités gouvernementales avaient déjà assuré ce rôle. Mais, dans les faits, les bailleurs de fonds acceptent-ils de suivre la coordination des dirigeants haïtiens ? Car souvent la grosse machine de l’aide a déjà ses projets et ses programmes et n’accepte pas d’entrer dans les « guide line ». J.R. : Vous avez raison. Ce processus de coordination requiert beaucoup d’engagement du côté des bailleurs de fonds et du gouvernement. Je crois que dans d’autres pays comme le Rwanda, une coordination assez réussie de l’aide a été menée. Et en ce sens le gouvernement américain soutient une meilleure coordination de l’aide en Haïti. L.N. : Depuis le séisme de 2010, le parc Caracol paraît comme le projet le plus concret de l’aide américaine dans le pays. Mais aujourd’hui on dirait que ce projet est passé à l’arrière-plan et que toutes les promesses n’ont pas été tenues.

 

Les prévisions en matière de création d’emplois semblent ne plus tenir la route et aujourd’hui, c’est un peu comme le désert à Caracol. J.R. : Le projet de Caracol est un travail en cours. Je reste extrêmement impressionné par les bâtiments, l’espace de 250 hectares et son potentiel de 65 000 emplois. En début de janvier 2013, le nombre d’emplois créés était autour de 1 500. Mais par effet boule de neige, la présence de quelques investisseurs pourra entraîner l’installation de beaucoup d’autres. Deux nouveaux investisseurs auront à annoncer la semaine prochaine leur engagement dans le parc. Toutefois, pour l’activité des entreprises, les mêmes contraintes observées dans le Parc industriel de Port-au-Prince se posent au Nord. Par exemple, les coûts de transport sont très élevés. Un avantage pour Caracol c’est la centrale électrique de 10 mégawatts construite par les États-Unis qui fournit 24 heures sur 24 de l’électricité aux entreprises et aux communautés résidant aux alentours. Il faut continuer avec les réformes structurelles, car, au final, ce sont elles qui attireront les investisseurs dans le pays. L.N. : Le parc Caracol pourrait être considéré comme un bébé de l’ex-Secrétaire d’Etat, Hilary Clinton. Avec le changement de Secrétaire d’Etat aux États-Unis, est-ce que Caracol restera une priorité dans la politique américaine an Haïti ? J.R. : C’est le projet le plus visible après le tremblement de terre de 2010 supporté par les bailleurs de fonds.

 

Mais l’engagement des Etats-Unis est constant et c’est pour nous une priorité d’assurer le succès de ce projet. L.N. : Le projet d’un port dans la région du Nord est-il en attente ? J.R. : Un des éléments importants pour rassurer les projets d’investissements à Caracol, c’est le transport à faible coût. Le port du Cap-Haïtien est très cher et n’est pas bien placé compte tenu des embouteillages. Sur ce point, le gouvernement a une décision à prendre et nous sommes prêts à le soutenir. L.N. : Une compagnie américaine était impliqué dans l’exploitation minière. Le gouvernement a arrêté le processus pour réévaluation. Est-ce un bon indicateur pour le climat des affaires ? Quelle lecture les États-Unis portent sur le secteur minier haitien? J.R. : Une grande compagnie américaine est déjà sur le terrain dans le Nord du pays. Le système actuel date de 1976 et la loi n’était pas bien écrite pour les minerais qu’elle cherchait au Nord. Chaque fois qu’une nouvelle compagnie désire exploiter des mines, il faut des accords individuels, ce qui n’est pas très efficace. Les compagnies soutiennent les efforts du gouvernement de réformer le cadre légal afin de le rendre plus clair et plus transparent. Une telle disposition attirera à mon avis d’autres compagnies en Haiti. L.N. : Le poids du Venezuela en Haiti s’est accru au cours de ces trois dernières années. Le Venezuela n’étant pas l’ami préféré des États-Unis, comment la section économique de l’ambassade américaine observe cette prépondérance de l’aide et de la politique vénézuéliennes dans le pays ? J.R. : Le Venezuela est très actif dans le pays. Le programme Petro Caribe offre beaucoup de possibilités pour des investissements stratégiques.

 

L’essentiel est de gérer un tel programme de manière responsable en tenant compte non seulement des dépenses actuelles mais aussi des dettes pour l’avenir. De notre côté, nous encourageons une gestion financière publique responsable et transparente. L.N. : Selon vous, la gestion du programme Petro Caribe n’est pas assez transparent ? J.R. : Nous sommes très préoccupés par l’amélioration des procédures dans la préparation et l’exécution du budget afin que tous les partenaires de la société civile et les bailleurs de fonds comme nous qui ont intérêt dans les finances publiques puissent participer au processus. L.N. : Au bout de votre mandat, quel est votre sentiment général quant aux perspectives pour le pays ? J.R. : Je suis optimiste. Par rapport à 2003, beaucoup plus d’activités économiques sont en cours. Je ne suis pas naïf, je sais qu’on n’est pas encore au bout du tunnel.

 

Il faudra se pencher sur la transparence et l’amélioration du climat des affaires, deux conditions déterminantes pour une croissance soutenable. Et c’est ce travail que j’espère voir réalisé dans les prochaines années en Haïti ?

Propos recueillis par Frantz Duval Retranscription par Carl-Henry CADET

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