Comme un complot contre l’oubli, le terreau de la dictature


 

 très beau texte:

Il y a eu un 16 janvier 2011. C’était un dimanche, quand, sans tambour ni trompette, le dictateur Jean- Claude Duvalier débarque à l’aéroport Toussaint Louverture au terme de 25 ans d’exil en France. Depuis, il vit en homme libre. Au restaurant, dans d’autres lieux publics, il côtoie des victimes du régime, agrippées à la jupe de la dame aux yeux bandés. Jusqu’ici, trente années de plomb n’ont pas un poids d’atrocités, de violations des droits de l’homme, de crimes financiers… connus et reconnus. Il n’y a pas encore eu de procès du régime, des bourreaux, des donneurs d’ordre.

 

La justice tortue, ficelée par les cordes honteuses d’une « société spaghetti », tarde à dire le mot du droit. Le duvaliérisme, entre-temps, s’organise, vise le pouvoir. Sans être travesti, avec ou sans le rose Tèt Kale, assimilé à tort ou à raison dans certaines de ses aspérités à un « duvaliérisme soft ». Les adeptes hier de la présidence à vie veulent aller aux élections. Ils découvrent les douceurs de la démocratie jadis combattue. Certes Haïti, cas d’étude intéressant, est passée au rayon X, à l’initiative de l’Ecole normale supérieure qui a bénéficié du support de la Fokal, d’Open Society Foundations et de Fast Forward. Rassemblée à la salle Catatelya de l’hôtel Karibe, du 2 au 4 juin 2014, une kyrielle d’universitaires, d’experts haïtiens et étrangers ont échangé avec des étudiants, planché sur un thème boulimique, transversal, abordé avec générosité: De la dictature à la démocratie ? Transition, mémoire, justice. La transition en dent de scie de la dictature des Duvalier vers la démocratie a été plombée.

 

Par un déficit de mémoire. Par l’impunité. Cela se sait. C’est des verrous qu’il faut sauter. Dans ce cas-ci, le carburant de ce complot est la réflexion. Ce colloque contre l’oubli, pour la mémoire, les mémoires, contre la dictature, prend parfois, en écoutant l’écho des débats, l’allure d’un complot de l’intelligence contre la dictature. Pour les organisateurs de l’évènement, il est essentiel de « créer un espace d’échange d’expériences et de partage de savoirs entre les organisations de la société civile, les enseignants-chercheurs et les étudiants haïtiens et étrangers ». Ils croient absolument nécessaire de « permettre aux scientifiques d’ouvrir des chantiers de recherche et d’enseignement sur les questions liées à la mémoire et au processus de sortie de dictature et d’entrée en démocratie ». Comparer et tirer des enseignements des mécanismes judiciaires et non judiciaires des sorties de crises dans différents contextes (Amérique latine, Afrique, Europe de l’Est, Asie…) est aussi un objectif poursuivi. Ce « woumble » tombe bien.

La conjoncture, marquée par le retour en Haïti du dictateur Jean-Claude Duvalier, est propice à une réflexion sur ce qu’est la dictature, a estimé Etienne Tassin, professeur de philosophie politique à l’université Paris-Diderot. « Le risque réel d’un retour au duvaliérisme existe ». Face à cela, la société haïtienne, a-t-il dit, doit être « vigilante ». Pour Etienne Tasson, parce qu’Haïti vit « un moment de promesse et de renaissance », il est indispensable de « l’accompagner théoriquement et philosophiquement ». Des instruments existent.

 

Le département d’histoire de l’Ecole normale supérieure travaille sur l’histoire, la mémoire et la dictature des Duvalier, a confié John Picard Biron, professeur de philosophie à l’ENS. L’efficacité de cet accompagnement théorique passe par des diagnostics justes. Reconnaître, par exemple, « qu’il y a une persistance du duvaliérisme ». « Le cadre du discours duvaliériste imprègne la société haïtienne », a expliqué John Picard Biron. Ce n’est pas par hasard. En 1963, en définissant la façon d’enseigner l’histoire, François Duvalier a fait jeter un manteau d’ombre sur certains évènements et faits historiques. L’homme fort de l’époque, explique John Picard Biron, aimait être associé à Jean-Jacques Dessalines. Cette manière d’enseigner l’histoire n’a pas encore changé, a souligné le professeur Biron. Le travail de décodage est important.

Pour Michèle Duvivier Pierre-Louis, patronne de la FOKAL, économiste, femme politique et ex-première ministre, il est « extrêmement important de poser la problématique de l’histoire et de la mémoire pour mieux comprendre la situation complexe d’Haïti ». Avec ses mots, le sociologue Laënnec Hurbon résume : « Quand on ne travaille pas sur le passé du passé, il est présent. Il ne peut pas être passé ». Sans « l’acte de mémoire, on est dans le même », a-t-il expliqué. « Jean-Claude Duvalier revient, on oublie. Haïti a un problème d’amnésie vis-à-vis des crimes d’Etat », a souligné Laënnec Hurbon, ajoutant que le pays a connu 26 ministres de la Justice en 25 ans. « Il y a une conscience duvaliériste subtile qui est là », a-t-il relevé, avant de souligner la fragilité de la démocratie, guettée par la dictature dans des sociétés en proie à l’oubli. Dans le processus de mise en procès du passé de la dictature des Duvalier, Danielle Magloire, du Collectif contre l’impunité, se voit un peu comme une sentinelle. Fille d’un père jamais rentré chez lui pendant la dictature, cette enseignante pose, comme John Picard Biron, le problème de l’enseignement de l’histoire. De l’histoire contemporaine d’Haïti.

 

Les élèves et étudiants ont un sérieux problème de référence. Pourtant, ce n’est pas un fond bibliographique sur le régime des Duvalier qui manque. S’agissant des lieux de mémoire, Danielle Magloire déclare que c’est à l’Etat de prendre tout cela en charge. Sans lieux de mémoire, le passage des mémoires est difficile. Car les lieux d’atrocités, de résistance face au régime racontent, préservent les souvenirs, selon Jerry Michel, sociologue qui fait une maîtrise en France. « La non-érection de ces espaces est une décision politique.

 

Les victimes, les groupes subalternisés doivent se battre pour cela », a-t-il conseillé. « Il existe une mobilisation de la mémoire par certaines victimes, opposants au régime, en vue de leur positionnement sur la scène politique. Cet usage de la mémoire entame la possibilité de poser la question de la construction de la vie politique après Duvalier et de nous faire entrevoir une histoire globale et non individuelle qui nous aidera à construire une alternative, à sortir de ce régime », a confié l’économiste Fréderick Gérald Chéry, un peu agacé d’être taxé de « réactionnaire » à cause de son approche de la problématique mémoire et dictature. « Il faut dépasser Duvalier pour pouvoir le questionner », a ajouté l’universitaire. Sur la cour de l’hôtel Karibe, des étudiants réceptifs, entre les repas, ont prolongé les assises. Comme pour donner corps au complot de l’intelligence contre l’oubli, contre la dictature. Roberson Alphonse ralphonse@lenouvelliste.com

 
Roberson Alphonse
robersonalphonse@lenouvelliste.com

Le Nouvelliste | Publié le : 04 juin 2014

 
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