Charlemagne Péralte:François Borgia Charlemagne Péralte


La geste de Charlemagne Péralte

Les troupes américaines arrivèrent à Léogâne le 17 août 1915. Le commandant américain intima l’ordre à Charlemagne Péralte de lui la ville, mais c’était mal connaitre ce nationaliste farouche qui allait devenir le cauchemar de l’occupant. Inutile de dire que Charlemagne refusa catégoriquement d’obtempérer aux ordres de l’envahisseur et était prêt à signifier son refus, au besoin, par les armes. Le commandant yankee avait reçu le message clair et net et ne fit pas le forcing. Il se contenta de garder ses troupes sur leurs bateaux et dans leurs avions.

Mais cet invertébré que fut le nouveau président Surdre Dartiguenave, chien fidèle et docile de l’occupant, licencia le Commandant Charlemagne Péralte pour son refus de livrer la ville aux envahisseurs.

Dans une lettre d’adieu à la population de Léogâne, Charlemagne expliqua ses sentiments face à l’affront que vient de subir la Nation.

Quelques jours avant son départ pour Hinche, il se rendit à Bourdon chez le Général Edmond Polinice, un acteur au centre des évènements du 14 juillet, à qui il aurait confié ces paroles : « Général, je rentre chez moi. Mais j’ai confiance en mon étoile. Je soulèverai le peuple et mettrai les Américains hors du pays. » Péralte savait de quoi il parlait car, en tant que citoyen responsable, il ne pouvait et ne voulait en aucun cas rester les bras croisés pendant que la Nation est remise dans les chaines maudites de la colonisation.  

C’est ainsi que, arrivé à Hinche, constatant les déboires de ses frères sous le poids du nouveau système appelé « corvée » instituée par les nouveaux colons étasuniens, Charlemagne passa de la parole aux actes. Suzy Castor, dans son fameux ouvrage L’occupation Américaine, rapporte ce qui suit : « Le 11 octobre 1916, avec ses frères Saül et Saint-Rémy et 60 hommes presque sans armes, Charlemagne Péralte attaqua la maison du général Doxey, commandant de Hinche. L’attaque fut repoussée, les chefs arrêtés et Charlemagne Péralte condamné à 5ans de travaux forcés par un tribunal prévôtal. »

Mis au bagne au Cap-Haïtien, Charlemagne allait endurer les pires vexations de l’occupant. Oui, on lui en faisait voir de toutes les couleurs. De la captivité de Charlemagne le Chargé  d’Affaires français de l’époque rapporte à son gouvernement qu’un jour « le gardien américain de Charlemagne Péralte trempa un balai dans un baquet plein d’ordures et en barbouilla le visage du forçat. Et celui-ci dévora l’affront en silence ».

Un jour il prit sa revanche en tuant un marine qui osa le frapper parce qu’il refusa d’exécuter l’ordre qui lui avait été donné de nettoyer les latrines. Alors point n’est besoin de dire combien sévère était sa punition. Mais cela le poussait beaucoup plus à détester l’ennemi et renforçait sa conviction dans la lutte sans faille et sans compromission pour chasser les trublions de l’Amérique de la terre sacrée de nos ancêtres.

Astucieux comme pas un, Charlemagne utilisa tous les moyens à sa disposition pour prêcher dans la prison même la résistance à cette infamie qu’était l’occupation de sa chère patrie. C’est ainsi qu’il réussit à convaincre son gardien le gendarme Luczama Luc à prendre la fuite avec lui en trompant la vigilance des soldats yankee. Cela se passa le 3 septembre 1918. Et de sa cachette chez Madame Raoul Deetjeen au Cap-Haïtien, il regagna, avec l’aide d’autres compatriotes le Plateau Central, son fief.

Partout sur son chemin, il gagnait les cœurs à la cause nationale et multipliait l’effectif de son armée. Des paysans le suivirent en grand nombre dans les montagnes avec les cris de guerre sur les lèvres. Il forma un cabinet composé des hommes vaillants et disciplinés. Il désigna comme son second Benoît Batraville, un maitre d’école, et lui donna le commandement du Plateau Central, tandis que lui, Charlemagne, avait le Nord sous son autorité. Il fut aidé aussi par d’autres chefs qu’il nomma. Ils avaient pour noms Estraville, Adhémar Francisma, Papillon, Olivier, Ectraville, etc.

Certaines estimations chiffrent l’effectif des insurgés appelés cacos à 2.000 hommes, 5.000 hommes et 15.000 hommes, selon la fantaisie de l’auteur. Hérold Davis, lui, écrit : « On estime qu’il y a de cinq à six mille hommes sous le commandement de direct de Charlemagne dans les montagnes et les plaines du Nord-Ouest, deux ou trois mille sous le commandement de son premier lieutenant Benoît Batraville, et d’autres  bandes disséminées sous les ordres de chefs de moindre importance. » Cependant, un fait certain, c’est que l’armée de libération était composée en majorité de paysans. Et Suzy Castor informe en ce sens : « L’identification des hommes de Charlemagne Péralte avec le peuple tait totale. Ils étaient sortis de la paysannerie et traduisaient les aspirations populaires les plus profondes… »

Charlemagne Péralte fut un grand stratège. Et selon Roger Gaillard, les Américains  reconnaissaient que le leader principal des mouvements de la résistance contre l’occupation était un organisateur-né. Pour communiquer avec ses lieutenants dans les différents points du pays, voici ce que rapporte F. Wirkus, un officier yankee : « Les tanmbours envoyaient des messages à une centaine de mille ou plus presque aussi vite que par télégraphe ou la radio. Les « madan sara » servaient d’agents actifs de propagande et de liaison : c’étaient des femmes commerçantes et distributrices de produits agricoles, qui sans éviller les soupçons par leurs activités de redistribution et de relations entre la ville et la campagne, recueillaient des informations qu’elles transmettaient au quartier-général des insurgés, sur les déplacements des troupes américaines et les rumeurs en cours. »

Le 15 octobre 1918, soit un an après l’attaque à Hinche, Charlemagne donnait du fil à retordre aux envahisseurs. A 9 : 45 PM, le chef des insurgés, désigné « chef des bandits » par l’occupant, lança, une fois de plus, la deuxième attaque à Hinche. Attaque qui fut repoussée et qui n’eut pas donné des résultats significatifs. En revanche, plusieurs chefs des cacos furent éliminés et des membres de la famille Péralte impitoyablement massacrés.

Morisseau Lazarre     

  

Dans l’histoire de la petite nation haïtienne, le mois d’octobre est vraiment riche en évènements politiques, les uns plus célèbres que les autres, selon l’importance qu’on y attache. Alors, pour la quasi-totalité du peuple haïtien, il ne fait aucun doute que le 17 octobre – date éminemment noire ayant marqué l’assassinat crapuleux du pater patriae Jean-Jacques Dessalines au Pont Rouge – remporte la palme. Cependant, nous ne devons pas perdre de vue que Charlemagne Péralte, qui mérite bien d’être placé sur le même piédestal que Jean-Jacques Dessalines, fut né le 10 octobre 1885 et assassiné dans la nuit du 31 octobre au 1e novembre 1919. Façon de signaler que, vu cette double importance qu’il représente dans la vie de ce grand héros haïtien, le mois d’octobre devrait être baptisé « mois de Charlemagne Péralte ».

 Le cheminement d’un véritable soldat

De retour à Hinche, Charlemagne Péralte devint fermier, guildivier, distilleur et éleveur ; et peu de temps lui suffisait pour s’y faire un nom. Cependant, ce fier héros, piqué par le devoir de servir son pays, s’intéressait aussi à la chose publique. Ainsi donc, il fut nommé Vice-consul d’Haïti à Elias Piña en République Dominicaine, élu maire de Hinche en 1909, nommé Juge de Paix à Mirebalais en 1911. Et après avoir pris part aux côtés de son frère Saül en 1914 aux soulèvements contre le Président Michel Oreste et qui allaient porter à la Première Magistrature le citoyen Oreste Zamor, lui aussi originaire du Plateau Central, comme récompense, Charlemagne, à 28 ans, fut nommé Commandant de l’Arrondissement de Port-de-Paix et avait sous ses ordres le 9e Régiment d’Infanterie de ligne, anciennement appelée 9e Demi-brigade commandée par le grand et inoubliable Capois-la-Mort.

Si à ce stade nous ne pouvons oser dire que Charlemagne était un militaire doué, puisque ne s’étant pas encore véritablement distingué sur le champ de bataille, soit, cela n’avait pas empêché qu’il gravît tous les échelons de la hiérarchie militaire selon les caprices du Président de la République. Néanmoins, partout où il fut placé, il était aimé et respecté tant par ses subalternes que par les populations locales.

Lorsque le Président Oreste Zamor fut renversé par Davilmar Théodore, Charlemagne fut démis de ses fonctions et n’avait pas tardé à passer à l’opposition. En 1915, avec son cousin Dupéra Péralte, il prit les armes contre le nouveau président sous la bannière de Vilbrun Guillaume Sam. Alors que lui avec ses troupes et celles de son cousin occupaient les trois forts de Lascahobas, sous les assauts des forces gouvernementales, son cousin fut tué, mais lui Charlemagne s’y tira sain et sauf.

Davilmar Théodore vaincu, Vilbrun Guillaume Sam devint président. Il nomma Charlemagne Péralte Commandant de l’Arrondissement à Léogâne et Saül, le grand-frère de celui-ci, Commandant de l’Arrondissement à Saint-Marc.

C’est à Léogâne que la vie de Charlemagne allait prendre une autre tournure, lorsque le 27 juillet 1915, sur ordre du général Charles Oscar, plus de 300 prisonniers furent massacrés au Pénitencier National, dont un parent de Charlemagne Péralte, le Général Gaspard Péralte. Et selon Alain Turnier, « Charles Oscar, pris d’une fureur homicide, fit arrêter le train allant à Bizoton, obligea les passagers à descendre et en fusilla une quinzaine… » Toujours selon Alain Turnier, « Dans la matinée du 27 juillet la résistance des défenseurs du Palais National vite écrasée, le Président Vilbrun Guillaume, blessé d’une balle à la jambe, se réfugia à la légation de France. Les parents et amis des prisonniers se précipitèrent à la prison où les cadavres gisaient encore dans leur sang, poitrines labourées, cervelles éparpillées. Mis en rage par l’orgie de sang ils se ruèrent vers la légation dominicaine où s’était réfugié Charles Oscar. Il en fut arraché, abattu à la porte même de l’immeuble de trois balles par Edmond Polynice dont trois fils avaient péri dans le carnage à la prison. Le commandant de l’Arrondissement fut traîné jusqu’à sa maison à la rue des Miracles. Sur ces restes sanglants, la populace exerça sa haine vengeresse, puis rasa la maison.

« Dans l’après-midi, des cacos pénétrèrent dans la cour de la légation de France, réclamant avec insistance Vilbrun Guillaume. Ils ne se retirèrent que sur l’intervention du général Charles de Delva et après une harangue de Charles Zamor. »

Ces troubles allaient donner un faux prétexte aux États-Unis d’Amérique, qui brûlaient longtemps le désir d’occuper le pays de Charlemagne Péralte, de mettre finalement leur plan impérialiste et raciste à exécution. Alors le 28 juillet 1915, les soldats de l’Aigle foulèrent le sol haïtien en passant par Bizoton.

Charlemagne Péralte ne pouvait pas digérer cet affront. Pour lui, c’est un coup de massue sur sa tête de nationaliste, c’est une piqûre empoisonnée injectée dans son âme haïtienne. Alors, en tant que soldat nationaliste, défenseur de la souveraineté nationale, il ne se fit pas prier pour passer tout de suite à l’action tout en ressassant les vers on ne peut plus stimulants du poète capois : « Si un jour sur tes rives / Reparaissent nos tyrans / Que leurs hordes fugitives / Servent d’engrais à nos champs. »

Morisseau Lazarre

 http://moycorner.wordpress.com/2013/10/31/il-sappelait-francois-borgia-charlemagne-peralte-2e-partie/

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