Le Vrai Discours Actuel de Hermann Cebert

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Comment évaluer le véritable poids de l’ex président Jean-Bertrand Aristide au lendemain de sa participation à l’ouverture de la campagne électorale de Maryse Narcisse comme candidate du Parti Fanmi Lavalas?


Le philosophe éveillé

J’exprime
Dieu

Reconnaissons rapidement et d’entrée de jeu pour aborder ce sujet, qui risque de faire jaser plus d’un comme c’est souvent le cas avec mes articles et mes sujets controversés, qu’il est très difficile de quantifier certaines qualités pour ne pas dire impossible si l’on veut être totalement rationnel.

Ce qui signifie, tout comme je ne pourrai pas, même avec les bons paramètres et toutes les bonnes variables possibles définir une équation parfaite de ce que représente Jean-Bertrand Aristide, de même je ne pourrai pas non plus aboutir à une évaluation totalement rationnelle de ce que l’ex président Jean-Bertrand Aristide peut avoir comme impact réelle et directe sur la campagne et la réussite de Maryse narcisse lors des prochaines élections haïtiennes du 9 octobre 2016.

Cependant et malgré tous ces inconvénients, nous savons que nous pouvons apprécier les qualités et l’influence de l’ex président Aristide à partir des résultats de sa candidate de choix. Or, au delà de cette même appréciation, le dilemme reviendra toujours bousculer nos doutes et nos certitudes puisqu’il nous faudra toujours des moyens et des mécanismes nous permettant de dissocier les foules qui continuent d’apprécier, aimer ou adorer Jean-Bertrand Aristide de celles qui ne voteront pas la candidate choisie par Aristide lui-même.

En effet, un simple regard sur les réseaux sociaux, un simple relevé des divers rassemblements qui ont eu lieu depuis l’ouverture de la campagne électorale de tous les Partis politiques ce, sans tenir compte des émissions vedettes des divers médias en Haïti et dans la diaspora haïtienne pour se rendre compte malgré la sortie inattendue et la participation de Jean-Bertrand Aristide aux côtés de Maryse Narcisse que, jusqu’à présent aucun et aucune des candidats et des candidates voire également, aucun Parti politique ne semble construire encore pendant que j’écris ce texte, un bloc et un consensus autour de lui ou autour d’elle.

Autrement dit, Jean-Bertrand Aristide ne semble pas pouvoir faire renverser les tendances actuelles qui se veulent un émiettement du vote populaire dans le pays. Il lui faut une participation plus active et plus synchronisé avec les autres candidats à la présidence et aux autres Partis politiques et regroupements de Partis politiques également dans la course et qui se sont bien montrés à la hauteur d’une vraie campagne électorale lors des dernières élections.

En d’autres termes, malgré une diminution significative du nombre de candidats à la présidence, soit plus de 54 en 2015 à plus ou moins 15 cette année de 2016, les polarisations et les individualisations des partis politiques et des groupuscules politiques dans le pays, selon des schémas entrepreneuriaux des leaders politiques haïtiens, les clivages politiques, les divisions au sein des catégories sociales et politiques continuent de procéder à l’éclatement, à la division, à la subdivision ou plus profondément encore, à l’atomisation systématique de l’ensemble des secteurs agissants du pays.

Évidemment, plusieurs journalistes haïtiens dont Madame Liliane Pierre-Paul de Radio Quisqueya avaient pris plusieurs initiatives à travers leurs émissions d’inciter Aristide à s’exprimer en vue de maintenir une certaine mobilisation des masses populaires malheureusement, il n’a pas su tirer profit de ces incitations de telle sorte qu’aujourd’hui tout le secteur populaire anciennement à gauche se retrouvé complètement subdivisé.

En fait, l’ex président Jean-Bertrand Aristide sait très bien qu’il est en train de mentir à lui-même puisqu’il ne pourra pas faire une campagne active avec sa candidate Maryse Narcisse.

De même, à cause même qu’il a préféré laisser le secteur populaire du pays s’émietter en plusieurs petites groupuscules, tout le vote du secteur populaire sera partagé entre les divers candidats de la Gauche haïtienne dont Le candidat Moïse Jean-Charles qui partagent assez bien les votes du département du Nord avec Jovenel Moïse et de Jude Célestin.

Tandis que, à cause de Guy Philippe et du PHTK Jovenel Moïse se retrouve en très bonne position dans le Département de La Grande-Anse. Sans oublier les divers autres candidats de ce même Parti dans ce  même département qui apportent un soutien inestimable à ce Candidat de l’extrême droite.

Dans les Nippes, le Sud et dans l’Artibonite, avec l’alliance de Jude Célestin et du Parti OPL dont plus précisément l’aide soutenue de Sauveur Pierre Étienne ainsi que de la grande base de OPL, la candidate du Parti Fanmi Lavalas n’a pas beaucoup à espérer dans ces deux département. Mais là encore, la candidate Edmonde Suplice Beauzile pourrait faire très belle figure dans ces régions des NIppes, des Cayes et dans la Grande-Anse car elle a beaucoup de liens dans ces régions.

Notons par ailleurs que le département des Nippes est devenu organisé par des actions et des leaders communautaires de l’OPL à travers les organisations populaires qui étaient toujours liées avec le Cresfed et de OPL.

Avec Chavannes Jeune dans le département du Centre et ce avec un peu de débordement sur les départements du Nord-Est et du Nord-Ouest, les choses se compliqueront pas mal pour la femme-candidate préférée de l’ex petit prêtre de Saint Jean-Bosco et de la congrégation des Salésiens. En ce sens, il sera très difficile pour Maryse Narcisse de s’imposer dans ces grands fiefs du mouvement des Paysans de Papaye.

Dans le Sud-Est également les choses ne s’arrangent pas non plus du côté des lavalassiens puisque c’est une région qui a été sous l’influence des Frères Lamber véritables représentant de l’extrême droite de cette région.

De plus, on peut se rappeler les divisions internes entre la gauche proche des lavalas et ces extrêmes droites proches du PHTK. Bien entendu, il ne faut pas négliger non plus le conservatisme de cette région du Sud-Est plus particulièrement la Vallée de Jacmel et des Cayes-Jacmel qui sont traditionnellement l’expression des idéologies de Pétion-Ville.

Tout ce qui semble rester à Arisitde et sa docteure serait le département de l’Ouest où les luttes seront extrêmement chaudes entre plusieurs candidats et candidates. Ce qu’il s’agissent de Maryse Narcisse, Jude Célestin, Moïse Jean-Charles, Jovenel Moïse ou de Edmonde Supplice Beauzile. Ce dernier à cause des implications de Joseph Michel Martelly qui n’a pas dit encore son dernier mot dans cette ouverture de la campagne présidentielle dans le pays.

Par conséquent, même si nous avions constaté comme tout le monde une grande marée humaine sur la route de Tabarre et à Pétion-Ville, nous aurions refuser de douter que cette grande foule n’ait pas surtout été présente pour recevoir ou accompagner Jean-Bertrand Aristide qu’un appui sans faille à Maryse Narcisse elle-même.

De plus, quand bien même que toutes ces personnes aient été principalement pour Madame Narcisse, sur les 2 à 3 millions de Port-au-Princiens, cette grande marée humaines aussi nombreuse qu’elle pouvait être ne suffisent pas à elle seule pour donner une grande  victoire à la femme candidate du Parti Fanmi Lavalas.

L’ex petit prêtre qui a fait son noviciat en Palestine et en Israël devra faire plus de kilomètres encore accompagné de sa candidate favori pour pouvoir aider celle-ci à compenser ses problèmes de langage et de communication avec les masses populaires qui lui ont toujours supporté. La structure sociale du vote populaire en Haïti a beaucoup changé depuis ces dernières années.

Malheureusement, Jean-Bertrand Aristide, à cause de ses grandes distances avec le peuple, ne s’est pas bien adapté à ces changements. Le vote populaire a été monétisé contre les intérêts des masses elles-mêmes par des politiciens qui se font également des fortunes sur leurs dos. Il n’y a plus de vote civique et engagé en Haïti. Tout cela impose une certaine relecture des questions du vote et de la participation du peuple.

à suivre…

Hermann Cebert

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Synchronisons-nous avec la Terre et ses éléments: Bénie soit la Terre.


Bénie soit la terre!

Que la Paix et le bien règnent sur la Terre

Je te salue Terre d’évolution

Je mêle mes fluides à tes fluides

Rends-moi plus fort

afin de faire mon évolution

Et d’aider les autres à faire leur évolution

 

 

Terre, tu es ma chair

Sois aussi ma protectrice

Au cours de cette journée

Et au cours de cette nuit

Je t’en supplie Seigneur

Que ta toute puissance m’assiste

Qu’elle purifie Mon Cœur

Et me garde de tous Malheurs

 

 

À la Terre ce qui est à la Terre!

À l’Esprit ce qui est à l’Esprit!

À Moi ce qui est à Moi!!!

Il en sera toujours ainsi!!! Amen et Amen!

 

Cette bénédiction de la Terre est en Honneur du Frère André Saint-Louis qui me l’avait apprise lorsque je fréquentais le Centre Yoga Mentra et Méditation de la rue Lamarre à Port-au-Prince alors que j’avais 15 ans.

 

Que ses œuvres continuent de se répandre sur toute la Terre, notre véritable Mère. Merci Honorable frère et Guide Saint-Louis. Je te suis reconnaissant.

 

Partagez cette bénédiction à vos amis et tout le monde.

 

 

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Déclaration Jean-Bertrand Aristide 29 aout 2016 : campagne de Maryse Narcisse


 Photo de Maryse Narcisse.Photo de Frantzy Desravines.

Port-au-Prince, 29 août 2016 (rezonodwes).

-Massés des deux bords de la route, une grande foule a suivi ce lundi, la candidate à la présidence d’Haïti, Maryse Narcisse qui explorait le terrain dans la commune de Pétion-Ville.

La candidate du parti Fanmi Lavalas, contrairement aux autres prétendants au fauteuil présidentiel, s’est fait accompagner dans ce parcours de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide.

« C’est une nécessité pour Haiti d’avoir Maryse Narcisse au Palais national, le 7 février 2016 prochain« , c’est l’une des rares déclarations publiques faites par l’ancien-président Jean-Bertrand Aristide qui accompagnait lundi après-midi les candidats du parti Fanmi Lavalas, respectivement, aux législatives et à la présidentielle du 9 octobre 2016.

Connu pour ses messages codés, l’ancien curé de Saint-Jean Bosco a déclaré lors d’un point de presse que « nous sommes venus avec notre force de dignité pour construire le Fort-Dignité, avec le rendez-vous de la dignité pris pour le 7 février 2017 au Palais National« .

Cette sortie fulgurante de l’ex-homme fort d’Haïti, survient une semaine après l’ouverture officielle, le 23 août dernier, de la campagne électorale.

« Merci aux Pétionvilois pour l’accueil, men nan men pour sauver notre dignité les Haïtiens doivent se mettre ensemble pour guérir Haiti.

Nous sommes venus avec notre force de dignité pour construire le Fort Dignité, avec le rendez-vous de la dignité pris pour le 7 février 2017 au Palais National », a lancé l`ancien prêtre catholique et leader historique du mouvement lavalas.

La sortie de ce lundi de Jean-Bertrand Aristide, tout comme celle du 30 septembre dernier est venue renforcer les assises de Maryse Narcisse qui peinait à se mettre au diapason avec ses autres adversaires les plus farouches, Jude Célestin, Jovenel Moise et Jean-Charles Moise.

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Jean-Bertrand Aristide voudrait-il se faire assassiner à Pétion-Ville? :Comment comprendre la sortie inattendue de Jean-Bertrand Aristide de ce lundi 29 Août 2016


Selon une note qui est publiée sur la page Facebook de jean-Bertrand Aristide, l’ex petit prêtre des pauvres de Saint-Jean Bosco aurait décidé de faire toute la campagne électorale avec la candidate du Parti Politique de ce dernier Lafanmi Lavalas, Maryse Narcisse plus particulièrement pour ouvrir la campagne électorale de Manmi Doc.

Qu’est-ce qui a motivé Aristide à s’impliquer dans la campagne électorale maintenant alors qu’ils ne l’avait pas fait à temps plein lors des dernières élections?

Qui aurait conseillé Aristide de sortir de sa grande cachette de Tabarre lorsque nous savons très bien par peur, il s’est volontairement enfermé dans son palais comme un petit lapin à grignoter jour et nuit des carottes avec sa femme Mildred Trouillot?

Est-ce que le haut État major composé de petits bourgeois, d’opportunistes ont pu forcer à Jean-Bertrand Aristide de mettre les pieds dans la rue sous prétexte d’aller participer à la campagne de Maryse Narcisse en faisant directement campagne aux côtés de cette dernière?

Est-ce que Jean-Bertrand Arsitide, l’ex président d’Haïti qui a eu deux coups d’État et exilé deux fois à l’étranger mesure assez bien les risques de son assassinat en décidant de se mettre la tête dehors sous prétexte de lancer la campagne de sa candidate Maryse Narcisse?

Est-ce que Jean-Bertrand Aristide veut se faire assassiner à cause de son orgueil et de sa mégalomanie ou tout simplement parce qu’il veut faire une démonstration de grande foule?

Même si je n’ai aucune réponse à ces questions et sans vouloir savoir les motifs et l’enjeu véritable derrière son choix de s’impliquer de cette façon-là à la campagne électorale de Maryse Narcisse, je veux douter qu’il n’y ait pas une certaine page de l’histoire de Jean-Bertrand Aristide qui risque de se jouer avec cette forme d’implication dont il décide de se donner.

Évidemment, nous savons très bien que l’histoire n’a ni de si, ni de peut-être, elle se réalise c’est sa nature de faire en sorte que les choses se produisent, que les promesses se réalisent. De plus nous savons tous aussi que certains faits, certains événements ne peuvent pas être empêchés et nous ne pouvons pas les empêcher non plus ils se réalisent tout simplement.

Par ailleurs, au de-là de nos évidences sensorielles, nous nous rappelons de certains faits, de certains événements qui méritent d’être questionner en vue de mieux comprendre et mieux anticiper ce qui peut nous supporter dans nos choix actuels et futurs, c’est l’utilité même du passé, de notre passé.

En effet, on peut se rappeler du rassemblement du 5 décembre 1991 et des attentats qu’il y a eu au même endroit que Aristide décide d’aller lancer la campagne de Maryse Narcisse, le fameux Pétion-Ville. qui se souvient encore des victimes de cet attentat de Pétion-ville 1991, personne y compris Aristide lui-même.

On peut se rappeler également de l’embuscade de Fréssino dans la zone de Saint-Marc où des militaires avaient pris en chasse Jean-Bertrand Aristide et auquel il a été échappé de justesse pour répéter une formulation haïtienne. Il est fort probable que Aristide ne se souvient plus de ce guette-apens. Peut-être bien.

Ceux qui connaissent très bien Aristide savent très bien comment il est très émotif dans ces décisions bien qu’il a souvent été chanceux dans la vie et ce plus particulièrement en politique et comme prêtre. Peut-être qu’il a pu lire dernièrement quelque chose qui lui a rappelé ce pourquoi il s’était implique en politique et surtout ce pourquoi il était à se sacrifier?

J’espère qu’il s’est refait une conscience qu’il avait perdu depuis déjà très longtemps cependant, ce n’est pourtant pas une raison valable de se décider de s’offrir comme holocauste puisqu’il a d’autres manières et d’autres façons de se corriger les erreurs de ses propres choix.

Bien entendu il peut bien être encore très naïf et qu’il oublie un grand nombre de chose qu’il a lui-même apprises à ma jeunesse, mais il ne peut se permettre de priver  ses propres enfants de ce qu’il n’a jamais eu. C’est sa responsabilité de se garder en vie pour ses enfants et il ne peut pas se permettre de toujours faire à sa tête.

La dernière participation de jean-Bertrand Aristide aux côtés de Maryse Narcisse lors des dernières élections nous a enseigné que celle-ci comme participation et comme appui à la candidate du Parti Fanmi Lavalas avait été un échec puisque Manmi Doc n’a pas fait grande différence avec les autres candidats et qu’elle avait même été 4ième ou 5ième très loin de Jude Célestin et de Jovenel Moïse ou de Moïse Jean-Charles.

Autrement dit, pour qu’une participation de Arsitide soit efficiente et efficace pour pouvoir mousser la candidature de Maryse narcisse, il faudrait bien que Jean-Bertrand Aristide soit toujours présent avec celle-ci sans oublier des discours et des messages sur toutes les plateformes en vue d’expliquer très clairement à la fois le contenu du programme du Parti Lavalas mais également de dire pourquoi Maryse narcisse est meilleure que les autres candidats. Il ne pourrait plus se contenter de dire au peuple et surtout ses fidèles partisans qu’il a choisi Maryse Narcisse parce qu’il a encore fait un rêve. Ça lui prendra de vrais discours réfléchis capables de soulever les intérêts du peuple et de la clientèle habituelle qu’il a toujours eue.

Or, pour pouvoir véritablement aider sa femme-candidate, Jean-Bertrand Aristide devrait se consacrer totalement et entièrement ce qu’il ne pourra pas vraiment faire compte tenu de son histoire et de ses multiples ennemis de l’intérieur et à l’extérieur du pays.

Même si je pouvais croire qu’il pourrait bien s’agir de la volonté de Aristide à s’impliquer aux côtés de sa candidate-docteure, je ne peux non plus m’empêcher de croire qu’il pourrait bien s’agir d’un travail constant qui a été fait sur lui et qui lui a conduit à ce mauvais choix politique de vouloir s’impliquer dans la prochaine campagne électorale.

Les intérêts de l’impérialisme sont et demeurent très puissants dans le pays. Avec l’arrivée de Himler Rébu à la tête du Ministère de l’intérieur et des collectivités territoriales, cet ancien militaire et farouche opposant à Aristide, qui a toujours juré sur son âme qu’il veut et entend combattre Jean-Bertrand Aristide ne me permet pas de croire qu’il y a garantie pour Aristide. D’autant plus, on se souvient que c’est le même Himler Rébu qui avait conseillé Guy Philippe pour son Coup d’État de 20102.

Le cocktail est assez explosif pour qu’il n’y ait pas anguilles sous roches, cependant en tant qu’observateur, et comme je l’ai si bien dit au tout début du texte, il y a des incontournables dans l’histoire, par conséquent l’histoire doit et fera toujours son petit chemin. Le Gouvernement de Privert et tous ses conseillers ne peuvent pas assurer l’entière sécurité de Jean-Bertrand Aristide, il est le capitaine de sa propre destinée.

à suivre….

Hermann Cebert

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Entre l’autorité d’un discours et le discours arrogant: le savoir lire et savoir écrire


Le philosophe éveillé

J’exprime
Dieu

Nombreux sont ceux qui habituellement critiquent mon discours et l’écriture de mon discours pour ne me répéter que les mêmes choses. Devant la répétition de ces mêmes critiques, je choisis souvent de ne pas réagir puisque j’estime que mes réponses ne serviront à rien et qu’il s’agirait de ma part une certaine perte de temps.

Cependant, comme je l’ai toujours fait depuis la création de mon blogue, parfois je m’arrête juste un instant pour éclairer ceux qui critiquent la dureté et ce qu’ils appellent une certaine arrogance de mon discours, pour les rappeler à l’ordre de ce que je définis comme structure que doit maintenir mon discours.

C’est en effet, ce que je compte faire à travers ce texte au lieu de répondre grossièrement à chacune des critiques faites contre la manière et l’idéal que je formule et que je propose à travers mon message ce, sans tenir compte de ce que pense quiconque.

Évidemment, je procède ainsi parce que j’ai fait le choix d’avoir un discours indépendant mais tributaire de ma vision du monde, de toutes mes études universitaires, de mes nombreuses et incessantes lectures, ainsi que de mes propres expériences personnelles.

De plus, pour pouvoir dire à ma façon , à ma manière, j’ai choisi également de me créer un espace web que je paie moi-même et personnellement qui rejoint un lectorat spécifique qui partage en bout de ligne mes sujets d’intérêt.

Autrement dit, je suis le seul responsable de ce que je dis et j’assume tout ce que je publie sur mon blogue et, si quelqu’un estimait que mon discours est trop dure, trop cru, trop tranchant par rapport à leurs convictions idéologiques, par rapport à leurs partis politiques, à leurs tendances idéologiques, à leurs valeurs et à leurs intérêts personnels, je tiens à leur dire que leurs critiques n’ont aucun effet sur mon discours et qu’entre Mon Dieu et moi il n’y a aucun intermédiaire.

D’ailleurs, pourquoi invoquer la faveur des saints et de tous les autres dieux lorsque je peux m’adresser directement à celui qui est mon Unique Dieu. Que tous ceux qui souhaitent me voir pencher de leurs côtés pour leur faire de la propagande tiennent cela pour leur compréhension de tout ce que j’écris et publie sur mon blogue.

Cela étant dit, je veux profiter pour rappeler de façon générale à ceux qui se laissent emporter par leurs instincts et leurs fanatismes aveugles qu’ils doivent apprendre à bien lire, pour pouvoir bien écrire et bien rapporter. En fait, je dois dire que très peu de gens qui lisent ne savent pas rapporter ni non plus citer.

Je m’explique. En effet, avec mes expériences, j’ai découvert que très peu de gens étaient capables de faire la distinction entre partager une lecture avec les autres et citer une lecture ou proposer une lecture aux autres.

Ces personnes lisent et reproduisent ce que les auteurs qu’ils lisent disent. Dans ce cas là, non seulement qu’ils vous citent mots pour mots ceux que disent les auteurs de plus, ils vous rapportent et ils vous reproduisent les explications que donnent ces auteurs.

Autrement dit, ces personnes-là ne partagent pas avec vous leurs compréhensions de ce qu’ils lisent mais ils vous forcent à lire vous-mêmes ce qu’ils prétendent partager avec vous et, c’est toujours à vous qu’il revient la tâche de comprendre les auteurs qu’ils partagent ou qu’ils tentent de partager avec vous.

En ce qui me c0ncerne, je déteste ce genre d’écriture même si parfois je peux décider de citer un auteur mais je ne donne pas les explications des auteurs que je cite. De toute façon lorsqu’on lit un auteur, il faut savoir dissocier ce que dit vraiment l’auteur et de ce que l’auteur nous rapporte des autres auteurs qu’il a lu pour nous.

Ainsi en lisant quelqu’un, on doit d’abord dégager le sujet que l’auteur entend développer et dans quelle grille idéologique qu’il se positionne, de quels courants qu’il tire ses références puis, la thèse que défend l’auteur, où ce dernier dit bien souvent très clairement ce qu’il est en train de faire, dont la démonstration; ensuite, il faut trouver les arguments que l’auteur va utiliser pour prouver qu’il veut démontrer.

C’est en quelque sorte les prérequis pour un bon lecteur. D’ailleurs, lorsqu’on lit on doit pouvoir se rappeler du sujet, de la thèse que défend l’auteur, et les arguments que l’auteur a utilisés pour défendre ou s’opposer à la thèse dont il tient à faire la démonstration.

Malheureusement, un grand nombre de lecteurs ont tendance à confondre les idées des auteurs avec les idées des auteurs que les auteurs ont lu et qu’ils utilisent pour placer et bien présenter leurs idées personnelles.

Dans cette situation je pense souvent aux jeunes lecteurs mais qui également c’est aussi le lot d’un grand nombre de gens bien établis comme des journalistes, des écrivains, des chroniqueurs etc. qui prennent souvent les idées qui sont rapportées par les auteurs comme étant les idées des auteurs et ils nous les rapportent comme si c’était les auteurs qui les avaient rapportées alors qu’il suffit de lire le livre dans lequel la citation a été tirée pour se rendre compte que de telles citations étaient également des citations citées comme explication ou élément d’un argument utilisé par l’auteur en question.

Il m’arrive parfois d’entendre quelqu’un me dire quelque chose comme une citation par exemple où l’on attribue cette citation à tel auteur et lorsque je trouve moi-même le livre pour me rendre compte que cette citation que l’on m’avait citée n’était pas de l’auteur en question et qu’il s’agit de bouts de phrases qui se trouvent soit dans l’avant propos écrit bien souvent par quelqu’un d’autre dont le plus souvent les éditeurs.

Un autre aspect que je tiens à rappeler à ceux qui tendent à critiquer la dureté et l’indépendance de mon discours c’est également certaines dénonciations que je fais régulièrement.

En effet, certaines personnes tendent à me reprocher d’avoir dénoncer telle ou telle personne et elles voudraient que je sois, selon ce qu’ils appellent, réaliste par rapport à un quelconque intérêt personnel que  je devais avoir encore en Haïti.

Malheureusement, je trouve une telle critique pitoyable et non conforme à ce que je considère comme mes propres valeurs. Bien entendu, je comprends les préoccupations des personnes qui se soucient de tels intérêts personnels mais je doit m’opposer à de telles facilitations existentielles pour faire triompher l’ensemble de mes valeurs sur que ces personnes voudraient qui soient mes intérêts.

Paradoxalement, ce que je constate dans ma très longue et courte vie c’est que certaines personne qui veulent vous critiquer ne vous critiquent pas vraiment lorsque vous faites l’effort au fond de leurs critiques. Ces personnes voudraient tout simplement que vous soyez dans leurs camps en vous positionnant sur leur longueur d’ondes.

Et, c’est précisément là où le bas blesse puisque les gens en général voudraient que vous leur rapportiez le même mensonge auquel elles sont déjà habituées. D’ailleurs ce sont souvent des gens qui n’ont aucune mémoire présente des choses qui se sont produites alors même qu’elles avaient été des témoins.

 À ce sujet, on a qu’à se rappeler des longues séquences et de périodes de transition que Haïti a connu dernièrement pour apprendre à se classer dans une tendance idéologie dans ce pays.

Durant ces séquences et ces périodes de longues transitions, j’ai pu voir des duvaliéristes arrogants et tuant des innocents à l’aveuglette pour devenir des cibles des foules et des individus en rage et en colère.

J’ai vu des militaires, des attachés et de la milice militaire assassiner chaque jour des centaines et des milliers de pères et mères de familles. J’ai vu l’arrogance des lavalassiens et leurs leaders s’enflammer contre ces militaires, ces anciens militaires pour être à leurs tours se faire tuer par les casques bleus de l’ONU et des groupes paramilitaires.

Bien entendu, je me souviens surtout du nombre de fois que j’ai failli me faire mettre une balle dans la tête alors que je ne peux toujours pas m’expliquer pour je n’ai jamais été atteint ce, de 1986 jusqu’à 1998.

Je revois parfois certaines images encore dans ma tête vers minuit ou une heure du matin ou même dix heures du matin un macoute, un militaire ou un attaché me pointant un révolver sur la tempe alors que le stress de la mort ou quelque chose d’autre me permettant de prendre le contrôle de la situation en obligeant mon assassin à partir.

Je revois tout aussi certaines autres images qui m’ont terriblement marquées, celles du 31 janvier 1986, lorsque, du haut de sa grande tour d’Ivoir, l’ancien préfet de Port-au-Prince Edner Day drapé dans sa très grande robe violette, avait lâchement abattu deux de mes amis qui se trouvaient chacun de mes côtés.

Pourquoi, moi qui s’y trouvait au milieu d’eux n’était pas tombé ce jour-là alors que le criminel n’avait pas été arrêté par personne?

Qui a déjà rapporté ces faits et ces événements, ce sont des personnes sans nom que notre histoire ne peut pas retenir parce qu’ils n’étaient pas connus dans ce pays.  Je me souviens de ceux qui étaient tombés dans la nuit et durant toute la journée du 30 septembre 1991, des fils et des filles uniques de leurs parents pour la grande majorité. Ils sont tous morts pour rien.

Que dire de ceux qui sont tombés à grand-rue tout proche de l’ancien Téléco d’Haïti, ceux qui avaient été battus un certain 26 mars 1987, ceux qui ont été criblés de balle dans la matinée du 7 janvier 1991 et plus spécifiquement dans la soirée du 7 février 1991.

Je ne conteste pas ceux qui réclament justice pour ceux qui avaient été assassinés sous commande de un tel ou de quiconque d’autre mais, je me sens responsable de tous ceux que j’ai connu et avec qui j’ai milité pendant plusieurs années mais que personne ne réclame justice pour eux.

Ce sont ces personnes là qui m’encouragent par la présence qu’ils occupent dans ma mémoire qui donnent de la force et de la volonté à mon discours. Pour eux, je ne peux pas me permettre de faire des compromissions à ceux qui toutes leurs vies durant ont toujours été des opportunistes.

Combien de fois on a déjà constaté ma mort et plongé dans le coma pour revenir à la vie sans aucune égratignure? Combien de fois j’ai été menacé et trahi par ceux que j’ai toujours aidé, voire défendu contre eux-mêmes et préférant toujours les pardonner au lieux de me venger.

Ce sont là quelques situations qui m’ont permises de me distancer de toutes les fausses idéologies actuellement présentes en Haïti. Bien entendu, pour avoir été très impliqué en politique et pour avoir rencontré quasiment tous les acteurs actuels sans oublier ceux que j’ai guidé et assisté à tous les points de vue pour les encourager à faire de la politique, je n’ai aucune compromission à faire avec personne dans ce pays.

Je peux les appeler par leurs noms et j’en sais tellement sur eux à tel point, malgré tout ce que j’ai déjà dit, je me rends compte à quel point que je suis trop conservateur comme si tenais encore à éviter à plusieurs quelques grandes révélations.

Tout dernièrement, j’avais pensé m’impliquer plus directement dans la politique haïtienne avec la volonté de retourner définitivement au pays. Après avoir rencontré plusieurs amis et anciens militants je me suis rendu compte à quel point certains ont tellement peur de la compétence et de la connaissance.

Il y en a qui m’ont même dit directement que je ne pouvais me permettre de leur expliquer la complexité de leur position idéologique parce que cela faisait trop longtemps que j’étais absent dans le pays. Voilà, celui qui avait commencé à s’impliquer dans la chose politique du pays depuis l’âge de treize ans et surtout celui qui n’avait jamais cessé de suivre les actualités politiques du pays depuis plus de trente cinq à quarante ans n’était plus au fait de la politique haïtienne parce qu’il était devenu un diaspora, il vivait à l’étranger.

Bien entendu, je ne dois pas oublier certaines mesquineries que certains m’ont vertement témoignées en voulant m’offrir des jobs pour satisfaire la survie de mon corps biologique dans le but de m’avoir à leurs côtés mais là encore,  en guise de les faire plaisir de la manière qu’ils le souhaitaient j’ai préféré les aider différemment et par personnes interposées.

Toutefois, ces gestes et ces comportements mesquins m’ont permis de découvrir le petit homme en eux. Ce sont des gens qui se disent prêts pour le changement dans ce pays mais tout au fond d’eux, il y a aucune volonté d’engendrer ce changement. J’étais très sincère d’aller m’impliquer personnellement aux côtés des uns et des autres hélas, il ne m’a pas pris trop de temps pour découvrir qu’il s’agissait d’idée de changement et non de réel changement.

Ces amis, ces anciens camarades, ces anciens collègues, ces voisins, ces frères et sœurs que j’ai toujours aidé comprendront peut-être un jour. Il faut avoir des valeurs dans la vie et s’en tenir à elle. On appellerait cela le sacrifice de soi, et s’il en est vraiment un, pourquoi ne pas s’y attacher et s’y accrocher.

Personne n’accepte plus de faire des sacrifices pour ce pays et surtout pour son pays.  Pourtant tout le monde veut diriger ce pays. Nous oublions tout de notre Hymne national plus particulièrement, celle qui nous demande à tous d’avoir l’âme aguerrie.

Nous sommes devenus des aliénés à la fois dans notre esprit que dans nos gestes. Et, je me demande encore une fois quand Est-ce que nous serons définitivement étrangers dans notre propre pays.

Il est vrai que je souhaite que mon corps soit enterré quelque part en Afrique, peut-être que je devais commencer à penser plus sérieusement à aller vivre là-bas pour me préparer ce dernier départ.

Qui sait? Pour bientôt peut-être!

En tout cas je ne suis plus trop loin de la réalisation de ce grand et dernier rêve. En attendant que je prenne cette ultime décision, je garde le Cap.

à suivre…

Hermann Cebert

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DIALOGUE AUX ENFERS: MACHIAVEL ET MONTESQUIEU OU LA POLITIQUE DE MACHIAVEL


« Bientôt on verrait un calme affreux, pendant lequel tout se réunirait contre la puissance violatrice des lois. »« Quand Sylla voulut rendre la liberté à Rome, elle ne put plus la recevoir. »

(Montesquieu, Esp. des Lois.)

BRUXELLES,
IMPRIMERIE DE A. MERTENS ET FILS,
RUE DE L’ESCALIER, 22
———
1864

SIMPLE AVERTISSEMENT


Ce livre a des traits qui peuvent s’appliquer à tous les gouvernements, mais il a un but plus précis : il personnifie en particulier un système politique qui n’a pas varié un seul jour dans ses applications, depuis la date néfaste et déjà trop lointaine, hélas ! de son intronisation.

Il ne s’agit ici ni d’un libelle, ni d’un pamphlet ; le sens des peuples modernes est trop policé pour accepter des vérités violentes sur la politique contemporaine. La durée surnaturelle de certains succès est d’ailleurs faite pour corrompre l’honnêteté elle-même ; mais la conscience publique vit encore et le ciel finira bien quelque jour par se mêler de la partie qui se joue contre lui.

On juge mieux de certains faits et de certains principes quand on les voit en dehors du cadre où ils se meuvent habituellement sous nos yeux ; le changement du point d’optique terrifie parfois le regard !

Ici, tout se présente sous la forme d’une fiction ; il serait superflu d’en donner, par anticipation, la clef. Si ce livre a une portée, s’il renferme un enseignement, il faut que le lecteur le comprenne et non qu’on le lui commente. Cette lecture, d’ailleurs, ne manquera pas d’assez vives distractions ; il faut y procéder lentement toutefois, comme il convient aux écrits qui ne sont pas des choses frivoles.

On ne demandera pas quelle est la main qui a tracé ces pages : une œuvre comme celle-ci est en quelque sorte impersonnelle. Elle répond à un appel de la conscience ; tout le monde l’a conçue, elle est exécutée, l’auteur s’efface, car il n’est que le rédacteur d’une pensée qui est dans le sens général, il n’est qu’un complice plus ou moins obscur de la coalition du bien.

GENÈVE, le 15 octobre 1864.

1re PARTIE.


PREMIER DIALOGUE


Machiavel.

Sur les bords de cette plage déserte, on m’a dit que je rencontrerais l’ombre du grand Montesquieu. Est-ce elle-même qui est devant moi ?

Montesquieu.

Le nom de Grand n’appartient ici à personne, ô Machiavel ! Mais je suis celui que vous cherchez.

Machiavel.

Parmi les personnages illustres dont les ombres peuplent le séjour des ténèbres, il n’en est point que j’aie plus souhaité de rencontrer que Montesquieu. Refoulé dans ces espaces inconnus par la migration des âmes, je rends grâces au hasard qui me met enfin en présence de l’auteur de l’Esprit des lois.

Montesquieu.

L’ancien secrétaire d’État de la République florentine n’a point encore oublié le langage des cours. Mais que peuvent avoir à échanger ceux qui ont franchi ces sombres rivages, si ce n’est des angoisses et des regrets ?

Machiavel.

Est-ce le philosophe, est-ce l’homme d’État qui parle ainsi ? Qu’importe la mort pour ceux qui ont vécu par la pensée, puisque la pensée ne meurt pas ? Je ne connais pas, quant à moi, de condition plus tolérable que celle qui nous est faite ici jusqu’au jour du jugement dernier. Être délivré des soins et des soucis de la vie matérielle, vivre dans le domaine de la raison pure, pouvoir s’entretenir avec les grands hommes qui ont rempli l’univers du bruit de leur nom ; suivre de loin les révolutions des États, la chute et la transformation des empires, méditer sur leurs constitutions nouvelles, sur les changements apportés dans les mœurs et dans les idées des peuples de l’Europe, sur les progrès de leur civilisation, dans la politique, dans les arts, dans l’industrie, comme dans la sphère des idées philosophiques, quel théâtre pour la pensée ! Que de sujets d’étonnement ! que de points de vue nouveaux ! Que de révélations inouïes ! Que de merveilles, s’il faut en croire les ombres qui descendent ici ! La mort est pour nous comme une retraite profonde où nous achevons de recueillir les leçons de l’histoire et les titres de l’humanité. Le néant lui-même n’a pu briser tous les liens qui nous rattachent à la terre, car la postérité s’entretient encore de ceux qui, comme vous, ont imprimé de grands mouvements à l’esprit humain. Vos principes politiques règnent, à l’heure qu’il est, sur près de la moitié de l’Europe ; et si quelqu’un peut être affranchi de la crainte en effectuant le sombre passage qui conduit à l’enfer ou au ciel, qui le peut mieux que celui qui se présente avec des titres de gloire si purs devant la justice éternelle ?

Montesquieu.

Vous ne parlez point de vous, Machiavel ; c’est trop de modestie, quand on laisse après soi l’immense renommée de l’auteur du Traité du Prince.

Machiavel.

Je crois comprendre l’ironie qui se cache sous vos paroles. Le grand publiciste français me jugerait-il donc comme la foule qui ne connaît de moi que mon nom et un aveugle préjugé ? Ce livre m’a fait une renommée fatale, je le sais : il m’a rendu responsable de toutes les tyrannies ; il m’a attiré la malédiction des peuples qui ont personnifié en moi leur haine pour le despotisme ; il a empoisonné mes derniers jours, et la réprobation de la postérité semble m’avoir suivi jusqu’ici. Qu’ai-je fait pourtant ? Pendant quinze ans j’ai servi ma patrie qui était une République ; j’ai conspiré pour son indépendance, et je l’ai défendue sans relâche contre Louis XII, contre les Espagnols, contre Jules II, contre Borgia lui-même qui, sans moi, l’eût étouffée. Je l’ai protégée contre les intrigues sanglantes qui se croisaient dans tous les sens autour d’elle, combattant par la diplomatie comme un autre eût combattu par l’épée ; traitant, négociant, nouant ou rompant les fils suivant les intérêts de la République, qui se trouvait alors écrasée entre les grandes puissances, et que la guerre ballottait comme un esquif. Et ce n’était pas un gouvernement oppresseur ou autocratique que nous soutenions à Florence ; c’étaient des institutions populaires. Étais-je de ceux que l’on a vus changer avec la fortune ? Les bourreaux des Médicis ont su me trouver après la chute de Soderini. Élevé avec la liberté, j’ai succombé avec elle ; j’ai vécu dans la proscription sans que le regard d’un prince daignât se tourner vers moi. Je suis mort pauvre et oublié. Voilà ma vie, et voilà les crimes qui m’ont valu l’ingratitude de ma patrie, la haine de la postérité. Le ciel, peut-être, sera plus juste envers moi.

Montesquieu.

Je savais tout cela, Machiavel, et c’est pour cette raison que je n’ai jamais pu comprendre comment le patriote florentin, comment le serviteur d’une République s’était fait le fondateur de cette sombre école qui vous a donné pour disciples toutes les têtes couronnées, mais qui est propre à justifier les plus grands forfaits de la tyrannie.

Machiavel.

Et si je vous disais que ce livre n’a été qu’une fantaisie de diplomate ; qu’il n’était point destiné à l’impression ; qu’il a reçu une publicité à laquelle l’auteur est resté étranger ; qu’il a été conçu sous l’influence d’idées qui étaient alors communes à toutes les principautés italiennes avides de s’agrandir aux dépens l’une de l’autre, et dirigées par une politique astucieuse dans laquelle le plus perfide était réputé le plus habile…

Montesquieu.

Est-ce vraiment là votre pensée ? Puisque vous me parlez avec cette franchise, je puis vous avouer que c’était la mienne, et que je partageais à cet égard l’opinion de plusieurs de ceux qui connaissaient votre vie et avaient lu attentivement vos ouvrages. Oui, oui, Machiavel, et cet aveu vous honore, vous n’avez pas dit alors ce que vous pensiez, ou vous ne l’avez dit que sous l’empire de sentiments personnels qui ont troublé pour un moment votre haute raison.

Machiavel.

C’est ce qui vous trompe, Montesquieu, à l’exemple de ceux qui en ont jugé comme vous. Mon seul crime a été de dire la vérité aux peuples comme aux rois ; non pas la vérité morale, mais la vérité politique ; non pas la vérité telle qu’elle devrait être, mais telle qu’elle est, telle qu’elle sera toujours. Ce n’est pas moi qui suis le fondateur de la doctrine dont on m’attribue la paternité ; c’est le cœur humain. Le Machiavélisme est antérieur à Machiavel.

Moïse, Sésostris, Salomon, Lysandre, Philippe et Alexandre de Macédoine, Agathocle, Romulus, Tarquin, Jules César, Auguste et même Néron, Charlemagne, Théodoric, Clovis, Hugues Capet, Louis XI, Gonzalve de Cordoue, César Borgia, voilà les ancêtres de mes doctrines. J’en passe, et des meilleurs, sans parler, bien entendu, de ceux qui sont venus après moi, dont la liste serait longue, et auxquels le Traité du Prince n’a rien appris que ce qu’ils savaient déjà, par la pratique du pouvoir. Qui m’a rendu dans votre temps un plus éclatant hommage que Frédéric II ? Il me réfutait la plume à la main dans l’intérêt de sa popularité et en politique il appliquait rigoureusement mes doctrines.

Par quel inexplicable travers de l’esprit humain m’a-t-on fait un grief de ce que j’ai écrit dans cet ouvrage ? Autant vaudrait reprocher au savant de rechercher les causes physiques qui amènent la chute des corps qui nous blessent en tombant ; au médecin de décrire les maladies, au chimiste de faire l’histoire des poisons, au moraliste de peindre les vices, à l’historien d’écrire l’histoire.

Montesquieu.

Oh ! Machiavel, que Socrate n’est-il ici pour démêler le sophisme qui se cache dans vos paroles ! Si peu apte que la nature m’ait fait à la discussion, il ne m’est guère difficile de vous répondre : vous comparez au poison et à la maladie les maux engendrés par l’esprit de domination, d’astuce et de violence ; et ce sont ces maladies que vos écrits enseignent le moyen de communiquer aux États, ce sont ces poisons que vous apprenez à distiller. Quand le savant, quand le médecin, quand le moraliste, recherchent le mal, ce n’est pas pour enseigner à le propager ; c’est pour le guérir. Or, c’est ce que votre livre ne fait pas ; mais peu m’importe, et je n’en suis pas moins désarmé. Du moment où vous n’érigez pas le despotisme en principe, du moment où vous le considérez vous-même comme un mal, il me semble que par cela seul vous le condamnez, et sur ce point tout au moins nous pouvons être d’accord.

Machiavel.

Nous ne le sommes point, Montesquieu, car vous n’avez pas compris toute ma pensée ; je vous ai prêté le flanc par une comparaison dont il était trop facile de triompher. L’ironie de Socrate, elle-même, ne m’inquiéterait pas, car ce n’était qu’un sophiste qui se servait, plus habilement que les autres, d’un instrument faux, la logomachie. Ce n’est pas votre école et ce n’est pas la mienne : laissons donc les mots et les comparaisons pour nous en tenir aux idées. Voici comment je formule mon système, et je doute que vous l’ébranliez, car il ne se compose que de déductions de faits moraux et politiques d’une vérité éternelle : L’instinct mauvais chez l’homme est plus puissant que le bon. L’homme a plus d’entraînement vers le mal que vers le bien ; la crainte et la force ont sur lui plus d’empire que la raison. Je ne m’arrête point à démontrer de telles vérités ; il n’y a eu chez vous que la coterie écervelée du baron d’Holbach, dont J.-J. Rousseau fut le grand-prêtre et Diderot l’apôtre, pour avoir pu les contredire. Les hommes aspirent tous à la domination, et il n’en est point qui ne fût oppresseur, s’il le pouvait ; tous ou presque tous sont prêts à sacrifier les droits d’autrui à leurs intérêts.

Qui contient entre eux ces animaux dévorants qu’on appelle les hommes ? À l’origine des sociétés, c’est la force brutale et sans frein ; plus tard, c’est la loi, c’est-à-dire encore la force, réglée par des formes. Vous avez consulté toutes les sources de l’histoire ; partout la force apparaît avant le droit.

La liberté politique n’est qu’une idée relative ; la nécessité de vivre est ce qui domine les États comme les individus.

Sous certaines latitudes de l’Europe, il y a des peuples incapables de modération dans l’exercice de la liberté. Si la liberté s’y prolonge, elle se transforme en licence ; la guerre civile ou sociale arrive, et l’État est perdu, soit qu’il se fractionne et se démembre par l’effet de ses propres convulsions, soit que ses divisions le rendent la proie de l’étranger. Dans des conditions pareilles, les peuples préfèrent le despotisme à l’anarchie ; ont-ils tort ?

Les États une fois constitués ont deux sortes d’ennemis : les ennemis du dedans et les ennemis du dehors. Quelles armes emploieront-ils en guerre contre les étrangers ? Les deux généraux ennemis se communiqueront-ils réciproquement leurs plans de campagne pour se mettre mutuellement en état de se défendre ? S’interdiront-ils les attaques nocturnes, les pièges, les embuscades, les batailles en nombre de troupes inégal ? Non, sans doute, n’est-ce pas ? et de pareils combattants apprêteraient à rire. Et ces pièges, ces artifices, toute cette stratégie indispensable à la guerre, vous ne voulez pas qu’on l’emploie contre les ennemis du dedans, contre les factieux ? Sans doute, on y mettra moins de rigueur ; mais, au fond, les règles seront les mêmes. Est-il possible de conduire par la raison pure des masses violentes qui ne se meuvent que par des sentiments, des passions et des préjugés ?

Que la direction des affaires soit confiée à un autocrate, à une oligarchie ou au peuple lui-même, aucune guerre, aucune négociation, aucune réforme intérieure, ne pourra réussir, sans le secours de ces combinaisons que vous paraissez réprouver, mais que vous auriez été obligé d’employer vous-même si le roi de France vous eût chargé de la moindre affaire d’État.

Réprobation puérile que celle qui a frappé le Traité du Prince ! Est-ce que la politique a rien à démêler avec la morale ? Avez-vous jamais vu un seul État se conduire d’après les principes qui régissent la morale privée ? Mais toute guerre serait un crime, même quand elle aurait une cause juste ; toute conquête n’ayant d’autre mobile que la gloire, serait un forfait ; tout traité dans lequel une puissance aurait fait pencher la balance de son côté, serait une indigne tromperie ; toute usurpation du pouvoir souverain serait un acte qui mériterait la mort. Rien ne serait légitime que ce qui serait fondé sur le droit ! mais, je vous l’ai dit tout à l’heure, et je le maintiens, même en présence de l’histoire contemporaine : tous les pouvoirs souverains ont eu la force pour origine, ou, ce qui est la même chose, la négation du droit. Est-ce à dire que je le proscris ? Non ; mais je le regarde comme d’une application extrêmement limitée, tant dans les rapports des nations entre elles que dans les rapports des gouvernants avec les gouvernés.

Ce mot de droit lui-même, d’ailleurs, ne voyez-vous pas qu’il est d’un vague infini ? Où commence-t-il, où finit-il ? Quand le droit existera-t-il, et quand n’existera-t-il pas ? Je prends des exemples. Voici un État : la mauvaise organisation des pouvoirs publics, la turbulence de la démocratie, l’impuissance des lois contre les factieux, le désordre qui règne partout, vont le précipiter dans la ruine. Un homme hardi s’élance des rangs de l’aristocratie ou du sein du peuple ; il brise tous les pouvoirs constitués ; il met la main sur les lois, il remanie toutes les institutions, et il donne vingt ans de paix à son pays. Avait-il le droit de faire ce qu’il a fait ?

Pisistrate s’empare de la citadelle par un coup de main, et prépare le siècle de Périclès. Brutus viole la Constitution monarchique de Rome, expulse les Tarquins, et fonde à coups de poignard une république dont la grandeur est le plus imposant spectacle qui ait été donné à l’univers. Mais la lutte entre le patriciat et la plèbe, qui, tant qu’elle a été contenue, a fait la vitalité de la République, en amène la dissolution, et tout va périr. César et Auguste apparaissent ; ce sont encore des violateurs ; mais l’empire romain qui a succédé à la République, grâce à eux, dure autant qu’elle, et ne succombe qu’en couvrant le monde entier de ses débris. Eh bien, le droit était-il avec ces hommes audacieux ? Non, selon vous. Et cependant la postérité les a couverts de gloire ; en réalité, ils ont servi et sauvé leur pays ; ils en ont prolongé l’existence à travers les siècles. Vous voyez bien que dans les États le principe du droit est dominé par celui de l’intérêt, et ce qui se dégage de ces considérations, c’est que le bien peut sortir du mal ; qu’on arrive au bien par le mal, comme on guérit par le poison, comme on sauve la vie par le tranchant du fer. Je me suis moins préoccupé de ce qui est bon et moral que de ce qui est utile et nécessaire ; j’ai pris les sociétés telles qu’elles sont, et j’ai donné des règles en conséquence.

Abstraitement parlant, la violence et l’astuce sont-elles un mal ? Oui ; mais il faudra bien les employer pour gouverner les hommes, tant que les hommes ne seront pas des anges.

Tout est bon ou mauvais, suivant l’usage qu’on en fait et le fruit que l’on en tire ; la fin justifie les moyens : et maintenant si vous me demandez pourquoi, moi républicain, je donne partout la préférence au gouvernement absolu, je vous dirai que, témoin dans ma patrie de l’inconstance et de la lâcheté de la populace, de son goût inné pour la servitude, de son incapacité à concevoir et à respecter les conditions de la vie libre ; c’est à mes yeux une force aveugle qui se dissout tôt ou tard, si elle n’est dans la main d’un seul homme ; je réponds que le peuple, livré à lui-même, ne saura que se détruire ; qu’il ne saura jamais administrer, ni juger, ni faire la guerre. Je vous dirai que la Grèce n’a brillé que dans les éclipses de la liberté ; que sans le despotisme de l’aristocratie romaine, et que, plus tard, sans le despotisme des empereurs, l’éclatante civilisation de l’Europe ne se fût jamais développée.

Chercherai-je mes exemples dans les États modernes ? Ils sont si frappants et si nombreux que je prendrai les premiers venus.

Sous quelles institutions et sous quels hommes les républiques italiennes ont-elles brillé ? Avec quels souverains l’Espagne, la France, l’Allemagne, ont-elles constitué leur puissance ? Sous les Léon X, les Jules II, les Philippe II, les Barberousse, les Louis XIV, les Napoléon, tous hommes à la main terrible, et posée plus souvent sur la garde de leurs épées que sur la charte de leurs États.

Mais je m’étonne d’avoir parlé si longtemps pour convaincre l’illustre écrivain qui m’écoute. Une partie de ces idées n’est-elle pas, si je suis bien informé, dans l’Esprit des lois ? Ce discours a-t-il blessé l’homme grave et froid qui a médité, sans passion, sur les problèmes de la politique ? Les encyclopédistes n’étaient pas des Catons : l’auteur des Lettres Persanes n’était pas un saint, ni même un dévot bien fervent. Notre école, qu’on dit immorale, était peut-être plus attachée au vrai Dieu que les philosophes du XVIIIe siècle.

Montesquieu.

Vos dernières paroles me trouvent sans colère, Machiavel, et je vous ai écouté avec attention. Voulez-vous m’entendre, et me laisserez-vous en user à votre égard avec la même liberté ?

Machiavel.

Je me tiens pour muet, et j’écoute dans un respectueux silence celui que l’on a appelé le législateur des nations.


DEUXIÈME DIALOGUE


Montesquieu.

Vos doctrines n’ont rien de nouveau pour moi, Machiavel ; et, si j’éprouve quelque embarras à les réfuter, c’est bien moins parce qu’elles inquiètent ma raison que parce que, fausses ou vraies, elles n’ont point de base philosophique. J’entends bien que vous êtes, avant tout, un homme politique, et que les faits vous touchent de plus près que les idées. Mais vous conviendrez cependant que, quand il s’agit de gouvernement, il faut aboutir à des principes. Vous ne faites aucune place, dans votre politique, ni à la morale, ni à la religion, ni au droit ; vous n’avez à la bouche que deux mots : la force et l’astuce. Si votre système se réduit à dire que la force joue un grand rôle dans les affaires humaines, que l’habileté est une qualité nécessaire à l’homme d’État, vous comprenez bien que c’est là une vérité qui n’a pas besoin de démonstration ; mais, si vous érigez la violence en principe, l’astuce en maxime de gouvernement ; si vous ne tenez compte dans vos calculs d’aucune des lois de l’humanité, le code de la tyrannie n’est plus que le code de la brute, car les animaux aussi sont adroits et forts, et il n’y a, en effet, parmi eux d’autre droit que celui de la force brutale. Mais je ne crois pas que votre fatalisme lui-même aille jusque-là, car vous reconnaissez l’existence du bien et du mal.

Votre principe, c’est que le bien peut sortir du mal, et qu’il est permis de faire le mal quand il en peut résulter un bien. Ainsi, vous ne dites pas : Il est bien en soi de trahir sa parole ; il est bien d’user de la corruption, de la violence et du meurtre. Mais vous dites : On peut trahir quand cela est utile, tuer quand cela est nécessaire, prendre le bien d’autrui quand cela est avantageux. Je me hâte d’ajouter que, dans votre système, ces maximes ne s’appliquent qu’aux princes, et quand il s’agit de leurs intérêts ou de ceux de l’État. En conséquence, le prince a le droit de violer ses serments ; il peut verser le sang à flots pour s’emparer du pouvoir ou pour s’y maintenir ; il peut dépouiller ceux qu’il a proscrits, renverser toutes les lois, en donner de nouvelles et les violer encore ; dilapider les finances, corrompre, comprimer, punir et frapper sans cesse.

Machiavel.

Mais n’est-ce pas vous-même qui avez dit que, dans les États despotiques la crainte était nécessaire, la vertu inutile, l’honneur dangereux ; qu’il fallait une obéissance aveugle, et que le prince était perdu s’il cessait de lever le bras un instant ;[1].

Montesquieu.

Oui, je l’ai dit ; mais quand je constatais, comme vous, les conditions affreuses auxquelles se maintient le pouvoir tyrannique, c’était pour le flétrir et non pour lui élever des autels ; c’était pour en inspirer l’horreur à ma patrie qui jamais, heureusement pour elle, n’a courbé la tête sous un pareil joug. Comment ne voyez-vous pas que la force n’est qu’un accident dans la marche des sociétés régulières, et que les pouvoirs les plus arbitraires sont obligés de chercher leur sanction dans des considérations étrangères aux théories de la force. Ce n’est pas seulement au nom de l’intérêt, c’est au nom du devoir qu’agissent tous les oppresseurs. Ils le violent, mais ils l’invoquent ; la doctrine de l’intérêt est donc aussi impuissante à elle seule que les moyens qu’elle emploie.

Machiavel.

Ici, je vous arrête ; vous faites une part à l’intérêt, cela suffit pour justifier toutes les nécessités politiques qui ne sont pas d’accord avec le droit.

Montesquieu.

C’est la raison d’État que vous invoquez. Remarquez donc que je ne puis pas donner pour base aux sociétés précisément ce qui les détruit. Au nom de l’intérêt, les princes et les peuples, comme les citoyens, ne commettront que des crimes. L’intérêt de l’État, dites-vous ! Mais comment reconnaîtrai-je s’il lui est réellement profitable de commettre telle ou telle iniquité ? Ne savons-nous pas que l’intérêt de l’État, c’est le plus souvent l’intérêt du prince en particulier, ou celui des favoris corrompus qui l’entourent ? Je ne suis pas exposé à des conséquences pareilles en donnant le droit pour base à l’existence des sociétés, parce que la notion du droit trace des limites que l’intérêt ne doit pas franchir.

Que si vous me demandez quel est le fondement du droit, je vous dirai que c’est la morale dont les préceptes n’ont rien de douteux ni d’obscur ; parce qu’ils sont écrits dans toutes les religions, et qu’ils sont imprimés en caractères lumineux dans la conscience de l’homme. C’est de cette source pure que doivent découler toutes les lois civiles, politiques, économiques, internationales.

Ex eodem jure, sive ex eodem fonte, sive ex eodem principio.

Mais c’est ici qu’éclate votre inconséquence ; vous êtes catholique, vous êtes chrétien ; nous adorons le même Dieu, vous admettez ses commandements, vous admettez la morale, vous admettez le droit dans les rapports des hommes entre eux, et vous foulez aux pieds toutes ces règles quand il s’agit de l’État ou du prince. En un mot, la politique n’a rien à démêler, selon vous, avec la morale. Vous permettez au monarque ce que vous défendez au sujet. Suivant que les mêmes actions sont accomplies par le faible ou par le fort, vous les glorifiez ou vous les blâmez ; elles sont des crimes ou des vertus, suivant le rang de celui qui les accomplit. Vous louez le prince de les avoir faites, et vous envoyez le sujet aux galères. Vous ne songez donc pas qu’avec des maximes pareilles, il n’y a pas de société qui puisse vivre ; vous croyez que le sujet tiendra longtemps ses serments quand il verra le souverain les trahir ; qu’il respectera les lois quand il saura que celui qui les lui a données les a violées, et qu’il les viole tous les jours ; vous croyez qu’il hésitera dans la voie de la violence, de la corruption et de la fraude, quand il y verra marcher sans cesse ceux qui sont chargés de le conduire ? Détrompez-vous ; sachez que chaque usurpation du prince dans le domaine de la chose publique autorise une infraction semblable dans la sphère du sujet ; que chaque perfidie politique engendre une perfidie sociale ; que chaque violence en haut légitime une violence en bas. Voilà pour ce qui regarde les citoyens entre eux.

Pour ce qui les regarde dans leurs rapports avec les gouvernants, je n’ai pas besoin de vous dire que c’est la guerre civile introduite à l’état de ferment, au sein de la société. Le silence du peuple n’est que la trêve du vaincu, pour qui la plainte est un crime. Attendez qu’il se réveille : vous avez inventé la théorie de la force ; soyez sûr qu’il l’a retenue. Au premier jour, il rompra ses chaînes ; il les rompra sous le prétexte le plus futile peut-être, et il reprendra par la force ce que la force lui a arraché.

La maxime du despotisme, c’est le perinde ac cadaver des jésuites ; tuer ou être tué : voilà sa loi ; c’est l’abrutissement aujourd’hui, la guerre civile demain. C’est ainsi, du moins, que les choses se passent sous les climats d’Europe : dans l’Orient, les peuples sommeillent en paix dans l’avilissement de la servitude.

Les princes ne peuvent donc pas se permettre ce que la morale privée ne permet pas : c’est là ma conclusion ; elle est formelle. Vous avez cru m’embarrasser en me proposant l’exemple de beaucoup de grands hommes qui, par des actes hardis accomplis en violation des lois, avaient donné la paix à leur pays, quelquefois la gloire ; et c’est de là que vous tirez votre grand argument : le bien sort du mal. J’en suis peu touché ; il ne m’est pas démontré que ces hommes audacieux ont fait plus de bien que de mal ; il n’est nullement établi pour moi que les sociétés ne se fussent pas sauvées et soutenues sans eux. Les moyens de salut qu’ils apportent ne compensent pas les germes de dissolution qu’ils introduisent dans les États. Quelques années d’anarchie sont souvent bien moins funestes pour un royaume que plusieurs années de despotisme silencieux.

Vous admirez les grands hommes ; je n’admire que les grandes institutions. Je crois que, pour être heureux, les peuples ont moins besoin d’hommes de génie que d’hommes intègres ; mais je vous accorde, si vous le voulez, que quelques-unes des entreprises violentes dont vous faites l’apologie, ont pu tourner à l’avantage de certains États. Ces actes pouvaient se justifier dans les sociétés antiques où régnaient l’esclavage et le dogme de la fatalité. On les retrouve dans le moyen-âge et même dans les temps modernes ; mais au fur et à mesure que les mœurs se sont adoucies, que les lumières se sont propagées chez les divers peuples de l’Europe ; à mesure, surtout, que les principes de la science politique ont été mieux connus, le droit s’est trouvé substitué à la force dans les principes comme dans les faits. Sans doute, les orages de la liberté existeront toujours, et il se commettra encore bien des crimes en son nom : mais le fatalisme politique n’existe plus. Si vous avez pu dire, dans votre temps, que le despotisme était un mal nécessaire, vous ne le pourriez pas aujourd’hui, car, dans l’état actuel des mœurs et des institutions politiques chez les principaux peuples de l’Europe, le despotisme est devenu impossible.

Machiavel.

Impossible ?… Si vous parvenez à me prouver cela, je consens à faire un pas dans le sens de vos idées.

Montesquieu.

Je vais vous le prouver très-facilement, si vous voulez bien me suivre encore.

Machiavel.

Très-volontiers, mais prenez garde ; je crois que vous vous engagez beaucoup.


TROISIÈME DIALOGUE


Montesquieu.

Une masse épaisse d’ombres se dirige vers cette plage ; la région où nous sommes sera bientôt envahie. Venez de ce côté ; sans cela, nous ne tarderions pas à être séparés.

Machiavel.

Je n’ai point trouvé dans vos dernières paroles la précision qui caractérisait votre langage au commencement de notre entretien. Je trouve que vous avez exagéré les conséquences des principes qui sont renfermés dans l’Esprit des lois.

Montesquieu.

J’ai évité à dessein, dans cet ouvrage, de faire de longues théories. Si vous le connaissiez autrement que par ce qui vous en a été rapporté, vous verriez que les développements particuliers que je vous donne ici découlent sans effort des principes que j’ai posés. Au surplus, je ne fais pas difficulté d’avouer que la connaissance que j’ai acquise des temps nouveaux n’ait modifié ou complété quelques-unes de mes idées.

Machiavel.

Comptez-vous sérieusement soutenir que le despotisme est incompatible avec l’état politique des peuples de l’Europe ?

Montesquieu.

Je n’ai pas dit tous les peuples ; mais je vous citerai, si vous voulez, ceux chez qui le développement de la science politique a amené ce grand résultat.

Machiavel.

Quels sont ces peuples ?

Montesquieu.

L’Angleterre, la France, la Belgique, une portion de l’Italie, la Prusse, la Suisse, la Confédération germanique, la Hollande, l’Autriche même, c’est-à-dire, comme vous le voyez, presque toute la partie de l’Europe sur laquelle s’étendait autrefois le monde romain.

Machiavel.

Je connais un peu ce qui s’est passé en Europe depuis 1527 jusqu’au temps actuel, et je vous avoue que je suis fort curieux de vous entendre justifier votre proposition.

Montesquieu.

Eh bien, écoutez-moi, et je parviendrai peut-être à vous convaincre. Ce ne sont pas les hommes, ce sont les institutions qui assurent le règne de la liberté et des bonnes mœurs dans les États. De la perfection ou de l’imperfection des institutions dépend tout le bien, mais dépendra nécessairement aussi tout le mal qui peut résulter pour les hommes de leur réunion en société ; et, quand je demande les meilleures institutions, vous comprenez bien que, suivant le mot si beau de Solon, j’entends les institutions les plus parfaites que les peuples puissent supporter. C’est vous dire que je ne conçois pas pour eux des conditions d’existence impossibles, et que par là je me sépare de ces déplorables réformateurs qui prétendent construire les sociétés sur de pures hypothèses rationnelles sans tenir compte du climat, des habitudes, des mœurs et même des préjugés.

À l’origine des nations, les institutions sont ce qu’elles peuvent. L’antiquité nous a montré des civilisations merveilleuses, des États dans lesquels les conditions du gouvernement libre étaient admirablement comprises. Les peuples de l’ère chrétienne ont eu plus de difficulté à mettre leurs constitutions en harmonie avec le mouvement de la vie politique ; mais ils ont profité des enseignements de l’antiquité, et avec des civilisations infiniment plus compliquées, ils sont cependant arrivés à des résultats plus parfaits.

Une des causes premières de l’anarchie, comme du despotisme, a été l’ignorance théorique et pratique dans laquelle les États de l’Europe ont été pendant si longtemps sur les principes qui président à l’organisation des pouvoirs. Comment, lorsque le principe de la souveraineté résidait uniquement dans la personne du prince, le droit de la nation pouvait-il être affirmé ? Comment, lorsque celui qui était chargé de faire exécuter les lois, était en même temps le législateur, sa puissance n’eût-elle pas été tyrannique ? Comment les citoyens pouvaient-ils être garantis contre l’arbitraire, lorsque, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif étant déjà confondus, le pouvoir judiciaire venait encore se réunir dans la même main[2] ?

Je sais bien que certaines libertés, que certains droits publics qui s’introduisent tôt ou tard dans les mœurs politiques les moins avancées, ne laissaient pas que d’apporter des obstacles à l’exercice illimité de la royauté absolue ; que, d’un autre côté, la crainte de faire crier le peuple, l’esprit de douceur de certains rois, les portaient à user avec modération des pouvoirs excessifs dont ils étaient investis ; mais il n’en est pas moins vrai que ces garanties si précaires étaient à la merci du monarque qui possédait en principe les biens, les droits et la personne des sujets. La division des pouvoirs a réalisé en Europe le problème des sociétés libres, et si quelque chose peut adoucir pour moi l’anxiété des heures qui précèdent le jugement dernier, c’est la pensée que mon passage sur la terre n’a point été étranger à cette grande émancipation.

Vous êtes né, Machiavel, sur les limites du moyen-âge, et vous avez vu, avec la renaissance des arts, s’ouvrir l’aurore des temps modernes ; mais la société au milieu de laquelle vous avez vécu, était, permettez-moi de le dire, encore tout empreinte des errements de la barbarie ; l’Europe était un tournoi. Les idées de guerre, de domination et de conquête remplissaient la tête des hommes d’État et des princes. La force était tout alors, le droit fort peu de chose, j’en conviens ; les royaumes étaient comme la proie des conquérants ; à l’intérieur des États, les souverains luttaient contre les grands vassaux ; les grands vassaux écrasaient les cités. Au milieu de l’anarchie féodale qui mettait toute l’Europe en armes, les peuples foulés aux pieds s’étaient habitués à regarder les princes et les grands comme des divinités fatales, auxquelles le genre humain était livré. Vous êtes venu dans ces temps pleins de tumulte, mais aussi pleins de grandeur. Vous avez vu des capitaines intrépides, des hommes de fer, des génies audacieux ; et ce monde, rempli de sombres beautés dans son désordre, vous est apparu comme il apparaîtrait à un artiste dont l’imagination serait plus frappée que le sens moral ; c’est là ce qui, à mes yeux, explique le Traité du Prince, et vous n’étiez pas si loin de la vérité que vous voulez bien le dire, lorsque tout à l’heure, par une feinte italienne, il vous plaisait, pour me sonder, de l’attribuer à un caprice de diplomate. Mais, depuis vous, le monde a marché ; les peuples se regardent aujourd’hui comme les arbitres de leurs destinées : ils ont, en fait comme en droit, détruit les privilèges, détruit l’aristocratie ; ils ont établi un principe qui serait bien nouveau pour vous, descendant du marquis Hugo : ils ont établi le principe de l’égalité ; ils ne voient plus dans ceux qui les gouvernent que des mandataires ; ils ont réalisé le principe de l’égalité par des lois civiles que rien ne pourrait leur arracher. Ils tiennent à ces lois comme à leur sang, parce qu’elles ont coûté, en effet, bien du sang à leurs ancêtres.

Je vous parlais des guerres tout à l’heure : elles sévissent toujours, je le sais ; mais, le premier progrès, c’est qu’elles ne donnent plus aujourd’hui aux vainqueurs la propriété des États vaincus. Un droit que vous avez à peine connu, le droit international, régit aujourd’hui les rapports des nations entre elles, comme le droit civil régit les rapports des sujets dans chaque nation.

Après avoir assuré leurs droits privés par des lois civiles, leurs droits publics par des traités, les peuples ont voulu se mettre en règle avec leurs princes, et ils ont assuré leurs droits politiques par des constitutions. Longtemps livrés à l’arbitraire par la confusion des pouvoirs, qui permettait aux princes de faire des lois tyranniques pour les exercer tyranniquement, ils ont séparé les trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, par des lignes constitutionnelles qui ne peuvent être franchies sans que l’alarme soit donnée à tout le corps politique.

Par cette seule réforme, qui est un fait immense, le droit public intérieur a été créé, et les principes supérieurs qui le constituent se trouvent dégagés. La personne du prince cesse d’être confondue avec celle de l’État ; la souveraineté apparaît comme ayant en partie sa source au sein même de la nation, qui fait la distribution des pouvoirs entre le prince et des corps politiques indépendants les uns des autres. Je ne veux point faire, devant l’illustre homme d’État qui m’entend, une théorie développée du régime qui s’appelle, en Angleterre et en France, le régime constitutionnel ; il est passé aujourd’hui dans les mœurs des principaux États de l’Europe, non-seulement parce qu’il est l’expression de la plus haute science politique, mais surtout parce qu’il est le seul mode pratique de gouvernement en présence des idées de la civilisation moderne.

Dans tous les temps, sous le règne de la liberté comme sous celui de la tyrannie, on n’a pu gouverner que par des lois. C’est donc sur la manière dont les lois sont faites, que sont fondées toutes les garanties des citoyens. Si c’est le prince qui est le législateur unique, il ne fera que des lois tyranniques, heureux s’il ne bouleverse pas la constitution de l’État en quelques années ; mais, en tout cas, on est en plein absolutisme ; si c’est un sénat, on a constitué l’oligarchie, régime odieux au peuple, parce qu’il lui donne autant de tyrans que de maîtres ; si c’est le peuple, on court à l’anarchie, ce qui est une autre manière d’aboutir au despotisme ; si c’est une assemblée élue par le peuple, la première partie du problème se trouve déjà résolue ; car c’est là la base même du gouvernement représentatif, aujourd’hui en vigueur dans toute la partie méridionale de l’Europe.

Mais une assemblée de représentants du peuple qui posséderait à elle seule toute la souveraineté législative, ne tarderait pas à abuser de sa puissance, et à faire courir à l’État les plus grands périls. Le régime qui s’est définitivement constitué, heureuse transaction entre l’aristocratie, la démocratie et l’établissement monarchique, participe à la fois de ces trois formes de gouvernement, au moyen d’une pondération de pouvoirs qui semble être le chef-d’œuvre de l’esprit humain. La personne du souverain reste sacrée, inviolable ; mais, tout en conservant une masse d’attributions capitales qui, pour le bien de l’État, doivent demeurer en sa puissance, son rôle essentiel n’est plus que d’être le procurateur de l’exécution des lois. N’ayant plus dans sa main la plénitude des pouvoirs, sa responsabilité s’efface et passe sur la tête des ministres qu’il associe à son gouvernement. La loi, dont il a la proposition exclusive, ou concurremment avec un autre corps de l’État, est préparée par un conseil composé d’hommes mûris dans l’expérience des affaires, soumise à une Chambre haute, héréditaire ou viagère, qui examine si ses dispositions n’ont rien de contraire à la constitution, votée par un Corps législatif émané du suffrage de la nation, appliquée par une magistrature indépendante. Si la loi est vicieuse, elle est rejetée ou amendée par le Corps législatif : la Chambre haute s’oppose à son adoption, si elle est contraire aux principes sur lesquels repose la constitution.

Le triomphe de ce système si profondément conçu, et dont le mécanisme, vous le comprenez, peut se combiner de mille manières, suivant le tempérament des peuples auxquels il s’applique, a été de concilier l’ordre avec la liberté, la stabilité avec le mouvement, de faire participer l’universalité des citoyens à la vie politique, en supprimant les agitations de la place publique. C’est le pays se gouvernant lui-même, par le déplacement alternatif des majorités, qui influent dans les chambres sur la nomination des ministres dirigeants.

Les rapports entre le prince et les sujets reposent, comme vous le voyez, sur un vaste système de garanties dont les bases inébranlables sont dans l’ordre civil. Nul ne peut être atteint dans sa personne ou dans ses biens par un acte de l’autorité administrative ; la liberté individuelle est sous la protection des magistrats ; en matière criminelle, les accusés sont jugés par leurs pairs ; au-dessus de toutes les juridictions, il y a une juridiction suprême chargée de casser les arrêts qui seraient rendus en violation des lois. Les citoyens eux-mêmes sont armés, pour la défense de leurs droits, par l’institution de milices bourgeoises qui concourent à la police des cités ; le plus simple particulier peut, par voie de pétition, faire monter sa plainte jusqu’aux pieds des assemblées souveraines qui représentent la nation. Les communes sont administrées par des officiers publics nommés à l’élection. Chaque année, de grandes assemblées provinciales, également issues du suffrage, se réunissent pour exprimer les besoins et les vœux des populations qui les entourent.

Telle est l’image trop affaiblie, ô Machiavel, de quelques-unes des institutions qui fleurissent aujourd’hui dans les États modernes, et notamment dans ma belle patrie ; mais comme la publicité est de l’essence des pays libres, toutes ces institutions ne pourraient vivre longtemps si elles ne fonctionnaient au grand jour. Une puissance encore inconnue dans votre siècle, et qui ne faisait que naître de mon temps, est venu leur donner le dernier souffle de la vie. C’est la presse longtemps proscrite, encore décriée par l’ignorance, mais à laquelle on pourrait appliquer le beau mot qu’a dit Adam Smith, en parlant du crédit : C’est une voie publique. C’est par cette voie, en effet, que se manifeste tout le mouvement des idées chez les peuples modernes. La presse exerce dans l’État comme des fonctions de police : elle exprime les besoins, traduit les plaintes, dénonce les abus, les actes arbitraires ; elle contraint à la moralité tous les dépositaires du pouvoir ; il lui suffit, pour cela, de les mettre en face de l’opinion.

Dans des sociétés ainsi réglées, ô Machiavel, quelle part pourriez-vous faire à l’ambition des princes et aux entreprises de la tyrannie ? Je n’ignore point par quelles convulsions douloureuses ces progrès ont triomphé. En France, la liberté noyée dans le sang pendant la période révolutionnaire, ne s’est relevée qu’avec la Restauration. Là, de nouvelles commotions se préparaient encore ; mais déjà tous les principes, toutes les institutions dont je vous ai parlé, étaient passés dans les mœurs de la France et des peuples qui gravitent dans la sphère de sa civilisation. J’en ai fini, Machiavel. Les États, comme les souverains, ne se gouvernent plus aujourd’hui que par les règles de la justice. Le ministre moderne qui s’inspirerait de vos leçons ne resterait pas un an au pouvoir ; le monarque qui mettrait en pratique les maximes du Traité du Prince soulèverait contre lui la réprobation de ses sujets ; il serait mis au ban de l’Europe.

Machiavel.

Vous croyez ?

Montesquieu.

Me pardonnerez-vous ma franchise ?

Machiavel.

Pourquoi non ?

Montesquieu.

Dois-je penser que vos idées se sont quelque peu modifiées ?

Machiavel.

Je me propose de démolir, pièce à pièce, toutes les belles choses que vous venez de dire, et de vous démontrer que ce sont mes doctrines seules qui l’emportent même aujourd’hui, malgré les nouvelles idées, malgré les nouvelles mœurs, malgré vos prétendus principes de droit public, malgré toutes les institutions dont vous venez de me parler ; mais permettez-moi, auparavant, de vous adresser une question : Où en êtes-vous resté de l’histoire contemporaine ?

Montesquieu.

Les notions que j’ai acquises sur les divers États de l’Europe vont jusqu’aux derniers jours de l’année 1847. Les hasards de ma marche errante à travers ces espaces infinis et la multitude confuse des âmes qui les remplissent, ne m’en ont fait rencontrer aucune qui ait pu me renseigner au delà de l’époque que je viens de vous dire. Depuis que je suis descendu dans le séjour des ténèbres, j’ai passé un demi-siècle environ parmi les peuples de l’ancien monde, et ce n’est guère que depuis un quart de siècle que j’ai rencontré les légions des peuples modernes ; encore faut-il dire que la plupart arrivaient des coins les plus reculés de l’univers. Je ne sais pas même au juste à quelle année du monde nous en sommes.

Machiavel.

Ici, les derniers sont donc les premiers, ô Montesquieu ! L’homme d’État du moyen-âge, le politique des temps barbares, se trouve en savoir plus que le philosophe du dix-huitième siècle sur l’histoire des temps modernes. Les peuples sont en l’an de grâce 1864.

Montesquieu.

Veuillez donc me faire savoir, Machiavel, je vous en prie instamment, ce qui s’est passé en Europe depuis l’année 1847.

Machiavel.

Non pas, si vous le permettez, avant que je me sois donné le plaisir de porter la déroute au sein de vos théories.

Montesquieu.

Comme il vous plaira ; mais croyez bien que je ne conçois nulle inquiétude à cet égard. Il faut des siècles pour changer les principes et la forme des gouvernements sous lesquels les peuples ont pris l’habitude de vivre. Nul enseignement politique nouveau ne saurait résulter des quinze années qui viennent de s’écouler ; et, dans tous les cas, s’il en était ainsi, ce ne seraient pas les doctrines de Machiavel qui jamais auraient triomphé.

Machiavel.

Vous le pensez ainsi : écoutez-moi donc à votre tour.


QUATRIÈME DIALOGUE


Machiavel.

En écoutant vos théories sur la division des pouvoirs et sur les bienfaits que lui doivent les peuples de l’Europe, je ne pouvais m’empêcher d’admirer, Montesquieu, à quel point l’illusion des systèmes peut s’emparer des plus grands esprits.

Séduit par les institutions de l’Angleterre, vous avez cru pouvoir faire du régime constitutionnel la panacée universelle des États ; mais vous avez compté sans le mouvement irrésistible qui arrache aujourd’hui les sociétés à leurs traditions de la veille. Il ne se passera pas deux siècles avant que cette forme de gouvernement, que vous admirez, ne soit plus en Europe qu’un souvenir historique, quelque chose de suranné et de caduc comme la règle des trois unités d’Aristote.

Permettez-moi d’abord d’examiner en elle-même votre mécanique politique : vous balancez les trois pouvoirs, et vous les confinez chacun dans leur département ; celui-ci fera les lois, cet autre les appliquera, un troisième les exécutera : le prince régnera, les ministres gouverneront. Merveilleuse chose que cette bascule constitutionnelle ! Vous avez tout prévu, tout réglé, sauf le mouvement : le triomphe d’un tel système, ce ne serait pas l’action ; ce serait l’immobilité si le mécanisme fonctionnait avec précision ; mais, en réalité, les choses ne se passeront pas ainsi. À la première occasion, le mouvement se produira par la rupture d’un des ressorts que vous avez si soigneusement forgés. Croyez-vous que les pouvoirs resteront longtemps dans les limites constitutionnelles que vous leur avez assignées, et qu’ils ne parviendront pas à les franchir ? Quelle est l’assemblée législative indépendante qui n’aspirera pas à la souveraineté ? Quelle est la magistrature qui ne fléchira pas au gré de l’opinion ? Quel est le prince, surtout, souverain d’un royaume ou chef d’une république, qui acceptera sans réserve le rôle passif auquel vous l’aurez condamné ; qui, dans le secret de sa pensée, ne méditera pas le renversement des pouvoirs rivaux qui gênent son action ? En réalité, vous aurez mis aux prises toutes les forces contraires, suscité toutes les entreprises, donné des armes à tous les partis. Vous aurez livré le pouvoir à l’assaut de toutes les ambitions, et fait de l’État une arène où se déchaîneront les factions. Dans peu de temps, ce sera le désordre partout ; d’intarissables rhéteurs transformeront en joutes oratoires les assemblées délibérantes ; d’audacieux journalistes, d’effrénés pamphlétaires attaqueront tous les jours la personne du souverain, discréditeront le gouvernement, les ministres, les hommes en place…

Montesquieu.

Je connais depuis longtemps ces reproches adressés aux gouvernements libres. Ils n’ont pas de valeur à mes yeux : les abus ne condamnent point les institutions. Je sais de nombreux États qui vivent en paix, et depuis longtemps sous de telles lois : je plains ceux qui ne peuvent y vivre.

Machiavel.

Attendez : Dans vos calculs, vous n’avez compté qu’avec des minorités sociales. Il y a des populations gigantesques rivées au travail par la pauvreté, comme elles l’étaient autrefois par l’esclavage. Qu’importent, je vous le demande, à leur bonheur toutes vos fictions parlementaires ? Votre grand mouvement politique n’a abouti, en définitive, qu’au triomphe d’une minorité privilégiée par le hasard comme l’ancienne noblesse l’était par la naissance. Qu’importe au prolétaire courbé sur son labeur, accablé sous le poids de sa destinée, que quelques orateurs aient le droit de parler, que quelques journalistes aient le droit d’écrire ? Vous avez créé des droits qui resteront éternellement pour la masse du peuple à l’état de pure faculté, puisqu’il ne saurait s’en servir. Ces droits, dont la loi lui reconnaît la jouissance idéale et dont la nécessité lui refuse l’exercice réel, ne sont pour lui qu’une ironie amère de sa destinée. Je vous réponds qu’un jour il les prendra en haine, et qu’il les détruira de sa main pour se confier au despotisme.

Montesquieu.

Quel mépris Machiavel a-t-il donc pour l’humanité, et quelle idée se fait-il de la bassesse des peuples modernes ? Dieu puissant, je ne croirai pas que tu les aies créés si vils. Machiavel, quoi qu’il en dise, ignore les principes et les conditions d’existence de la civilisation actuelle. Le travail aujourd’hui est la loi commune, comme il est la loi divine ; et, loin qu’il soit un signe de servitude parmi les hommes, il est le lien de leur association, l’instrument de leur égalité.

Les droits politiques n’ont rien d’illusoire pour le peuple dans les États où la loi ne reconnaît point de privilèges et où toutes les carrières sont ouvertes à l’activité individuelle. Sans doute, et dans aucune société il n’en saurait être autrement, l’inégalité des intelligences et des fortunes entraîne pour les individus d’inévitables inégalités dans l’exercice de leurs droits ; mais ne suffit-il pas que ces droits existent pour que le vœu d’une philosophie éclairée soit rempli, pour que l’émancipation des hommes soit assurée dans la mesure où elle peut l’être ? Pour ceux-là mêmes que le hasard a fait naître dans les conditions les plus humbles, n’est-ce rien que de vivre dans le sentiment de leur indépendance et dans leur dignité de citoyens ? Mais ce n’est là qu’un côté de la question ; car si la grandeur morale des peuples est liée à la liberté, ils n’y sont pas rattachés moins étroitement par leurs intérêts matériels.

Machiavel.

C’est ici que je vous attendais. L’école à laquelle vous appartenez a posé des principes dont elle ne paraît pas apercevoir les dernières conséquences : vous croyez qu’ils conduisent au règne de la raison ; je vais vous montrer qu’ils ramènent au règne de la force. Votre système politique, pris dans sa pureté originelle, consiste à donner une part d’action à peu près égale aux divers groupes de forces dont les sociétés se composent, à faire concourir dans une juste proportion les activités sociales ; vous ne voulez pas que l’élément aristocratique prime l’élément démocratique. Cependant, le tempérament de vos institutions est de donner plus de force à l’aristocratie qu’au peuple, plus de force au prince qu’à l’aristocratie, proportionnant ainsi les pouvoirs à la capacité politique de ceux qui doivent les exercer.

Montesquieu.

Vous dites vrai.

Machiavel.

Vous faites participer les différentes classes de la société aux fonctions publiques suivant le degré de leur aptitude et de leurs lumières ; vous émancipez la bourgeoisie par le vote, vous contenez le peuple par le cens ; les libertés populaires créent la puissance de l’opinion, l’aristocratie donne le prestige des grandes manières, le trône jette sur la nation l’éclat du rang suprême ; vous gardez toutes les traditions, tous les grands souvenirs, le culte de toutes les grandes choses. À la surface on voit une société monarchique, mais tout est démocratique au fond ; car, en réalité, il n’y a point de barrières entre les classes, et le travail est l’instrument de toutes les fortunes. N’est-ce pas à peu près cela ?

Montesquieu.

Oui, Machiavel ; et vous savez du moins comprendre les opinions que vous ne partagez pas.

Machiavel.

Eh bien, toutes ces belles choses sont passées ou passeront comme un rêve ; car vous avez un nouveau principe avec lequel toutes les institutions se décomposent avec une rapidité foudroyante.

Montesquieu.

Quel est donc ce principe ?

Machiavel.

C’est celui de la souveraineté populaire. On trouvera, n’en doutez pas, la quadrature du cercle avant d’arriver à concilier l’équilibre des pouvoirs avec l’existence d’un pareil principe chez les nations où il est admis. Le peuple, par une conséquence absolument inévitable, s’emparera, un jour ou l’autre, de tous les pouvoirs dont on a reconnu que le principe était en lui. Sera-ce pour les garder ? Non. Après quelques jours de folie, il les jettera, par lassitude, au premier soldat de fortune qui se trouvera sur son chemin. Dans votre pays, vous avez vu, en 1793, comment les coupe-têtes français ont traité la monarchie représentative : le peuple souverain s’est affirmé par le supplice de son roi, puis il a fait litière de tous ses droits ; il s’est donné à Robespierre, à Barras, à Bonaparte.

Vous êtes un grand penseur, mais vous ne connaissez pas l’inépuisable lâcheté des peuples ; je ne dis pas de ceux de mon temps, mais de ceux du vôtre ; rampants devant la force, sans pitié devant la faiblesse, implacables pour des fautes, indulgents pour des crimes, incapables de supporter les contrariétés d’un régime libre, et patients jusqu’au martyre pour toutes les violences du despotisme audacieux, brisant les trônes dans des moments de colère, et se donnant des maîtres à qui ils pardonnent des attentats pour le moindre desquels ils auraient décapité vingt rois constitutionnels.

Cherchez donc la justice ; cherchez le droit, la stabilité, l’ordre, le respect des formes si compliquées de votre mécanisme parlementaire avec des masses violentes, indisciplinées, incultes, auxquelles vous avez dit : Vous êtes le droit, vous êtes les maîtres, vous êtes les arbitres de l’État ! Oh ! je sais bien que le prudent Montesquieu, le politique circonspect, qui posait les principes et réservait les conséquences, n’a point écrit dans l’Esprit des lois le dogme de la souveraineté populaire ; mais, comme vous le disiez tout à l’heure, les conséquences découlent d’elles-mêmes des principes que vous avez posés. L’affinité de vos doctrines avec celles du Contrat social se fait assez sentir. Aussi, depuis le jour où les révolutionnaires français, jurant in verba magistri, ont écrit : « Une constitution ne peut être que l’ouvrage libre d’une convention entre associés, » le gouvernement monarchique et parlementaire a été condamné à mort dans votre patrie. Vainement on a essayé de restaurer les principes, vainement votre roi, Louis XVIII, en rentrant en France, a-t-il tenté de faire remonter les pouvoirs à leur source en promulguant les déclarations de 89 comme procédant de l’octroi royal, cette pieuse fiction de la monarchie aristocratique était en contradiction trop flagrante avec le passé : elle devait s’évanouir au bruit de la révolution de 1830, comme le gouvernement de 1830, à son tour…

Montesquieu.

Achevez.

Machiavel.

N’anticipons pas. Ce que vous savez, ainsi que moi, du passé, m’autorise, dès à présent, à dire que le principe de la souveraineté populaire est destructif de toute stabilité, qu’il consacre indéfiniment le droit des révolutions. Il met les sociétés en guerre ouverte contre tous les pouvoirs humains et même contre Dieu ; il est l’incarnation même de la force. Il fait du peuple une brute féroce qui s’endort quand elle est repue de sang, et qu’on enchaîne ; et voici la marche invariable que suivent alors les sociétés dont le mouvement est réglé sur ce principe : la souveraineté populaire engendre la démagogie, la démagogie engendre l’anarchie, l’anarchie ramène au despotisme. Le despotisme, pour vous, c’est la barbarie. Eh bien, vous voyez que les peuples retournent à la barbarie par le chemin de la civilisation.

Mais ce n’est pas tout, et je prétends qu’à d’autres points de vue encore le despotisme est la seule forme de gouvernement qui soit réellement appropriée à l’état social des peuples modernes. Vous m’avez dit que leurs intérêts matériels les rattachaient à la liberté ; ici, vous me faites trop beau jeu. Quels sont, en général, les États qui ont besoin de la liberté ? Ce sont ceux qui vivent par de grands sentiments, par de grandes passions, par l’héroïsme, par la foi, même par l’honneur, ainsi que vous le disiez de votre temps en parlant de la monarchie française. Le stoïcisme peut faire un peuple libre ; le christianisme, dans de certaines conditions, pourrait avoir le même privilège. Je comprends les nécessités de la liberté à Athènes, à Rome, chez des nations qui ne respiraient que par la gloire des armes, dont la guerre satisfaisait toutes les expansions, qui avaient besoin d’ailleurs de toutes les énergies du patriotisme, de tous les enthousiasmes civiques pour triompher de leurs ennemis.

Les libertés publiques étaient le patrimoine naturel des États dans lesquels les fonctions serviles et industrielles étaient délaissées aux esclaves, où l’homme était inutile s’il n’était un citoyen. Je conçois encore la liberté à certaines époques de l’ère chrétienne, et notamment dans les petits États reliés entre eux par des systèmes de confédération analogues à ceux des républiques helléniques, comme en Italie et en Allemagne. Je retrouve là une partie des causes naturelles qui rendaient la liberté nécessaire. Elle eût été presque inoffensive dans des temps où le principe de l’autorité n’était pas mis en question, où la religion avait un empire absolu sur les esprits, où le peuple, placé sous le régime tutélaire des corporations, marchait docilement sous la main de ses pasteurs. Si son émancipation politique eût été entreprise alors, elle eût pu l’être sans danger ; car elle se fût accomplie en conformité des principes sur lesquels repose l’existence de toutes les sociétés. Mais, avec vos grands États, qui ne vivent plus que par l’industrie ; avec vos populations sans Dieu et sans foi, dans des temps où les peuples ne se satisfont plus par la guerre, et où leur activité violente se reporte nécessairement au dedans, la liberté, avec les principes qui lui servent de fondement, ne peut être qu’une cause de dissolution et de ruine. J’ajoute qu’elle n’est pas plus nécessaire aux besoins moraux des individus qu’elle ne l’est aux États.

De la lassitude des idées et du choc des révolutions sont sorties des sociétés froides et désabusées qui sont arrivées à l’indifférence en politique comme en religion, qui n’ont plus d’autre stimulant que les jouissances matérielles, qui ne vivent plus que par l’intérêt, qui n’ont d’autre culte que l’or, dont les mœurs mercantiles le disputent à celles des juifs qu’ils ont pris pour modèles. Croyez-vous que ce soit par amour de la liberté en elle-même que les classes inférieures essayent de monter à l’assaut du pouvoir ? C’est par haine de ceux qui possèdent ; au fond, c’est pour leur arracher leurs richesses, instrument des jouissances qu’ils envient.

Ceux qui possèdent implorent de tous les côtés un bras énergique, un pouvoir fort ; ils ne lui demandent qu’une chose, c’est de protéger l’État contre des agitations auxquelles sa constitution débile ne pourrait résister, de leur donner à eux-mêmes la sécurité nécessaire pour qu’ils puissent jouir et faire leurs affaires. Quelles formes de gouvernement voulez vous appliquer à des sociétés où la corruption s’est glissée partout, où la fortune ne s’acquiert que par les surprises de la fraude, où la morale n’a plus de garantie que dans les lois répressives, où le sentiment de la patrie lui-même s’est éteint dans je ne sais quel cosmopolitisme universel ?

Je ne vois de salut pour ces sociétés, véritables colosses aux pieds d’argile, que dans l’institution d’une centralisation à outrance, qui mette toute la force publique à la disposition de ceux qui gouvernent ; dans une administration hiérarchique semblable à celle de l’empire romain, qui règle mécaniquement tous les mouvements des individus ; dans un vaste système de législation qui reprenne en détail toutes les libertés qui ont été imprudemment données ; dans un despotisme gigantesque, enfin, qui puisse frapper immédiatement et à toute heure, tout ce qui résiste, tout ce qui se plaint. Le Césarisme du Bas-Empire me paraît réaliser assez bien ce que je souhaite pour le bien-être des sociétés modernes. Grâce à ces vastes appareils qui fonctionnent déjà, m’a-t-on dit, en plus d’un pays de l’Europe, elles peuvent vivre en paix, comme en Chine, comme au Japon, comme dans l’Inde. Il ne faut pas qu’un vulgaire préjugé nous fasse mépriser ces civilisations orientales, dont on apprend chaque jour à mieux apprécier les institutions. Le peuple chinois, par exemple, est très-commerçant et très-bien administré.


CINQUIÈME DIALOGUE


Montesquieu.

J’hésite à vous répondre, Machiavel, car il y a dans vos dernières paroles je ne sais quelle raillerie satanique, qui me laisse intérieurement le soupçon que vos discours ne sont pas complétement d’accord avec vos secrètes pensées. Oui, vous avez la fatale éloquence qui fait perdre la trace de la vérité, et vous êtes bien le sombre génie dont le nom est encore l’effroi des générations présentes. Je reconnais de bonne grâce, toutefois, qu’avec un aussi puissant esprit on perdrait trop à se taire ; je veux vous écouter jusqu’au bout, et je veux même vous répondre quoique, dès à présent, j’aie peu d’espoir de vous convaincre. Vous venez de faire de la société moderne un tableau vraiment sinistre ; je ne puis savoir s’il est fidèle, mais il est au moins incomplet, car en toute chose, à côté du mal il y a le bien, et vous ne m’avez montré que le mal ; vous ne m’avez, d’ailleurs, pas donné le moyen de vérifier jusqu’à quel point vous êtes dans le vrai, car je ne sais ni de quels peuples ni de quels États vous avez voulu parler, quand vous m’avez fait cette noire peinture des mœurs contemporaines.

Machiavel.

Eh bien, admettons que j’aie pris pour exemple celle de toutes les nations de l’Europe qui est le plus avancée en civilisation, et à qui, je m’empresse de le dire, pourrait le moins s’appliquer le portrait que je viens de faire…

Montesquieu.

C’est donc de la France que vous voulez parler ?

Machiavel.

Eh bien, oui.

Montesquieu.

Vous avez raison, car c’est là qu’ont le moins pénétré les sombres doctrines du matérialisme. C’est la France qui est restée le foyer des grandes idées et des grandes passions dont vous croyez la source tarie, et c’est de là que sont partis ces grands principes du droit public, auxquels vous ne faites point de place dans le gouvernement des États.

Machiavel.

Vous pouvez ajouter que c’est le champ d’expérience consacré des théories politiques.

Montesquieu.

Je ne connais point d’expérience qui ait encore profité, d’une manière durable, à l’établissement du despotisme, en France pas plus qu’ailleurs, chez les nations contemporaines ; et c’est ce qui tout d’abord me fait trouver bien peu conformes à la réalité des choses, vos théories sur la nécessité du pouvoir absolu. Je ne connais, jusqu’à présent, que deux États en Europe complétement privés des institutions libérales, qui ont modifié de toutes parts l’élément monarchique pur : ce sont la Turquie et la Russie, et encore si vous regardiez de près aux mouvements intérieurs qui s’opèrent au sein de cette dernière puissance, peut-être y trouveriez-vous les symptômes d’une transformation prochaine. Vous m’annoncez, il est vrai, que, dans un avenir plus ou moins rapproché, les peuples, menacés d’une dissolution inévitable, reviendront au despotisme comme à l’arche de salut ; qu’ils se constitueront sous la forme de grandes monarchies absolues, analogues à celles de l’Asie ; ce n’est là qu’une prédiction : dans combien de temps s’accomplira-t-elle ?

Machiavel.

Avant un siècle.

Montesquieu.

Vous êtes devin ; un siècle, c’est toujours autant de gagné ; mais laissez-moi vous dire maintenant pourquoi votre prédiction ne s’accomplira pas. Les sociétés modernes ne doivent plus être envisagées aujourd’hui avec les yeux du passé. Leurs mœurs, leurs habitudes, leurs besoins, tout a changé. Il ne faut donc pas se fier sans réserve aux inductions de l’analogie historique, quand il s’agit de juger de leurs destinées. Il faut se garder surtout de prendre pour des lois universelles des faits qui ne sont que des accidents, et de transformer en règles générales les nécessités de telles situations ou de tels temps. De ce que le despotisme est arrivé plusieurs fois dans l’histoire, comme conséquence des perturbations sociales, s’ensuit-il qu’il doit être pris pour règle de gouvernement ? De ce qu’il a pu servir de transition dans le passé, en conclurai-je qu’il soit propre à résoudre les crises des époques modernes ? N’est-il pas plus rationnel de dire que d’autres maux appellent d’autres remèdes, d’autres problèmes d’autres solutions, d’autres mœurs sociales d’autres mœurs politiques ? Une loi invariable des sociétés, c’est qu’elles tendent au perfectionnement, au progrès ; l’éternelle sagesse les y a, si je puis le dire, condamnées ; elle leur a refusé le mouvement en sens contraire. Ce progrès, il faut qu’elles l’atteignent.

Machiavel.

Ou qu’elles meurent.

Montesquieu.

Ne nous plaçons pas dans les extrêmes ; les sociétés ne meurent jamais quand elles sont en voie d’enfantement. Lorsqu’elles se sont constituées sous le mode qui leur convient, leurs institutions peuvent s’altérer, tomber en décadence et périr ; mais elles ont duré plusieurs siècles. C’est ainsi que les divers peuples de l’Europe ont passé, par des transformations successives, du système féodal au système monarchique, et du système monarchique pur au régime constitutionnel. Ce développement progressif, dont l’unité est si imposante, n’a rien de fortuit ; il est arrivé comme la conséquence nécessaire du mouvement qui s’est opéré dans les idées avant de se traduire dans les faits.

Les sociétés ne peuvent avoir d’autres formes de gouvernement que celles qui sont en rapport avec leurs principes, et c’est contre cette loi absolue que vous vous inscrivez, quand vous croyez le despotisme compatible avec la civilisation moderne. Tant que les peuples ont regardé la souveraineté comme une émanation pure de la volonté divine, ils se sont soumis sans murmure au pouvoir absolu ; tant que leurs institutions ont été insuffisantes pour assurer leur marche, ils ont accepté l’arbitraire. Mais, du jour où leurs droits ont été reconnus et solennellement déclarés ; du jour où des institutions plus fécondes ont pu résoudre par la liberté toutes les fonctions du corps social, la politique à l’usage des princes est tombée de son haut ; le pouvoir est devenu comme une dépendance du domaine public ; l’art du gouvernement s’est changé en une affaire d’administration. Aujourd’hui les choses sont ordonnées de telle sorte, dans les États, que la puissance dirigeante n’y paraît plus que comme le moteur des forces organisées.

À coup sûr, si vous supposez ces sociétés infectées de toutes les corruptions, de tous les vices dont vous me parliez il n’y a qu’un instant, elles marcheront d’un pas rapide vers la décomposition ; mais comment ne voyez-vous pas que l’argument que vous en tirez est une véritable pétition de principe ? Depuis quand la liberté abaisse-t-elle les âmes et dégrade-t-elle les caractères ? Ce ne sont pas là les enseignements de l’histoire ; car elle atteste partout en traits de feu que les peuples les plus grands ont été les peuples les plus libres. Si les mœurs se sont avilies, comme vous le dites, dans quelque partie de l’Europe que j’ignore, c’est que le despotisme y aurait passé ; c’est que la liberté s’y serait éteinte ; il faut donc la maintenir là où elle est, et la rétablir là où elle n’est plus.

Nous sommes, en ce moment, ne l’oubliez pas, sur le terrain des principes ; et si les vôtres différent des miens, je leur demande d’être invariables ; or, je ne sais plus où j’en suis quand je vous entends vanter la liberté dans l’antiquité, et la proscrire dans les temps modernes, la repousser ou l’admettre suivant les temps ou les lieux. Ces distinctions, en les supposant justifiées, n’en laissent pas moins le principe intact, et c’est au principe seul que je m’attache.

Machiavel.

Comme un habile pilote, je vois que vous évitez les écueils, en vous tenant dans la haute mer. Les généralités sont d’un grand secours dans la discussion ; mais j’avoue que je suis très-impatient de savoir comment le grave Montesquieu s’en tirera avec le principe de la souveraineté populaire. Je n’ai pu savoir, jusqu’à ce moment, s’il faisait, ou non, partie de votre système. L’admettez-vous, ou ne l’admettez-vous pas ?

Montesquieu.

Je ne puis répondre à une question qui se pose dans ces termes.

Machiavel.

Je savais bien que votre raison elle-même se troublerait devant ce fantôme.

Montesquieu.

Vous vous trompez, Machiavel ; mais, avant de vous répondre, je devais vous rappeler ce qu’ont été mes écrits et le caractère de la mission qu’ils ont pu remplir. Vous avez rendu mon nom solidaire des iniquités de la Révolution française : c’est un jugement bien sévère pour le philosophe qui a marché d’un pas si prudent dans la recherche de la vérité. Né dans un siècle d’effervescence intellectuelle, à la veille d’une révolution qui devait emporter dans ma patrie les anciennes formes du gouvernement monarchique, je puis dire qu’aucune des conséquences prochaines du mouvement qui se faisait dans les idées n’échappa dès lors à ma vue. Je ne pus méconnaître que le système de la division des pouvoirs déplacerait nécessairement un jour le siège de la souveraineté.

Ce principe, mal connu, mal défini, mal appliqué surtout, pouvait engendrer des équivoques terribles, et bouleverser la société française de fond en comble. Le sentiment de ces périls devint la règle de mes ouvrages. Aussi tandis que d’imprudents novateurs, s’attaquant immédiatement à la source du pouvoir, préparaient, à leur insu, une catastrophe formidable, je m’appliquais uniquement à étudier les formes des gouvernements libres, à dégager les principes proprement dits qui président à leur établissement. Homme d’État plutôt que philosophe, jurisconsulte plus que théologien, législateur pratique, si la hardiesse d’un tel mot m’est permise, plutôt que théoricien, je croyais faire plus pour mon pays en lui apprenant à se gouverner, qu’en mettant en question le principe même de l’autorité. À Dieu ne plaise pourtant que j’essaye de me faire un mérite plus pur aux dépens de ceux qui, comme moi, ont cherché de bonne foi la vérité ! Nous avons tous commis des fautes, mais à chacun la responsabilité de ses œuvres.

Oui, Machiavel, et c’est une concession que je n’hésite point à vous faire, vous aviez raison tout à l’heure quand vous disiez qu’il eût fallu que l’émancipation du peuple français se fît en conformité des principes supérieurs qui président à l’existence des sociétés humaines, et cette réserve vous laisse prévoir le jugement que je vais porter sur le principe de la souveraineté populaire.

D’abord, je n’admets point une désignation qui semble exclure de la souveraineté les classes les plus éclairées de la société. Cette distinction est fondamentale, parce qu’elle fera d’un État une démocratie pure ou un État représentatif. Si la souveraineté réside quelque part, elle réside dans la nation tout entière ; je l’appellerai donc tout d’abord la souveraineté nationale. Mais l’idée de cette souveraineté n’est pas une vérité absolue, elle n’est que relative. La souveraineté du pouvoir humain correspond à une idée profondément subversive, la souveraineté du droit humain ; c’est cette doctrine matérialiste et athée, qui a précipité la Révolution française dans le sang, et lui a infligé l’opprobre du despotisme après le délire de l’indépendance. Il n’est pas exact de dire que les nations sont maîtresses absolues de leurs destinées, car leur souverain maître c’est Dieu lui-même, et elles ne seront jamais hors de sa puissance. Si elles possédaient la souveraineté absolue, elles pourraient tout, même contre la justice éternelle, même contre Dieu ; qui oserait aller jusque-là ? Mais le principe du droit divin, avec la signification qui s’y trouve communément attachée, n’est pas un principe moins funeste, car il voue les peuples à l’obscurantisme, à l’arbitraire, au néant, il reconstitue logiquement le régime des castes, il fait des peuples un troupeau d’esclaves, conduits, comme dans l’Inde, par la main des prêtres, et tremblant sous la verge du maître. Comment en serait-il autrement ? Si le souverain est l’envoyé de Dieu, s’il est le représentant même de la Divinité sur la terre, il a tout pouvoir sur les créatures humaines soumises à son empire, et ce pouvoir n’aura de frein que dans des règles générales d’équité, dont il sera toujours facile de s’affranchir.

C’est dans le champ qui sépare ces deux opinions extrêmes, que se sont livrées les furieuses batailles de l’esprit de parti ; les uns s’écrient : Point d’autorité divine ! les autres : Point d’autorité humaine ! Ô Providence suprême, ma raison se refuse à accepter l’une ou l’autre de ces alternatives ; elles me paraissent toutes deux un égal blasphème contre ta sagesse ! Entre le droit divin qui exclut l’homme et le droit humain qui exclut Dieu, il y a la vérité, Machiavel ; les nations comme les individus sont libres entre les mains de Dieu. Elles ont tous les droits, tous les pouvoirs, à la charge d’en user suivant les règles de la justice éternelle. La souveraineté est humaine en ce sens qu’elle est donnée par les hommes, et que ce sont les hommes qui l’exercent ; elle est divine en ce sens qu’elle est instituée par Dieu, et qu’elle ne peut s’exercer que suivant les préceptes qu’il a établis.


SIXIÈME DIALOGUE


Machiavel.

Je désirerais arriver à des conséquences précises. Jusqu’où la main de Dieu s’étend-elle sur l’humanité ? Qui est-ce qui fait les souverains ?

Montesquieu.

Ce sont les peuples.

Machiavel.

Il est écrit : Per me reges regnant. Ce qui signifie au pied de la lettre : Dieu fait les rois.

Montesquieu.

C’est une traduction à l’usage du Prince, ô Machiavel, et elle vous a été empruntée dans ce siècle par un de vos plus illustres partisans[3], mais ce n’est pas celle de l’Écriture sainte. Dieu a institué la souveraineté, il n’institue pas les souverains. Sa main toute-puissante s’est arrêtée là, parce que c’est là que commence le libre arbitre humain. Les rois règnent selon mes commandements, ils doivent régner suivant ma loi, tel est le sens du livre divin. S’il en était autrement, il faudrait dire que les bons comme les mauvais princes sont établis par la Providence ; il faudrait s’incliner devant Néron comme devant Titus, devant Caligula comme devant Vespasien. Non, Dieu n’a pas voulu que les dominations les plus sacriléges pussent invoquer sa protection, que les tyrannies les plus viles pussent se réclamer de son investiture. Aux peuples comme aux rois il a laissé la responsabilité de leurs actes.

Machiavel.

Je doute fort que tout cela soit orthodoxe. Quoi qu’il en soit, suivant vous, ce sont les peuples qui disposent de l’autorité souveraine ?

Montesquieu.

Prenez garde, en le contestant, de vous élever contre une vérité de pur sens commun. Ce n’est pas là une nouveauté dans l’histoire. Dans les temps anciens, au moyen âge, partout où la domination s’est établie en dehors de l’invasion ou de la conquête, le pouvoir souverain a pris naissance par la volonté libre des peuples, sous la forme originelle de l’élection. Pour n’en citer qu’un exemple, c’est ainsi qu’en France le chef de la race carlovingienne a succédé aux descendants de Clovis, et la dynastie de Hugues Capet à celle de Charlemagne[4]. Sans doute l’hérédité est venue se substituer à l’élection. L’éclat des services rendus, la reconnaissance publique, les traditions ont fixé la souveraineté dans les principales familles de l’Europe, et rien n’était plus légitime. Mais le principe de la toute-puissance nationale s’est constamment retrouvé au fond des révolutions, il a toujours été appelé pour la consécration des pouvoirs nouveaux. C’est un principe antérieur et préexistant qui n’a fait que se réaliser plus étroitement dans les diverses constitutions des États modernes.

Machiavel.

Mais si ce sont les peuples qui choisissent leurs maîtres, ils peuvent donc aussi les renverser ? S’ils ont le droit d’établir la forme de gouvernement qui leur convient, qui les empêchera d’en changer au gré de leur caprice ? Ce ne sera pas le régime de l’ordre et de la liberté qui sortira de vos doctrines, ce sera l’ère indéfinie des révolutions.

Montesquieu.

Vous confondez le droit avec l’abus qui peut résulter de son exercice, les principes avec leur application ; ce sont là des distinctions fondamentales, sans lesquelles on ne peut s’entendre.

Machiavel.

N’espérez pas m’échapper, je vous demande des conséquences logiques ; refusez-les-moi si vous le voulez. Je désire savoir si, d’après vos principes, les peuples ont le droit de renverser leurs souverains ?

Montesquieu.

Oui, dans des cas extrêmes et pour des causes justes.

Machiavel.

Qui sera juge de ces cas extrêmes et de la justice de ces extrémités ?

Montesquieu.

Et qui voulez-vous qui le soit, sinon les peuples eux-mêmes ? Les choses se sont-elles passées autrement depuis le commencement du monde ? C’est là une sanction redoutable sans doute, mais salutaire, mais inévitable. Comment ne voyez-vous pas que la doctrine contraire, celle qui commanderait aux hommes le respect des gouvernements les plus odieux, les ferait retomber sous le joug du fatalisme monarchique ?

Machiavel.

Votre système n’a qu’un inconvénient, c’est qu’il suppose l’infaillibilité de la raison chez les peuples ; mais n’ont-ils pas, comme les hommes, leurs passions, leurs erreurs, leurs injustices ?

Montesquieu.

Quand les peuples feront des fautes, ils en seront punis comme des hommes qui ont péché contre la loi morale.

Machiavel.

Et comment ?

Montesquieu.

Ils en seront punis par les fléaux de la discorde, par l’anarchie, par le despotisme même. Il n’y a pas d’autre justice sur la terre, en attendant celle de Dieu.

Machiavel.

Vous venez de prononcer le mot de despotisme, vous voyez qu’on y revient.

Montesquieu.

Cette objection n’est pas digne de votre grand esprit, Machiavel ; je me suis prêté aux conséquences les plus extrêmes des principes que vous combattez, cela suffisait pour que la notion du vrai fût faussée. Dieu n’a accordé aux peuples ni le pouvoir, ni la volonté de changer ainsi les formes de gouvernement qui sont le mode essentiel de leur existence. Dans les sociétés politiques comme dans les êtres organisés, la nature des choses limite d’elle-même l’expansion des forces libres. Il faut que la portée de votre argument se restreigne à ce qui est acceptable pour la raison.

Vous croyez que, sous l’influence des idées modernes, les révolutions seront plus fréquentes ; elles ne le seront pas davantage, il est possible qu’elles le soient moins. Les nations, en effet, comme vous le disiez tout à l’heure, vivent actuellement par l’industrie, et ce qui vous paraît une cause de servitude est tout à la fois un principe d’ordre et de liberté. Les civilisations industrielles ont des plaies que je n’ignore point, mais il ne faut pas nier leurs bienfaits, ni dénaturer leurs tendances. Des sociétés qui vivent par le travail, par l’échange, par le crédit sont des sociétés essentiellement chrétiennes, quoi qu’on dise, car toutes ces formes si puissantes et si variées de l’industrie ne sont au fond que l’application de quelques grandes idées morales empruntées au christianisme, source de toute force comme de toute vérité.

L’industrie joue un rôle si considérable dans le mouvement des sociétés modernes, que l’on ne peut faire, au point de vue où vous vous placez, aucun calcul exact sans tenir compte de son influence ; et cette influence n’est pas du tout celle que vous avez cru pouvoir lui assigner. La science qui cherche les rapports de la vie industrielle et les maximes qui s’en dégagent, sont tout ce qu’il y a de plus contraire au principe de la concentration des pouvoirs. La tendance de l’économie politique est de ne voir dans l’organisme politique qu’un mécanisme nécessaire, mais très-coûteux, dont il faut simplifier les ressorts, et elle réduit le rôle du gouvernement à des fonctions tellement élémentaires, que son plus grand inconvénient est peut-être d’en détruire le prestige. L’industrie est l’ennemie-née des révolutions, car sans l’ordre social elle périt et avec elle s’arrête le mouvement vital des peuples modernes. Elle ne peut se passer de liberté, car elle ne vit que par des manifestations de la liberté ; et, remarquez-le bien, les libertés en matière d’industrie engendrent nécessairement les libertés politiques, si bien que l’on a pu dire que les peuples les plus avancés en industrie sont aussi les plus avancés en liberté. Laissez là l’Inde et laissez la Chine qui vivent sous le destin aveugle de la monarchie absolue, jetez les yeux en Europe, et vous verrez.

Vous venez de prononcer de nouveau le mot de despotisme, eh bien, Machiavel, vous dont le sombre génie s’est si profondément assimilé toutes les voies souterraines, toutes les combinaisons occultes, tous les artifices de lois et de gouvernement à l’aide desquels on peut enchaîner le mouvement des bras et de la pensée chez les peuples ; vous qui méprisez les hommes, vous qui rêvez pour eux les dominations terribles de l’Orient, vous dont les doctrines politiques sont empruntées aux théories effrayantes de la mythologie indienne, veuillez me dire, je vous en conjure, comment vous vous y prendriez pour organiser le despotisme chez les peuples dont le droit public repose essentiellement sur la liberté, dont la morale et la religion développent tous les mouvements dans le même sens, chez des nations chrétiennes qui vivent par le commerce et par l’industrie, dans des États dont les corps politiques sont en présence de la publicité de la presse qui jette des flots de lumière dans les coins les plus obscurs du pouvoir ; faites appel à toutes les ressources de votre puissante imagination, cherchez, inventez, et si vous résolvez ce problème, je déclarerai avec vous que l’esprit moderne est vaincu.

Machiavel.

Prenez garde, vous me donnez beau jeu, je pourrais vous prendre au mot.

Montesquieu.

Faites-le, je vous en conjure.

Machiavel.

Je compte bien n’y pas manquer.

Montesquieu.

Dans quelques heures nous serons peut-être séparés. Ces parages ne vous sont point connus, suivez-moi dans les détours que je vais faire avec vous le long de ce sombre sentier, nous pourrons éviter encore quelques heures le reflux des ombres que vous voyez là-bas.


SEPTIÈME DIALOGUE


Machiavel.

Nous pouvons nous arrêter ici.

Montesquieu.

Je vous écoute.

Machiavel.

Je dois vous dire d’abord que vous vous êtes trompé du tout au tout sur l’application de mes principes. Le despotisme se présente toujours à vos yeux avec les formes caduques du monarchisme oriental, mais ce n’est pas ainsi que je l’entends ; avec des sociétés nouvelles, il faut employer des procédés nouveaux. Il ne s’agit pas aujourd’hui, pour gouverner, de commettre des iniquités violentes, de décapiter ses ennemis, de dépouiller ses sujets de leurs biens, de prodiguer les supplices ; non, la mort, la spoliation et les tourments physiques ne peuvent jouer qu’un rôle assez secondaire dans la politique intérieure des États modernes.

Montesquieu.

C’est heureux.

Machiavel.

Sans doute j’ai peu d’admiration, je l’avoue, pour vos civilisations à cylindres et à tuyaux ; mais je marche, croyez-le bien, avec le siècle ; la puissance des doctrines auxquelles est attaché mon nom, c’est qu’elles s’accommodent à tous les temps et à toutes les situations. Machiavel aujourd’hui a des petits-fils qui savent le prix de ses leçons. On me croit bien vieux, et tous les jours je rajeunis sur la terre.

Montesquieu.

Vous raillez-vous ?

Machiavel.

Écoutez-moi et vous en jugerez. Il s’agit moins aujourd’hui de violenter les hommes que de les désarmer, de comprimer leurs passions politiques que de les effacer, de combattre leurs instincts que de les tromper, de proscrire leurs idées que de leur donner le change en se les appropriant.

Montesquieu.

Et comment cela ? Car je n’entends pas ce langage.

Machiavel.

Permettez ; c’est là la partie morale de la politique, nous arriverons tout à l’heure aux applications. Le principal secret du gouvernement consiste à affaiblir l’esprit public, au point de le désintéresser complétement des idées et des principes avec lesquels on fait aujourd’hui les révolutions. Dans tous les temps, les peuples comme les hommes se sont payés de mots. Les apparences leur suffisent presque toujours ; ils n’en demandent pas plus. On peut donc établir des institutions factices qui répondent à un langage et à des idées également factices ; il faut avoir le talent de ravir aux partis cette phraséologie libérale, dont ils s’arment contre le gouvernement. Il faut en saturer les peuples jusqu’à la lassitude, jusqu’au dégoût. On parle souvent aujourd’hui de la puissance de l’opinion, je vous montrerai qu’on lui fait exprimer ce qu’on veut quand on connaît bien les ressorts cachés du pouvoir. Mais avant de songer à la diriger, il faut l’étourdir, la frapper d’incertitude par d’étonnantes contradictions, opérer sur elle d’incessantes diversions, l’éblouir par toutes sortes de mouvements divers, l’égarer insensiblement dans ses voies. Un des grands secrets du jour est de savoir s’emparer des préjugés et des passions populaires, de manière à introduire une confusion de principes qui rend toute entente impossible entre ceux qui parlent la même langue et ont les mêmes intérêts.

Montesquieu.

Où allez vous avec ces paroles dont l’obscurité a quelque chose de sinistre ?

Machiavel.

Si le sage Montesquieu entend mettre du sentiment à la place de la politique, je dois peut-être m’arrêter ici ; je n’ai pas prétendu me placer sur le terrain de la morale. Vous m’avez défié d’arrêter le mouvement dans vos sociétés sans cesse tourmentées par l’esprit d’anarchie et de révolte. Voulez-vous me laisser dire comment je résoudrais le problème ? Vous pouvez mettre à l’abri vos scrupules en acceptant cette thèse comme une question de curiosité pure.

Montesquieu.

Soit.

Machiavel.

Je conçois d’ailleurs que vous me demandiez des indications plus précises, j’y arriverai ; mais laissez-moi vous dire d’abord à quelles conditions essentielles le prince peut espérer aujourd’hui de consolider son pouvoir. Il devra s’attacher avant tout à détruire les partis, à dissoudre les forces collectives partout où elles existent, à paralyser dans toutes ses manifestations l’initiative individuelle ; ensuite le niveau des caractères descendra de lui-même, et tous les bras molliront bientôt contre la servitude. Le pouvoir absolu ne sera plus un accident, il deviendra un besoin. Ces préceptes politiques ne sont pas entièrement nouveaux, mais, comme je vous le disais, ce sont les procédés qui doivent l’être. Un grand nombre de ces résultats peut s’obtenir par de simples règlements de police et d’administration. Dans vos sociétés si belles, si bien ordonnées, à la place des monarques absolus, vous avez mis un monstre qui s’appelle l’État, nouveau Briarée dont les bras s’étendent partout, organisme colossal de tyrannie à l’ombre duquel le despotisme renaîtra toujours. Eh bien, sous l’invocation de l’État, rien ne sera plus facile que de consommer l’œuvre occulte dont je vous parlais tout à l’heure, et les moyens d’action les plus puissants peut-être seront précisément ceux que l’on aura le talent d’emprunter à ce même régime industriel qui fait votre admiration.

À l’aide du seul pouvoir réglementaire, j’instituerais, par exemple, d’immenses monopoles financiers, réservoirs de la fortune publique, dont dépendrait si étroitement le sort de toutes les fortunes privées, qu’elles s’engloutiraient avec le crédit de l’État le lendemain de toute catastrophe politique. Vous êtes un économiste, Montesquieu, pesez la valeur de cette combinaison.

Chef du gouvernement, tous mes édits, toutes mes ordonnances tendraient constamment au même but : annihiler les forces collectives et individuelles ; développer démesurément la prépondérance de l’État, en faire le souverain protecteur, promoteur et rémunérateur.

Voici une autre combinaison empruntée à l’ordre industriel : Dans le temps actuel, l’aristocratie, en tant que force politique, a disparu ; mais la bourgeoisie territoriale est encore un élément de résistance dangereux pour les gouvernements, parce qu’elle est d’elle-même indépendante ; il peut être nécessaire de l’appauvrir ou même de la ruiner complétement. Il suffit, pour cela, d’aggraver les charges qui pèsent sur la propriété foncière, de maintenir l’agriculture dans un état d’infériorité relative, de favoriser à outrance le commerce et l’industrie, mais principalement la spéculation ; car la trop grande prospérité de l’industrie peut elle-même devenir un danger, en créant un nombre trop considérable de fortunes indépendantes.

On réagira utilement contre les grands industriels, contre les fabricants, par l’excitation à un luxe disproportionné, par l’élévation du taux des salaires, par des atteintes profondes habilement portées aux sources de la production. Je n’ai pas besoin de développer ces idées, vous sentez à merveille dans quelles circonstances et sous quels prétextes tout cela peut se faire. L’intérêt du peuple, et même une sorte de zèle pour la liberté, pour les grands principes économiques, couvriront aisément, si on le veut, le véritable but. Il est inutile d’ajouter que l’entretien perpétuel d’une armée formidable sans cesse exercée par des guerres extérieures doit être le complément indispensable de ce système ; il faut arriver à ce qu’il n’y ait plus, dans l’État, que des prolétaires, quelques millionnaires et des soldats.

Montesquieu.

Continuez.

Machiavel.

Voilà pour la politique intérieure de l’État. À l’extérieur il faut exciter, d’un bout de l’Europe à l’autre, la fermentation révolutionnaire que l’on comprime chez soi. Il en résulte deux avantages considérables : l’agitation libérale au dehors fait passer sur la compression du dedans. De plus, on tient par là en respect toutes les puissances, chez lesquelles on peut à son gré faire de l’ordre ou du désordre. Le grand point est d’enchevêtrer par des intrigues de cabinet tous les fils de la politique européenne de façon à jouer tour à tour les puissances avec qui l’on traite. Ne croyez pas que cette duplicité, si elle est bien soutenue, puisse tourner au détriment d’un souverain. Alexandre VI ne fit jamais que tromper dans ses négociations diplomatiques et cependant, il réussit toujours, tant il avait la science de l’astuce[5]. Mais dans ce que vous appelez aujourd’hui le langage officiel, il faut un contraste frappant, et là on ne saurait affecter trop d’esprit de loyauté et conciliation ; les peuples qui ne voient que l’ apparence des choses, feront une réputation de sagesse au souverain qui saura se conduire ainsi.

À toute agitation intérieure, il doit pouvoir répondre par une guerre extérieure ; à toute révolution imminente, par une guerre générale ; mais comme, en politique, les paroles ne doivent jamais être d’accord avec les actes, il faut que, dans ces diverses conjonctures, le prince soit assez habile pour déguiser ses véritables desseins sous des desseins contraires ; il doit toujours avoir l’air de céder à la pression de l’opinion quand il exécute ce que sa main a secrètement préparé.

Pour résumer d’un mot tout le système, la révolution se trouve contenue dans l’État, d’un côté, par la terreur de l’anarchie, de l’autre, par la banqueroute, et, à tout prendre, par la guerre générale.

Vous avez pu voir déjà, par les indications rapides que je viens de vous donner, quel rôle important l’art de la parole est appelé à jouer dans la politique moderne. Je suis loin, comme vous le verrez, de dédaigner la presse, et je saurais au besoin me servir de la tribune ; l’essentiel est d’employer contre ses adversaires toutes les armes qu’ils pourraient employer contre vous. Non content de m’appuyer sur la force violente de la démocratie, je voudrais emprunter aux subtilités du droit leurs ressources les plus savantes. Quand on prend des décisions qui peuvent paraître injustes ou téméraires, il est essentiel de savoir les énoncer en de bons termes, de les appuyer des raisons les plus élevées de la morale et du droit.

Le pouvoir que je rêve, bien loin, comme vous le voyez, d’avoir des mœurs barbares, doit attirer à lui toutes les forces et tous les talents de la civilisation au sein de laquelle il vit. Il devra s’entourer de publicistes, d’avocats, de jurisconsultes, d’hommes de pratique et d’administration, de gens qui connaissent à fond tous les secrets, tous les ressorts de la vie sociale, qui parlent tous les langages, qui aient étudié l’homme dans tous les milieux. Il faut les prendre partout, n’importe où, car ces gens-là rendent des services étonnants par les procédés ingénieux qu’ils appliquent à la politique. Il faut, avec cela, tout un monde d’économistes, de banquiers, d’industriels, de capitalistes, d’hommes à projets, d’hommes à millions, car tout au fond se résoudra par une question de chiffres.

Quant aux principales dignités, aux principaux démembrements du pouvoir, on doit s’arranger pour les donner à des hommes dont les antécédents et le caractère mettent un abîme entre eux et les autres hommes, dont chacun n’ait à attendre que la mort ou l’exil en cas de changement de gouvernement et soit dans la nécessité de défendre jusqu’au dernier souffle tout ce qui est.

Supposez pour un instant que j’aie à ma disposition les différentes ressources morales et matérielles que je viens de vous indiquer, et donnez-moi maintenant une nation quelconque, entendez-vous ! Vous regardez comme un point capital, dans l’Esprit des lois, de ne pas changer le caractère d’une nation[6] quand on veut lui conserver sa vigueur originelle, eh bien, je ne vous demanderais pas vingt ans pour transformer de la manière la plus complète le caractère européen le plus indomptable et pour le rendre aussi docile à la tyrannie que celui du plus petit peuple de l’Asie.

Montesquieu.

Vous venez d’ajouter, en vous jouant, un chapitre au traité du Prince. Quelles que soient vos doctrines, je ne les discute pas ; je ne vous fais qu’une observation. Il est évident que vous n’avez nullement tenu l’engagement que vous aviez pris ; l’emploi de tous ces moyens suppose l’existence du pouvoir absolu, et je vous ai demandé précisément comment vous pourriez l’établir dans des sociétés politiques qui reposent sur des institutions libérales.

Machiavel.

Votre observation est parfaitement juste et je n’entends pas y échapper. Ce début n’était qu’une préface.

Montesquieu.

Je vous mets en présence d’un État fondé sur des institutions représentatives, monarchie ou république ; je vous parle d’une nation familiarisée de longue main avec la liberté, et je vous demande, comment, de là, vous pourrez retourner au pouvoir absolu.

Machiavel.

Rien n’est plus facile.

Montesquieu.

Voyons ?


IIe PARTIE.


HUITIÈME DIALOGUE


Machiavel.

Je prends l’hypothèse qui m’est le plus contraire, je prends un État constitué en république. Avec une monarchie, le rôle que je me propose de jouer serait trop facile. Je prends une République, parce qu’avec une semblable forme de gouvernement, je vais rencontrer une résistance, presque insurmontable en apparence, dans les idées, dans les mœurs, dans les lois. Cette hypothèse vous contrarie t-elle ? J’accepte de vos mains un État quelle que soit sa forme, grand ou petit, je le suppose doté de toutes les institutions qui garantissent la liberté, et je vous adresse cette seule question : Croyez-vous le pouvoir à l’abri d’un coup de main ou de ce que l’on appelle aujourd’hui un coup d’État ?

Montesquieu.

Non, cela est vrai ; mais vous m’accorderez du moins qu’une telle entreprise sera singulièrement difficile dans les sociétés politiques contemporaines, telles qu’elles sont organisées.

Machiavel.

Et pourquoi ? Ces sociétés ne sont-elles pas, comme de tout temps, en proie à des factions ? N’y a-t-il pas partout des éléments de guerre civile, des partis, des prétendants ?

Montesquieu.

C’est possible ; mais je crois pouvoir vous faire sentir d’un mot où est votre erreur. Ces usurpations, nécessairement très-rares parce qu’elles sont pleines de périls et qu’elles répugnent aux mœurs modernes, en supposant qu’elles réussissent, n’auraient nullement l’importance que vous paraissez leur attribuer. Un changement de pouvoir n’amènerait pas un changement d’institutions. Un prétendant troublera l’État, soit ; son parti triomphera, je l’admets ; le pouvoir est en d’autres mains, voilà tout ; mais le droit public et le fond même des institutions restent d’aplomb. C’est là ce qui me touche.

Machiavel.

Est-il vrai que vous ayez une telle illusion ?

Montesquieu.

Établissez le contraire.

Machiavel.

Vous m’accordez donc, pour un moment, le succès d’une entreprise armée contre le pouvoir établi ?

Montesquieu.

Oui.

Machiavel.

Remarquez bien alors dans quelle situation je me trouve placé. J’ai supprimé momentanément tout pouvoir autre que le mien. Si les institutions encore debout peuvent élever devant moi quelque obstacle, c’est de pure forme ; en fait, les actes de ma volonté ne peuvent rencontrer aucune résistance réelle ; enfin je suis dans cette condition extra-légale, que les Romains appelaient d’un mot si beau et si puissamment énergique : la dictature. C’est-à-dire que je puis tout ce que je veux à l’heure présente, que je suis législateur, exécuteur, justicier, et à cheval comme chef d’armée.

Retenez ceci. Maintenant j’ai triomphé par l’appui d’une faction, c’est-à-dire que cet événement n’a pu s’accomplir qu’au milieu d’une profonde dissension intérieure. On peut dire au hasard, mais sans se tromper, quelles en sont les causes. Ce sera un antagonisme entre l’aristocratie et le peuple ou entre le peuple et la bourgeoisie. Pour le fond des choses, ce ne peut être que cela ; à la surface, ce sera un pêle-mêle d’idées, d’opinions, d’influences et de courants contraires, comme dans tous les États où la liberté aura été un moment déchaînée. Il y aura là des éléments politiques de toute espèce, des tronçons de partis autrefois victorieux, aujourd’hui vaincus, des ambitions effrénées, des convoitises ardentes, des haines implacables, des terreurs partout, des hommes de toute opinion et de toute doctrine, des restaurateurs d’anciens régimes, des démagogues, des anarchistes, des utopistes, tous à l’œuvre, tous travaillant également de leur côté au renversement de l’ordre établi. Que faut-il conclure d’une telle situation ? Deux choses : la première, c’est que le pays a un grand besoin de repos et qu’il ne refusera rien à qui pourra le lui donner ; la seconde, c’est qu’au milieu de cette division des partis, il n’y a point de force réelle ou plutôt qu’il n’y en a qu’une, le peuple.

Je suis, moi, un prétendant victorieux ; je porte, je suppose, un grand nom historique propre à agir sur l’imagination des masses. Comme Pisistrate, comme César, comme Néron même ; je m’appuierai sur le peuple ; c’est l’a b c de tout usurpateur. C’est là la puissance aveugle qui donnera le moyen de tout faire impunément, c’est là l’autorité, c’est là le nom qui couvrira tout. Le peuple en effet se soucie bien de vos fictions légales et de vos garanties constitutionnelles !

J’ai fait le silence au milieu des factions, et maintenant vous allez voir comme je vais marcher.

Peut-être vous rappelez-vous les règles que j’ai établies dans le traité du Prince pour conserver les provinces conquises. L’usurpateur d’un État est dans une situation analogue à celle d’un conquérant. Il est condamné à tout renouveler, à dissoudre l’État, à détruire la cité, à changer la face des mœurs.

C’est là le but, mais dans les temps actuels il n’y faut tendre que par des voies obliques, des moyens détournés, des combinaisons habiles, et, autant que possible, exemptes de violence. Je ne détruirai donc pas directement les institutions, mais je les toucherai une à une par un trait de main inaperçu qui en dérangera le mécanisme. Ainsi je toucherai tour à tour à l’organisation judiciaire, au suffrage, à la presse, à la liberté individuelle, à l’enseignement.

Par-dessus les lois primitives je ferai passer toute une législation nouvelle qui, sans abroger expressément l’ancienne, la masquera d’abord, puis bientôt l’effacera complétement. Telles sont mes conceptions générales, maintenant vous allez voir les détails d’exécution.

Montesquieu.

Que n’êtes-vous encore dans les jardins de Ruccellaï, ô Machiavel, pour professer ces belles leçons, et combien il est regrettable que la postérité ne puisse pas vous entendre !

Machiavel.

Rassurez-vous ; pour qui sait lire, tout cela est dans le traité du Prince.

Montesquieu.

Eh bien, vous êtes au lendemain de votre coup d’État, qu’allez-vous faire ?

Machiavel.

Une grande chose, puis une très-petite.

Montesquieu.

Voyons d’abord la grande ?

Machiavel.

Après le succès d’un coup de force contre le pouvoir établi, tout n’est pas fini, et les partis ne se tiennent généralement pas pour battus. On ne sait pas encore au juste ce que vaut l’énergie de l’usurpateur, on va l’essayer, on va se lever contre lui les armes à la main. Le moment est venu d’imprimer une terreur qui frappe la cité entière et fasse défaillir les âmes les plus intrépides.

Montesquieu.

Qu’allez-vous faire ? Vous m’aviez dit que vous aviez répudié le sang.

Machiavel.

Il ne s’agit pas ici de fausse humanité. La société est menacée, elle est en état de légitime défense ; l’excès des rigueurs et même de la cruauté préviendra pour l’avenir de nouvelles effusions de sang. Ne me demandez pas ce que l’on fera ; il faut que les âmes soient terrifiées une fois pour toutes et que la peur les détrempe.

Montesquieu.

Oui, je me rappelle ; c’est là ce que vous enseignez dans le traité du Prince en racontant la sinistre exécution de Borgia dans Césène[7]. Vous êtes bien le même.

Machiavel.

Non, non, vous le verrez plus tard ; je n’agis ainsi que par nécessité, et j’en souffre.

Montesquieu.

Mais qui donc le versera, ce sang ?

Machiavel.

L’armée ! cette grande justicière des États ; elle dont la main ne déshonore jamais ses victimes. Deux résultats de la plus grande importance seront atteints par l’intervention de l’armée dans la répression. À partir de ce moment, d’une part elle se trouvera pour toujours en hostilité avec la population civile qu’elle aura châtiée sans ménagement, de l’autre elle se rattachera d’une manière indissoluble au sort de son chef.

Montesquieu.

Et vous croyez que ce sang ne retombera pas sur vous ?

Machiavel.

Non, car aux yeux du peuple, le souverain, en définitive, est étranger aux excès d’une soldatesque qu’il n’est pas toujours facile de contenir. Ceux qui pourront en être responsables, ce seront les généraux, les ministres qui auront exécuté mes ordres. Ceux-là, je vous l’affirme, me seront dévoués jusqu’à leur dernier soupir, car ils savent bien ce qui les attendrait après moi.

Montesquieu.

C’est donc là votre premier acte de souveraineté ! Voyons maintenant le second ?

Machiavel.

Je ne sais si vous avez remarqué quelle est, en politique, la puissance des petits moyens. Après ce que je viens de vous dire, je ferai frapper à mon effigie toute la nouvelle monnaie, dont j’émettrai une quantité considérable.

Montesquieu.

Mais au milieu des premiers soucis de l’État, ce serait une mesure puérile.

Machiavel.

Vous croyez cela ? Vous n’avez pas pratiqué le pouvoir. L’effigie humaine imprimée sur la monnaie, c’est le signe même de la puissance. Au premier abord il y aura des esprits orgueilleux qui en tressailliront de colère, mais on s’y habituera ; les ennemis mêmes de mon pouvoir seront obligés d’avoir mon portrait dans leur escarcelle. Il est bien certain que l’on s’habitue peu à peu à regarder avec des yeux plus doux les traits qui sont partout imprimés sur le signe matériel de nos jouissances. Du jour où mon effigie est sur la monnaie, je suis roi.

Montesquieu.

J’avoue que cet aperçu est nouveau pour moi ; mais passons. Vous n’avez pas oublié que les peuples nouveaux ont la faiblesse de se donner des constitutions qui sont les garanties de leurs droits ? Avec votre pouvoir issu de la force, avec les projets que vous me révélez, vous allez peut-être vous trouver embarrassé en présence d’une charte fondamentale dont tous les principes, toutes les règles, toutes les dispositions sont contraires à vos maximes de gouvernement.

Machiavel.

Je ferai une autre constitution, voilà tout.

Montesquieu.

Et vous pensez que cela ne sera pas autrement difficile ?

Machiavel.

Où serait la difficulté ? Il n’y a pas, pour le moment, d’autre volonté, d’autre force que la mienne et j’ai pour base d’action l’élément populaire.

Montesquieu.

C’est vrai. J’ai pourtant un scrupule : d’après ce que vous venez de me dire, j’imagine que votre constitution ne sera pas un monument de liberté. Vous pensez qu’il suffira d’une seule crise de la force, d’une seule violence heureuse pour ravir à une nation tous ses droits, toutes ses conquêtes, toutes ses institutions, tous les principes avec lesquels elle a pris l’habitude de vivre ?

Machiavel.

Permettez ! Je ne vais pas si vite. Je vous disais, il y a peu d’instants, que les peuples étaient comme les hommes, qu’ils tenaient plus aux apparences qu’à la réalité des choses ; c’est là, en politique, une règle dont je suivrais scrupuleusement les indications ; veuillez me rappeler les principes auxquels vous tenez le plus et vous verrez que je n’en suis pas aussi embarrassé que vous paraissez le croire.

Montesquieu.

Qu’allez-vous en faire, ô Machiavel ?

Machiavel.

Ne craignez rien, nommez-les-moi.

Montesquieu.

Je ne m’y fie point, je vous l’avoue.

Machiavel.

Eh bien, je vous les rappellerai moi-même. Vous ne manqueriez sans doute pas de me parler du principe de la séparation des pouvoirs, de la liberté de la parole et de la presse, de la liberté religieuse, de la liberté individuelle, du droit d’association, de l’égalité devant la loi, de l’inviolabilité de la propriété et du domicile, du droit de pétition, du libre consentement de l’impôt, de la proportionnalité des peines, de la non rétroactivité des lois ; en est-ce assez et en souhaitez-vous encore ?

Montesquieu.

Je crois que c’est beaucoup plus qu’il n’en faut, Machiavel, pour mettre votre gouvernement mal à l’aise.

Machiavel.

C’est là ce qui vous trompe, et cela est si vrai, que je ne vois nul inconvénient à proclamer ces principes ; j’en ferai même, si vous le voulez, le préambule de ma constitution.

Montesquieu.

Vous m’avez déjà prouvé que vous étiez un grand magicien.

Machiavel.

Il n’y a point de magie là dedans, il n’y a que du savoir-faire politique.

Montesquieu.

Mais comment, ayant inscrit ces principes en tête de votre constitution, vous y prendrez-vous pour ne pas les appliquer ?

Machiavel.

Ah ! prenez garde, je vous ai dit que je proclamerais ces principes, mais je ne vous ai pas dit que je les inscrirais ni même que je les désignerais expressément.

Montesquieu.

Comment l’entendez-vous ?

Machiavel.

Je n’entrerais dans aucune récapitulation ; je me bornerais à déclarer au peuple que je reconnais et que je confirme les grands principes du droit moderne.

Montesquieu.

La portée de cette réticence m’échappe.

Machiavel.

Vous allez reconnaître combien elle est importante. Si j’énumérais expressément ces droits, ma liberté d’action serait enchaînée vis-à-vis de ceux que j’aurais déclarés ; c’est ce que je ne veux pas. En ne les nommant point, je parais les accorder tous et je n’en accorde spécialement aucun ; cela me permettra plus tard d’écarter, par voie d’exception, ceux que je jugerai dangereux.

Montesquieu.

Je comprends.

Machiavel.

Parmi ces principes, d’ailleurs, les uns appartiennent au droit politique et constitutionnel proprement dit, les autres au droit civil. C’est là une distinction qui doit toujours servir de règle dans l’exercice du pouvoir absolu. C’est à leurs droits civils que les peuples tiennent le plus ; je n’y toucherai pas, si je puis, et, de cette manière, une partie de mon programme au moins se trouvera remplie.

Montesquieu.

Et quant aux droits politiques… ?

Machiavel.

J’ai écrit dans le traité du Prince la maxime que voici, et qui n’a pas cessé d’être vraie : « Les gouvernés seront toujours contents du prince, lorsqu’il ne touchera ni à leurs biens, ni à leur honneur, et dès lors il n’a plus à combattre que les prétentions d’un petit nombre de mécontents, dont il vient facilement à bout. » Ma réponse à votre question est là.

Montesquieu.

On pourrait, à la rigueur, ne pas la trouver suffisante ; on pourrait vous répondre que les droits politiques aussi sont des biens ; qu’il importe aussi à l’honneur des peuples de les maintenir, et qu’en y touchant vous portez en réalité atteinte à leurs biens comme à leur honneur. On pourrait ajouter encore que le maintien des droits civils est lié au maintien des droits politiques par une étroite solidarité. Qui garantira les citoyens que si vous les dépouillez aujourd’hui de la liberté politique, vous ne les dépouillerez pas demain de la liberté individuelle ; que si vous attentez aujourd’hui à leur liberté, vous n’attenterez pas demain à leur fortune ?

Machiavel.

Il est certain que l’argument est présenté avec beaucoup de vivacité, mais je crois que vous en comprenez parfaitement aussi l’exagération. Vous semblez toujours croire que les peuples modernes sont affamés de liberté. Avez-vous prévu le cas où ils n’en veulent plus, et pouvez-vous demander aux princes d’avoir pour elle plus de passion que n’en ont les peuples ? Or, dans vos sociétés si profondément relâchées, où l’individu ne vit plus que dans la sphère de son égoïsme et de ses intérêts matériels, interrogez le plus grand nombre, et vous verrez si, de tous côtés, on ne vous répond pas : Que me fait la politique ? que m’importe la liberté ? Est-ce que tous les gouvernements ne sont pas les mêmes ? est-ce qu’un gouvernement ne doit pas se défendre ?

Remarquez-le bien, d’ailleurs, ce n’est même pas le peuple qui tiendra ce langage ; ce seront les bourgeois, les industriels, les gens instruits, les riches, les lettrés, tous ceux qui sont en état d’apprécier vos belles doctrines de droit public. Ils me béniront, ils s’écrieront que je les ai sauvés, qu’ils sont en état de minorité, qu’ils sont incapables de se conduire. Tenez, les nations ont je ne sais quel secret amour pour les vigoureux génies de la force. À tous les actes violents marqués du talent de l’artifice, vous entendrez dire avec une admiration qui surmontera le blâme : Ce n’est pas bien, soit, mais c’est habile, c’est bien joué, c’est fort !

Montesquieu.

Vous allez donc rentrer dans la partie professionnelle de vos doctrines ?

Machiavel.

Non pas, nous en sommes à l’exécution. J’aurais certainement fait quelques pas de plus si vous ne m’aviez obligé à une digression. Reprenons.


NEUVIÈME DIALOGUE


Montesquieu.

Vous en étiez au lendemain d’une constitution faite par vous sans l’assentiment de la nation.

Machiavel.

Ici je vous arrête ; je n’ai jamais prétendu froisser à ce point des idées reçues dont je connais l’empire.

Montesquieu.

Vraiment !

Machiavel.

Je parle très-sérieusement.

Montesquieu.

Vous comptez donc associer la nation au nouvel œuvre fondamental que vous préparez ?

Machiavel.

Oui, sans doute. Cela vous étonne ? Je ferai bien mieux : je ferai d’abord ratifier par le vote populaire le coup de force que j’ai accompli contre l’État ; je dirai au peuple, dans les termes qui conviendront : Tout marchait mal ; j’ai tout brisé, je vous ai sauvé, voulez-vous de moi ? vous êtes libre de me condamner ou de m’absoudre par votre vote.

Montesquieu.

Libre sous le poids de la terreur et de la force armée.

Machiavel.

On m’acclamera.

Montesquieu.

Je le crois.

Machiavel.

Et le vote populaire, dont j’ai fait l’instrument de mon pouvoir, deviendra la base même de mon gouvernement. J’établirai un suffrage sans distinction de classe ni de cens, avec lequel l’absolutisme sera organisé d’un seul coup.

Montesquieu.

Oui, car d’un seul coup vous brisez en même temps l’unité de la famille, vous dépréciez le suffrage, vous annulez la prépondérance des lumières et vous faites du nombre une puissance aveugle qui se dirige à votre gré.

Machiavel.

Je réalise un progrès auquel aspirent ardemment aujourd’hui tous les peuples de l’Europe : J’organise le suffrage universel comme Washington aux États-Unis, et le premier usage que j’en fais est de lui soumettre ma constitution.

Montesquieu.

Quoi ! vous allez la faire discuter dans des assemblées primaires ou secondaires ?

Machiavel.

Oh ! laissons là, je vous prie, vos idées du XVIIIe siècle ; elles ne sont déjà plus du temps présent.

Montesquieu.

Eh bien, de quelle manière alors ferez-vous délibérer sur l’acceptation de votre constitution ? comment les articles organiques en seront-ils discutés ?

Machiavel.

Mais je n’entends pas qu’ils soient discutés du tout, je croyais vous l’avoir dit.

Montesquieu.

Je n’ai fait que vous suivre sur le terrain des principes qu’il vous a plu de choisir. Vous m’avez parlé des États-Unis d’Amérique ; je ne sais pas si vous êtes un nouveau Washington, mais ce qu’il y a de certain, c’est que la constitution actuelle des États-Unis a été discutée, délibérée et votée par les représentants de la nation.

Machiavel.

De grâce, ne confondons pas les temps, les lieux et les peuples : nous sommes en Europe ; ma constitution est présentée en bloc, elle est acceptée en bloc.

Montesquieu.

Mais en agissant ainsi vous ne déguisez rien pour personne. Comment, en votant dans ces conditions, le peuple peut-il savoir ce qu’il fait et jusqu’à quel point il s’engage ?

Machiavel.

Et où avez-vous jamais vu qu’une constitution vraiment digne de ce nom, vraiment durable, ait jamais été le résultat d’une délibération populaire ? Une constitution doit sortir tout armée de la tête d’un seul homme ou ce n’est qu’une œuvre condamnée au néant. Sans homogénéité, sans liaison dans ses parties, sans force pratique, elle portera nécessairement l’empreinte de toutes les faiblesses de vues qui ont présidé à sa rédaction.

Une constitution, encore une fois, ne peut être que l’œuvre d’un seul ; jamais les choses ne se sont passées autrement, j’en atteste l’histoire de tous les fondateurs d’empire, l’exemple des Sésostris, des Solon, des Lycurgue, des Charlemagne, des Frédéric II, des Pierre Ier.

Montesquieu.

C’est un chapitre d’un de vos disciples que vous allez me développer là.

Machiavel.

Et de qui donc ?

Montesquieu.

De Joseph de Maistre. Il y a là des considérations générales qui ne sont pas sans vérité, mais que je trouve sans application. On dirait, à vous entendre, que vous allez tirer un peuple du chaos ou de la nuit profonde de ses premières origines. Vous ne paraissez pas vous souvenir que, dans l’hypothèse où nous nous plaçons, la nation a atteint l’apogée de sa civilisation, que son droit public est fondé, et qu’elle est en possession d’institutions régulières.

Machiavel.

Je ne dis pas non ; aussi vous allez voir que je n’ai pas besoin de détruire de fond en comble vos institutions pour arriver à mon but. Il me suffira d’en modifier l’économie et d’en changer les combinaisons.

Montesquieu.

Expliquez-vous ?

Machiavel.

Vous m’avez fait tout à l’heure un cours de politique constitutionnelle, je compte le mettre à profit. Je ne suis, d’ailleurs, pas aussi étranger qu’on le croit généralement en Europe, à toutes ces idées de bascule politique ; vous avez pu vous en apercevoir par mes discours sur Tite-Live. Mais revenons au fait. Vous remarquiez avec raison, il y a un instant, que dans les États parlementaires de l’Europe les pouvoirs publics étaient distribués à peu près partout de la même manière entre un certain nombre de corps politiques dont le jeu régulier constituait le gouvernement.

Ainsi on retrouve partout, sous des noms divers, mais avec des attributions à peu près uniformes, une organisation ministérielle, un sénat, un corps législatif, un conseil d’État, une cour de cassation ; je dois vous faire grâce de tout développement inutile sur le mécanisme respectif de ces pouvoirs, dont vous connaissez mieux que moi le secret ; il est évident que chacun d’eux répond à une fonction essentielle du gouvernement. Vous remarquerez bien que c’est la fonction que j’appelle essentielle, ce n’est pas l’institution. Ainsi il faut qu’il y ait un pouvoir dirigeant, un pouvoir modérateur, un pouvoir législatif, un pouvoir règlementaire, cela ne fait pas de doute.

Montesquieu.

Mais, si je vous comprends bien, ces divers pouvoirs n’en font qu’un à vos yeux et vous allez donner tout cela à un seul homme en supprimant les institutions.

Machiavel.

Encore une fois, c’est ce qui vous trompe. On ne pourrait pas agir ainsi sans danger. On ne le pourrait pas chez vous surtout, avec le fanatisme qui y règne pour ce que vous appelez les principes de 89 ; mais veuillez bien m’écouter : En statique le déplacement d’un point d’appui fait changer la direction de la force, en mécanique le déplacement d’un ressort fait changer le mouvement. En apparence pourtant c’est le même appareil, c’est le même mécanisme. De même encore en physiologie le tempérament dépend de l’état des organes. Si les organes sont modifiés, le tempérament change. Eh bien, les diverses institutions dont nous venons de parler fonctionnent dans l’économie gouvernementale comme de véritables organes dans le corps humain. Je toucherai aux organes, les organes resteront, mais la complexion politique de l’État sera changée. Concevez-vous ?

Montesquieu.

Ce n’est pas difficile, et il ne fallait point de périphrases. Vous gardez les noms, vous ôtez les choses. C’est ce qu’Auguste fit à Rome quand il détruisit la République. Il y avait toujours un consulat, une préture, une censure, un tribunat ; mais il n’y avait plus ni consuls, ni préteurs, ni censeurs, ni tribuns.

Machiavel.

Avouez qu’on peut choisir de plus mauvais modèles. Tout se peut faire en politique, à la condition de flatter les préjugés publics et de garder du respect pour les apparences.

Montesquieu.

Ne rentrez pas dans les généralités ; vous voilà à l’œuvre, je vous suis.

Machiavel.

N’oubliez pas à quelles convictions personnelles chacun de mes actes va prendre sa source. À mes yeux vos gouvernements parlementaires ne sont que des écoles de dispute, que des foyers d’agitations stériles au milieu desquels s’épuise l’activité féconde des nations que la tribune et la presse condamnent à l’impuissance. En conséquence je n’ai pas de remords ; je pars d’un point de vue élevé et mon but justifie mes actes.

À des théories abstraites je substitue la raison pratique, l’expérience des siècles, l’exemple des hommes de génie qui ont fait de grandes choses par les mêmes moyens ; je commence par rendre au pouvoir ses conditions vitales.

Ma première réforme s’appesantit immédiatement sur votre prétendue responsabilité ministérielle. Dans les pays de centralisation, comme le vôtre, par exemple, où l’opinion, par un sentiment instinctif, rapporte tout au chef de l’État, le bien comme le mal, inscrire en tête d’une charte que le souverain est irresponsable, c’est mentir au sentiment public, c’est établir une fiction qui s’évanouira toujours au bruit des révolutions.

Je commence donc par rayer de ma constitution le principe de la responsabilité ministérielle ; le souverain que j’institue sera seul responsable devant le peuple.

Montesquieu.

À la bonne heure, il n’y a pas là d’ambages.

Machiavel.

Dans votre système parlementaire, les représentants de la nation ont, comme vous me l’expliquiez, l’initiative des projets de loi seuls ou concurremment avec le pouvoir exécutif ; eh bien, c’est la source des plus graves abus, car dans un pareil ordre de choses, chaque député peut, à tout propos, se substituer au gouvernement en présentant les projets de lois les moins étudiés, les moins approfondis ; que dis-je ? avec l’initiative parlementaire, la Chambre renversera, quand elle voudra, le gouvernement. Je raye l’initiative parlementaire. La proposition des lois n’appartiendra qu’au souverain.

Montesquieu.

Je vois que vous entrez par la meilleure voie dans la carrière du pouvoir absolu ; car dans un État où l’initiative des lois n’appartient qu’au souverain, c’est à peu près le souverain qui est le seul législateur ; mais avant que vous n’alliez plus loin, je désirerais vous faire une objection. Vous voulez vous affermir sur le roc, et je vous trouve assis sur le sable.

Machiavel.

Comment ?

Montesquieu.

N’avez-vous pas pris le suffrage populaire pour base de votre pouvoir ?

Machiavel.

Sans doute.

Montesquieu.

Eh bien, vous n’êtes qu’un mandataire révocable au gré du peuple, en qui seul réside la véritable souveraineté. Vous avez cru pouvoir faire servir ce principe au maintien de votre autorité, vous ne vous apercevez donc pas qu’on vous renversera quand on voudra ? D’autre part, vous vous êtes déclaré seul responsable ; vous comptez donc être un ange ? Mais soyez-le si vous voulez, on ne s’en prendra pas moins à vous de tout le mal qui pourra arriver, et vous périrez à la première crise.

Machiavel.

Vous anticipez : l’objection vient trop tôt, mais j’y réponds de suite, puisque vous m’y forcez. Vous vous trompez étrangement si vous croyez que je n’ai pas prévu l’argument. Si mon pouvoir était troublé, ce ne pourrait être que par des factions. Je suis gardé contre elles par deux droits essentiels que j’ai mis dans ma constitution.

Montesquieu.

Quels sont donc ces droits ?

Machiavel.

L’appel au peuple, le droit de mettre le pays en état de siège ; je suis chef d’armée, j’ai toute la force publique entre les mains ; à la première insurrection contre mon pouvoir, les baïonnettes me feraient raison de la résistance et je retrouverais dans l’urne populaire une nouvelle consécration de mon autorité.

Montesquieu.

Vous avez des arguments sans réplique ; mais revenons, je vous prie, au Corps législatif que vous avez installé ; sur ce point, je ne vous vois pas hors d’embarras ; vous avez privé cette assemblée de l’initiative parlementaire, mais il lui reste le droit de voter les lois que vous présenterez à son adoption. Vous ne comptez sans doute pas le lui laisser exercer ?

Machiavel.

Vous êtes plus ombrageux que moi, car je vous avoue que je ne vois à cela aucun inconvénient. Nul autre que moi-même ne pouvant présenter la loi, je n’ai pas à craindre qu’il s’en fasse aucune contre mon pouvoir. J’ai la clef du tabernacle. Ainsi que je vous l’ai dit d’ailleurs, il entre dans mes plans de laisser subsister en apparence les institutions. Seulement je dois vous déclarer que je n’entends pas laisser à la Chambre ce que vous appelez le droit d’amendement. Il est évident qu’avec l’exercice d’une telle faculté, il n’est pas de loi qui ne pourrait être déviée de son but primitif et dont l’économie ne fût susceptible d’être changée. La loi est acceptée ou rejetée, il n’y a pas d’autre alternative.

Montesquieu.

Mais il n’en faudrait pas davantage pour vous renverser : il suffirait pour cela que l’assemblée législative repoussât systématiquement tous vos projets de loi ou seulement qu’elle refusât de voter l’impôt.

Machiavel.

Vous savez parfaitement que les choses ne peuvent se passer ainsi. Une chambre, quelle qu’elle soit, qui entraverait par un tel acte de témérité le mouvement des affaires publiques se suiciderait elle-même. J’aurais mille moyens d’ailleurs de neutraliser le pouvoir d’une telle assemblée. Je réduirais de moitié le nombre des représentants et j’aurais, par suite, moitié moins de passions politiques à combattre. Je me réserverais la nomination des présidents et des vice-présidents qui dirigent les délibérations. Au lieu de sessions permanentes, je réduirais à quelques mois la tenue de l’assemblée. Je ferais surtout une chose qui est d’une très-grande importance, et dont la pratique commence déjà à s’introduire, m’a-t-on dit : j’abolirais la gratuité du mandat législatif ; je voudrais que les députés reçussent un émolument, que leurs fonctions fussent, en quelque sorte, salariées. Je regarde cette innovation comme le moyen le plus sûr de rattacher au pouvoir les représentants de la nation ; je n’ai pas besoin de vous développer cela, l’efficacité du moyen se comprend assez. J’ajoute que, comme chef du pouvoir exécutif, j’ai le droit de convoquer, de dissoudre le Corps législatif, et qu’en cas de dissolution, je me réserverais les plus longs délais pour convoquer une nouvelle représentation. Je comprends parfaitement que l’assemblée législative ne pourrait, sans danger, rester indépendante de mon pouvoir, mais rassurez-vous : nous rencontrerons bientôt d’autres moyens pratiques de l’y rattacher. Ces détails constitutionnels vous suffisent-ils ? en voulez-vous davantage ?

Montesquieu.

Cela n’est nullement nécessaire et vous pouvez passer maintenant à l’organisation du Sénat.

Machiavel.

Je vois que vous avez très-bien compris que c’était là la partie capitale de mon œuvre, la clef de voûte de ma constitution.

Montesquieu.

Je ne sais vraiment ce que vous pouvez faire encore, car, dès à présent, je vous regarde comme complétement maître de l’État.

Machiavel.

Cela vous plaît à dire ; mais, en réalité, la souveraineté ne pourrait s’établir sur des bases aussi superficielles. À côté du souverain, il faut des corps imposants par l’éclat des titres, des dignités et par l’illustration personnelle de ceux qui le composent. Il n’est pas bon que la personne du souverain soit constamment en jeu, que sa main s’aperçoive toujours ; il faut que son action puisse au besoin se couvrir sous l’autorité des grandes magistratures qui environnent le trône.

Montesquieu.

Il est aisé de voir que c’est à ce rôle que vous destinez le Sénat et le Conseil d’État.

Machiavel.

On ne peut rien vous cacher.

Montesquieu.

Vous parlez du trône : je vois que vous êtes roi et nous étions tout à l’heure en république. La transition n’est guère ménagée.

Machiavel.

L’illustre publiciste français ne peut pas me demander de m’arrêter à de semblables détails d’exécution : du moment que j’ai la toute-puissance en main, l’heure où je me ferai proclamer roi n’est plus qu’une affaire d’opportunité. Je le serai avant ou après avoir promulgué ma constitution, peu importe.

Montesquieu.

C’est vrai. Revenons à l’organisation du Sénat.


DIXIÈME DIALOGUE


Machiavel.

Dans les hautes études que vous avez dû faire pour la composition de votre mémorable ouvrage sur les Causes de la grandeur et de la décadence des Romains, il n’est pas que vous n’ayez remarqué le rôle que jouait le Sénat auprès des Empereurs à partir du règne d’Auguste.

Montesquieu.

C’est là, si vous me permettez de vous le dire, un point que les recherches historiques ne me paraissent pas avoir encore complétement éclairci. Ce qu’il y a de certain, c’est que jusqu’aux derniers temps de la République, le Sénat Romain avait été une institution autonome, investie d’immenses privilèges, ayant des pouvoirs propres ; ce fut là le secret de sa puissance, de la profondeur de ses traditions politiques et de la grandeur qu’il imprima à la République. À partir d’Auguste, le Sénat n’est plus qu’un instrument dans la main des empereurs, mais on ne voit pas bien par quelle succession d’actes ils parvinrent à le dépouiller de sa puissance.

Machiavel.

Ce n’est pas précisément pour élucider ce point d’histoire que je vous prie de vous reporter à cette période de l’Empire. Cette question, pour le moment, ne me préoccupe pas ; tout ce que je voulais vous dire, c’est que le Sénat que je conçois devrait remplir, à côté du prince, un rôle politique analogue à celui du Sénat Romain dans les temps qui ont suivi la chute de la République.

Montesquieu.

Eh bien, mais à cette époque la loi n’était plus votée dans les comices populaires, elle se faisait à coups de sénatus-consultes ; est-ce cela que vous voulez ?

Machiavel.

Non pas : cela ne serait point conforme aux principes modernes du droit constitutionnel.

Montesquieu.

Quels remercîments ne vous doit-on pas pour un semblable scrupule !

Machiavel.

Je n’ai d’ailleurs pas besoin de cela pour édicter ce qui me paraît nécessaire. Nulle disposition législative, vous le savez, ne peut émaner que de ma proposition, et je fais d’ailleurs des décrets qui ont force de lois.

Montesquieu

Il est vrai, vous aviez oublié ce point, qui n’est cependant pas mince ; mais alors je ne vois pas à quelles fins vous réservez le Sénat.

Machiavel

Placé dans les plus hautes sphères constitutionnelles, son intervention directe ne doit apparaître que dans des circonstances solennelles ; s’il était nécessaire, par exemple, de toucher au pacte fondamental, ou que la souveraineté fût mise en péril.

Montesquieu

Ce langage est encore très-divinatoire. Vous aimez à préparer vos effets.

Machiavel

L’idée fixe de vos modernes constituants a été, jusqu’à présent, de vouloir tout prévoir, tout régler dans les chartes qu’ils donnent aux peuples. Je ne tomberais pas dans une telle faute ; je ne voudrais pas m’enfermer dans un cercle infranchissable ; je ne fixerais que ce qu’il est impossible de laisser incertain ; je laisserais aux changements une assez large voie pour qu’il y ait, dans les grandes crises, d’autres moyens de salut que l’expédient désastreux des révolutions.

Montesquieu

Vous parlez en sage.

Machiavel

Et en ce qui concerne le Sénat, j’inscrirais ma constitution : « Que le Sénat règle, par un sénatus-consulte, tout ce qui n’a pas été prévu par la constitution et qui est nécessaire à sa marche ; qu’il fixe le sens des articles de la constitution qui donneraient lieu à différentes interprétations ; qu’il maintient ou annule tous les actes qui lui sont déférés comme inconstitutionnels par le gouvernement ou dénoncés par les pétitions des citoyens ; qu’il peut poser les bases de projets de lois d’un grand intérêt national ; qu’il peut proposer des modifications à la constitution et qu’il y sera statué par un sénatus-consulte. »

Montesquieu

Tout cela est fort beau et c’est véritablement là un Sénat Romain. Je fais seulement quelques remarques sur votre constitution : elle sera donc rédigée dans des termes bien vagues et bien ambigus pour que vous jugiez à l’avance que les articles qu’elle renferme pourront être susceptibles de différentes interprétations.

Machiavel

Non, mais il faut tout prévoir.

Montesquieu

Je croyais que, au contraire, votre principe, en pareille matière, était d’éviter de tout prévoir et de tout régler.

Machiavel

L’illustre président n’a pas hanté sans profit le palais de Thémis, ni porté inutilement le bonnet à mortier. Mes paroles n’ont pas eu d’autre portée que celle-ci : Il faut prévoir ce qui est essentiel.

Montesquieu

Dites-moi, je vous prie : votre Sénat, interprète et gardien du pacte fondamental, a-t-il donc un pouvoir propre ?

Machiavel

Indubitablement non.

Montesquieu

Tout ce que fera le Sénat, ce sera donc vous qui le ferez ?

Machiavel

Je ne vous dis pas le contraire.

Montesquieu

Ce qu’il interprétera, ce sera donc vous qui l’interpréterez ; ce qu’il modifiera, ce sera vous qui le modifierez ; ce qu’il annulera, ce sera vous qui l’annulerez ?

Machiavel

Je ne prétends pas m’en défendre.

Montesquieu

C’est donc à dire que vous vous réservez le droit de défaire ce que vous avez fait, d’ôter ce que vous avez donné, de changer votre constitution, soit en bien, soit en mal, ou même de la faire disparaître complétement si vous le jugez nécessaire. Je ne préjuge rien de vos intentions ni des mobiles qui pourraient vous faire agir dans telles ou telles circonstances données ; je vous demande seulement où se trouverait la plus faible garantie pour les citoyens au milieu d’un si vaste arbitraire, et comment surtout ils pourraient jamais se résoudre à le subir ?

Machiavel

Je m’aperçois que la sensibilité philosophique vous revient. Rassurez-vous, je n’apporterais aucune modification aux bases fondamentales de ma Constitution sans soumettre ces modifications à l’acceptation du peuple par la voie du suffrage universel.

Montesquieu

Mais ce serait encore vous qui seriez juge de la question de savoir si la modification que vous projetez porte en elle le caractère fondamental qui doit la soumettre à la sanction du peuple. Je veux admettre toutefois que vous ne ferez pas par un décret ou par un sénatus-consulte ce qui doit être fait par un plébiscite. Livrerez-vous à la discussion vos amendements constitutionnels ? les ferez-vous délibérer dans des comices populaires ?

Machiavel

Incontestablement non ; si jamais le débat sur des articles constitutionnels se trouvait engagé devant des assemblées populaires, rien ne pourrait empêcher le peuple de se saisir de l’examen du tout en vertu de son droit d’évocation, et le lendemain ce serait la Révolution dans la rue.

Montesquieu

Vous êtes logique du moins : alors les amendements constitutionnels sont présentés en bloc, acceptés en bloc ?

Machiavel

Pas autrement, en effet.

Montesquieu

Eh bien, je crois que nous pouvons passer à l’organisation du Conseil d’État.

Machiavel

Vous dirigez vraiment les débats avec la précision consommée d’un Président de cour souveraine. J’ai oublié de vous dire que j’appointerais le Sénat comme j’ai appointé le Corps législatif.

Montesquieu

C’est entendu.

Machiavel

Je n’ai pas besoin d’ajouter d’ailleurs que je me réserverais également la nomination des Présidents et des Vice-Présidents de cette haute assemblée. En ce qui touche le Conseil d’État, je serai plus bref. Vos institutions modernes sont des instruments de centralisation si puissants, qu’il est presque impossible de s’en servir sans exercer l’autorité souveraine.

Qu’est-ce, en effet, d’après vos propres principes, que le Conseil d’État ? C’est un simulacre de corps politique destiné à faire passer entre les mains du Prince un pouvoir considérable, le pouvoir règlementaire qui est une sorte de pouvoir discrétionnaire, qui peut servir, quand on veut, à faire de véritables lois.

Le Conseil d’État est de plus investi chez vous, m’a-t-on dit, d’une attribution spéciale peut-être plus exorbitante encore. En matière contentieuse, il peut, m’assure-t-on, revendiquer par droit d’évocation, ressaisir de sa propre autorité, devant les tribunaux ordinaires, la connaissance de tous les litiges qui lui paraissent avoir un caractère administratif. Ainsi, et pour caractériser en un mot ce qu’il y a de tout à fait exceptionnel dans cette dernière attribution, les tribunaux doivent refuser de juger quand ils se trouvent en présence d’un acte de l’autorité administrative, et l’autorité administrative peut, dans le même cas, dessaisir les tribunaux pour s’en référer à la décision du Conseil d’État.

Or, encore une fois, qu’est-ce que le Conseil d’État ? A-t-il un pouvoir propre ? est-il indépendant du souverain ? Pas du tout. Ce n’est qu’un Comité de Rédaction. Quand le Conseil d’État fait un règlement, c’est le souverain qui le fait ; quand il rend un jugement, c’est le souverain qui le rend, ou, comme vous dites aujourd’hui, c’est l’administration, l’administration juge et partie dans sa propre cause. Connaissez-vous quelque chose de plus fort que cela et croyez-vous qu’il y ait beaucoup à faire pour fonder le pouvoir absolu dans des États où l’on trouve tout organisées de pareilles institutions ?

Montesquieu

Votre critique tombe assez juste, j’en conviens ; mais, comme le Conseil d’État est une institution excellente en soi, rien n’est plus facile que de lui donner l’indépendance nécessaire en l’isolant, dans un certaine mesure, du pouvoir. Ce n’est pas ce que vous ferez sans doute.

Machiavel

En effet, je maintiendrai le type de l’unité dans l’institution là où je le trouverai, je le ramènerai là où il n’est pas, en resserrant les liens d’une solidarité que je regarde comme indispensable.

Nous ne sommes pas restés en chemin, vous le voyez, car voilà ma constitution faite.

Montesquieu

Déjà ?

Machiavel

Un petit nombre de combinaisons savamment ordonnées suffit pour changer complétement la marche des pouvoirs. Cette partie de mon programme est remplie.

Montesquieu

Je croyais que vous aviez encore à me parler de la cour de cassation.

Machiavel

Ce que j’ai à vous en dire trouvera mieux sa place ailleurs.

Montesquieu

Il est vrai que si nous évaluons la somme des pouvoirs qui sont entre vos mains, vous devez commencer à être satisfait.

Récapitulons :

Vous faites la loi : 1° sous la forme de propositions au Corps législatif ; vous la faites, 2°, sous forme de décrets ; 3° sous forme de sénatus-consultes ; 4° sous forme de règlements généraux ; 5° sous forme d’arrêtés au Conseil d’État ; 6° sous forme de règlements ministériels ; 7° enfin sous forme de coups d’État.

Machiavel

Vous ne paraissez pas soupçonner que ce qui me reste à accomplir est précisément le plus difficile.

Montesquieu

En effet, je ne m’en doutais pas.

Machiavel

Vous n’avez pas assez remarqué alors que ma constitution était muette sur une foule de droits acquis qui seraient incompatibles avec le nouvel ordre de choses que je viens d’établir. Il en est ainsi, par exemple, de la liberté de la presse, du droit d’association, de l’indépendance de la magistrature, du droit de suffrage, de l’élection, par les communes, de leurs officiers municipaux, de l’institution des gardes civiques et de beaucoup d’autres choses encore qui devront disparaître ou être profondément modifiées.

Montesquieu

Mais n’avez-vous pas reconnu implicitement tous ces droits, puisque vous avez reconnu solennellement les principes dont ils ne sont que l’application ?

Machiavel

Je vous l’ai dit, je n’ai reconnu aucun principe ni aucun droit en particulier ; au surplus, les mesures que je vais prendre ne sont que des exceptions à la règle.

Montesquieu

Et des exceptions qui la confirment, c’est juste.

Machiavel

Mais, pour cela, je dois bien choisir mon moment, car une erreur d’opportunité peut tout perdre. J’ai écrit dans le traité du Prince une maxime qui doit servir de règle de conduite en pareil cas : « Il faut que l’usurpateur d’un État y commette une seule fois toutes les rigueurs que sa sûreté nécessite pour n’avoir plus à y revenir ; car plus tard il ne pourra plus varier avec ses sujets ni en bien ni en mal ; si c’est en mal que vous avez à agir, vous n’êtes plus à temps, du moment où la fortune vous est contraire ; si c’est en bien, vos sujets ne vous sauront aucun gré d’un changement qu’ils jugeront être forcé. »

Au lendemain même de la promulgation de ma constitution, je rendrai une succession de décrets ayant force de loi, qui supprimeront d’un seul coup les libertés et les droits dont l’exercice serait dangereux.

Montesquieu

Le moment est bien choisi en effet. Le pays est encore sous la terreur de votre coup d’État. Pour votre constitution on ne vous a rien refusé, puisque vous pouviez tout prendre ; pour vos décrets on n’a rien à vous permettre, puisque vous ne demandez rien et que vous prenez tout.

Machiavel

Vous avez le mot vif.

Montesquieu

Un peu moins cependant que vous n’avez l’action, convenez-en. Malgré votre vigueur de main et votre coup d’œil, je vous avoue que j’ai peine à croire que le pays ne se soulèvera pas en présence de ce second coup d’État tenu en réserve derrière la coulisse.

Machiavel

Le pays fermera volontairement les yeux ; car, dans l’hypothèse où je me suis placé, il est las d’agitations, il aspire au repos comme le sable du désert après l’ondée qui suit la tempête.

Montesquieu

Vous faites avec cela de belles figures de rhétorique ; c’est trop.

Machiavel

Je m’empresse d’ailleurs de vous dire que les libertés que je supprime, je promettrai solennellement de les rendre après l’apaisement des partis.

Montesquieu

Je crois qu’on attendra toujours.

Machiavel

C’est possible.

Montesquieu

C’est certain, car vos maximes permettent au prince de ne pas tenir sa parole quand il y trouve son intérêt.

Machiavel

Ne vous hâtez pas de prononcer ; vous verrez l’usage que je saurai faire de cette promesse ; je me charge bientôt de passer pour l’homme le plus libéral de mon royaume.

Montesquieu

Voilà un étonnement auquel je ne suis pas préparé ; en attendant, vous supprimez directement toutes les libertés.

Machiavel

Directement n’est pas le mot d’un homme d’État ; je ne supprime rien directement ; c’est ici que la peau du renard doit se coudre à la peau du lion. À quoi servirait la politique, si l’on ne pouvait gagner par des voies obliques le but qui ne peut s’atteindre par la ligne droite ? Les bases de mon établissement sont posées, les forces sont prêtes, il n’y a plus qu’à les mettre en mouvement. Je le ferai avec tous les ménagements que comportent les nouvelles mœurs constitutionnelles. C’est ici que doivent se placer naturellement les artifices de gouvernement et de législation que la prudence recommande au prince.

Montesquieu

Je vois que nous entrons dans une nouvelle phase ; je me dispose à vous écouter.


ONZIÈME DIALOGUE


Machiavel

Vous remarquez avec beaucoup de raison, dans l’Esprit des lois, que le mot de liberté est un mot auquel on attache des sens fort divers. On lit, dit-on, dans votre ouvrage, la proposition que voici :

« La liberté est le droit de faire ce que les lois permettent[8]. »

Je m’accommode très-bien de cette définition que je trouve juste, et je puis vous assurer que mes lois ne permettront que ce qu’il faudra. Vous allez voir quel en est l’esprit. Par quoi vous plaît-il que nous commencions ?

Montesquieu

Je ne serais pas fâché de voir d’abord comment vous vous mettrez en défense vis-à-vis de la presse.

Machiavel

Vous mettez le doigt, en effet, sur la partie la plus délicate de ma tâche. Le système que je conçois à cet égard est aussi vaste que multiplié dans ses applications. Heureusement, ici, j’ai mes coudées franches ; je puis tailler et trancher en pleine sécurité et presque sans soulever aucune récrimination.

Montesquieu

Pourquoi donc, s’il vous plaît ?

Machiavel

Parce que, dans la plupart des pays parlementaires, la presse a le talent de se rendre haïssable, parce qu’elle n’est jamais au service que de passions violentes, égoïstes, exclusives ; parce qu’elle dénigre de parti pris, parce qu’elle est vénale, parce qu’elle est injuste, parce qu’elle est sans générosité et sans patriotisme ; enfin et surtout, parce que vous ne ferez jamais comprendre à la grande masse d’un pays à quoi elle peut servir.

Montesquieu

Oh ! si vous cherchez des griefs contre la presse, il vous sera facile d’en accumuler. Si vous demandez à quoi elle peut servir, c’est autre chose. Elle empêche tout simplement l’arbitraire dans l’exercice du pouvoir ; elle force à gouverner constitutionnellement ; elle contraint à l’honnêteté, à la pudeur, au respect d’eux-mêmes et d’autrui les dépositaires de l’autorité publique. Enfin, pour tout dire en un mot, elle donne à quiconque est opprimé le moyen de se plaindre et d’être entendu. On peut pardonner beaucoup à une institution qui, à travers tant d’abus, rend nécessairement tant de services.

Machiavel

Oui, je connais ce plaidoyer, mais faites-le comprendre, si vous le pouvez, au plus grand nombre ; comptez ceux qui s’intéresseront au sort de la presse, et vous verrez.

Montesquieu

C’est pour cela qu’il vaut mieux que vous passiez de suite aux moyens pratiques de la museler ; je crois que c’est le mot.

Machiavel

C’est le mot, en effet ; au surplus, ce n’est pas seulement le journalisme que j’entends refréner.

Montesquieu

C’est l’imprimerie elle-même.

Machiavel

Vous commencez à user de l’ironie.

Montesquieu

Dans un moment vous allez me l’ôter puisque sous toutes les formes vous allez enchaîner la presse.

Machiavel

On ne trouve point d’armes contre un enjouement dont le trait est si spirituel ; mais vous comprendrez à merveille que ce ne serait pas la peine d’échapper aux attaques du journalisme s’il fallait rester en butte à celles du livre.

Montesquieu

Eh bien, commençons par le journalisme.

Machiavel

Si je m’avisais de supprimer purement et simplement les journaux, je heurterais très-imprudemment la susceptibilité publique, qu’il est toujours dangereux de braver ouvertement ; je vais procéder par une série de dispositions qui paraîtront de simples mesures de prévoyance et de police.

Je décrète qu’à l’avenir aucun journal ne pourra se fonder qu’avec l’autorisation du gouvernement ; voilà déjà le mal arrêté dans son développement ; car vous vous imaginez sans peine que les journaux qui seront autorisés à l’avenir ne pourront être que des organes dévoués au gouvernement.

Montesquieu

Mais, puisque vous entrez dans tous ces détails, permettez : l’esprit d’un journal change avec le personnel de sa rédaction ; comment pourrez-vous écarter une rédaction hostile à votre pouvoir ?

Machiavel

L’objection est bien faible, car, en fin de compte, je n’autoriserai, si je le veux, la publication d’aucune feuille nouvelle ; mais j’ai d’autres plans, comme vous le verrez. Vous me demandez comment je neutraliserai une rédaction hostile ? De la façon la plus simple, en vérité ; j’ajouterai que l’autorisation du gouvernement est nécessaire à raison de tous changements opérés dans le personnel des rédacteurs en chef ou gérants du journal.

Montesquieu

Mais les anciens journaux, restés ennemis de votre gouvernement et dont la rédaction n’aura pas changé, parleront.

Machiavel

Oh ! attendez : j’atteins tous les journaux présents ou futurs par des mesures fiscales qui enrayeront comme il convient les entreprises de publicité ; je soumettrai les feuilles politiques à ce que vous appelez aujourd’hui le timbre et le cautionnement. L’industrie de la presse sera bientôt si peu lucrative, grâce à l’élévation de ces impôts, que l’on ne s’y livrera qu’à bon escient.

Montesquieu

Le remède est insuffisant, car les partis politiques ne regardent pas à l’argent.

Machiavel

Soyez tranquille, j’ai de quoi leur fermer la bouche, car voici venir les mesures répressives. Il y a des États en Europe où l’on a déféré au jury la connaissance des délits de presse. Je ne connais pas de mesure plus déplorable que celle-là, car c’est agiter l’opinion à propos de la moindre billevesée de journaliste. Les délits de presse ont un caractère tellement élastique, l’écrivain peut déguiser ses attaques sous des formes si variées et si subtiles, qu’il n’est même pas possible de déférer aux tribunaux la connaissance de ces délits. Les tribunaux resteront toujours armés, cela va sans dire, mais l’arme répressive de tous les jours doit être aux mains de l’administration.

Montesquieu

Il y aura donc des délits qui ne seront pas justiciables des tribunaux, ou plutôt vous frapperez donc de deux mains : de la main de la justice et de celle de l’administration ?

Machiavel

Le grand mal ! Voilà bien de la sollicitude pour quelques mauvais et méchants journalistes qui font état de tout attaquer, de tout dénigrer ; qui se comportent avec les gouvernements comme ces bandits que les voyageurs rencontrent l’escopette au poing sur leur route. Ils se mettent constamment hors la loi ; quand bien même on les y mettrait un peu !

Montesquieu

C’est donc sur eux seuls que vont tomber vos rigueurs ?

Machiavel

Je ne puis pas m’engager à cela, car ces gens-là sont comme les têtes de l’hydre de Lerne ; quand on en coupe dix, il en repousse cinquante. C’est principalement aux journaux, en tant qu’entreprises de publicité, que je m’en prendrais. Je leur tiendrais simplement le langage que voici : J’ai pu vous supprimer tous, je ne l’ai pas fait ; je le puis encore, je vous laisse vivre, mais il va de soi que c’est à une condition, c’est que vous ne viendrez pas embarrasser ma marche et déconsidérer mon pouvoir. Je ne veux pas avoir tous les jours à vous faire des procès, ni avoir sans cesse à commenter la loi pour réprimer vos infractions ; je ne puis pas davantage avoir une armée de censeurs chargés d’examiner la veille ce que vous éditerez le lendemain. Vous avez des plumes, écrivez ; mais retenez bien ceci ; je me réserve, pour moi-même et pour mes agents, le droit de juger quand je serai attaqué. Point de subtilités. Quand vous m’attaquerez, je le sentirai bien et vous le sentirez bien vous-mêmes ; dans ce cas-là, je me ferai justice de mes propres mains, non pas de suite, car je veux y mettre des ménagements ; je vous avertirai une fois, deux fois ; à la troisième fois je vous supprimerai.

Montesquieu

Je vois avec étonnement que ce n’est pas précisément le journaliste qui est frappé dans ce système, c’est le journal, dont la ruine entraîne celle des intérêts qui se sont groupés autour de lui.

Machiavel

Qu’ils aillent se grouper ailleurs ; on ne fait pas de commerce sur ces choses-là. Mon administration frapperait donc, ainsi que je viens de vous le dire, sans préjudice bien entendu des condamnations prononcées par les tribunaux. Deux condamnations dans l’année entraîneraient de plein droit la suppression du journal. Je ne m’en tiendrais pas là, je dirais encore aux journaux, dans un décret ou dans une loi s’entend : Réduits à la plus étroite circonspection en ce qui vous concerne, n’espérez pas agiter l’opinion par des commentaires sur les débats de mes chambres ; je vous en défends le compte rendu, je vous défends même le compte rendu des débats judiciaires en matière de presse. Ne comptez pas davantage impressionner l’esprit public par de prétendues nouvelles venues du dehors ; je punirais les fausses nouvelles de peines corporelles, qu’elles soient publiées de bonne ou de mauvaise foi.

Montesquieu

Cela me paraît un peu dur, car enfin les journaux ne pouvant plus, sans les plus grands périls, se livrer à des appréciations politiques, ne vivront plus guère que par des nouvelles. Or, quand un journal publie une nouvelle, il me paraît bien difficile de lui en imposer la véracité, car, le plus souvent, il n’en pourra répondre d’une manière certaine, et quand il sera moralement sûr de la vérité, la preuve matérielle lui manquera.

Machiavel

On y regardera à deux fois avant de troubler l’opinion, c’est ce qu’il faut.

Montesquieu

Mais je vois autre chose. Si l’on ne peut plus vous combattre par les journaux du dedans, on vous combattra par les journaux du dehors. Tous les mécontentements, toutes les haines écriront aux portes de votre Royaume ; on jettera par-dessus la frontière des journaux et des écrits enflammés.

Machiavel

Oh ! vous touchez ici à un point que je compte réglementer de la manière la plus rigoureuse, parce que la presse du dehors est en effet très-dangereuse. D’abord toute introduction ou circulation dans le Royaume, de journaux ou d’écrits non autorisés, sera punie d’un emprisonnement, et la peine sera suffisamment sévère pour en ôter l’envie. Ensuite ceux de mes sujets convaincus d’avoir écrit, à l’étranger, contre le gouvernement, seront, à leur retour dans le royaume, recherchés et punis. C’est une indignité véritable que d’écrire, à l’étranger, contre son gouvernement.

Montesquieu

Cela dépend. Mais la presse étrangère des États frontières parlera.

Machiavel

Vous croyez ? Nous supposons que je règne dans un grand royaume. Les petits États qui borderont ma frontière seront bien tremblants, je vous le jure. Je leur ferai rendre des lois qui poursuivront leurs propres nationaux, en cas d’attaque contre mon gouvernement, par la voie de la presse ou autrement.

Montesquieu

Je vois que j’ai eu raison de dire, dans l’Esprit des lois, que les frontières d’un despote devaient être ravagées. Il faut que la civilisation n’y pénètre pas. Vos sujets, j’en suis sûr, ne connaîtront pas leur histoire. Selon le mot de Benjamin Constant, vous ferez du Royaume une île où l’on ignorera ce qui se passe en Europe, et de la capitale une autre île où l’on ignorera ce qui se passe dans les provinces.

Machiavel

Je ne veux pas que mon royaume puisse être agité par les bruits venus du dehors. Comment les nouvelles extérieures arrivent-elles ? Par un petit nombre d’agences qui centralisent les renseignements qui leur sont transmis des quatre parties du monde. Eh bien, on doit pouvoir soudoyer ces agences, et dès lors elles ne donneront de nouvelles que sous le contrôle du gouvernement.

Montesquieu

Voilà qui est bien ; vous pouvez passer maintenant à la police des livres.

Machiavel

Ceci me préoccupe moins, car dans un temps où le journalisme a pris une si prodigieuse extension, on ne lit presque plus de livres. Je n’entends nullement toutefois leur laisser la porte ouverte. En premier lieu, j’obligerai ceux qui voudront exercer la profession d’imprimeur, d’éditeur ou de libraire à se munir d’un brevet, c’est-à-dire d’une autorisation que le gouvernement pourra toujours leur retirer, soit directement, soit par des décisions de justice.

Montesquieu

Mais alors, ces industriels seront des espèces de fonctionnaires publics. Les instruments de la pensée deviendront les instruments du pouvoir !

Machiavel

Vous ne vous en plaindrez pas, j’imagine, car les choses étaient ainsi de votre temps, sous les parlements ; il faut conserver les anciens usages quand ils sont bons. Je retournerai aux mesures fiscales ; j’étendrai aux livres, le timbre qui frappe les journaux, ou plutôt j’imposerai le poids du timbre aux livres qui n’auront pas un certain nombre de pages. Un livre, par exemple, qui n’aura pas deux cents pages, trois cents pages, ne sera pas un livre, ce ne sera qu’une brochure. Je crois que vous saisissez parfaitement l’avantage de cette combinaison ; d’un côté je raréfie par l’impôt cette nuée de petits écrits qui sont comme des annexes du journalisme ; de l’autre, je force ceux qui veulent échapper au timbre à se jeter dans des compositions longues et dispendieuses qui ne se vendront presque pas ou se liront à peine sous cette forme. Il n’y a plus guère que les pauvres diables, aujourd’hui, qui ont la conscience de faire des livres ; ils y renonceront. Le fisc découragera la vanité littéraire et la loi pénale désarmera l’imprimerie elle-même, car je rends l’éditeur et l’imprimeur responsables, criminellement, de ce que les livres renferment. Il faut que, s’il est des écrivains assez osés pour écrire des ouvrages contre le gouvernement, ils ne puissent trouver personne pour les éditer. Les effets de cette intimidation salutaire rétabliront indirectement une censure que le gouvernement ne pourrait exercer lui-même, à cause du discrédit dans lequel cette mesure préventive est tombée. Avant de donner le jour à des ouvrages nouveaux, les imprimeurs, les éditeurs consulteront, ils viendront s’informer, ils produiront les livres dont on leur demande l’impression, et de cette manière le gouvernement sera toujours informé utilement des publications qui se préparent contre lui ; il en fera opérer la saisie préalable quand il le jugera à propos et en déférera les auteurs aux tribunaux.

Montesquieu

Vous m’aviez dit que vous ne toucheriez pas aux droits civils. Vous ne paraissez pas vous douter que c’est la liberté de l’industrie que vous venez de frapper par cette législation ; le droit de propriété s’y trouve lui-même engagé, il y passera à son tour.

Machiavel

Ce sont des mots.

Montesquieu

Alors vous en avez, je pense, fini avec la presse.

Machiavel

Oh ! que non pas.

Montesquieu

Que reste-t-il donc ?

Machiavel

L’autre moitié de la tâche.


DOUZIÈME DIALOGUE


Machiavel

Je ne vous ai montré encore que la partie en quelque sorte défensive du régime organique que j’imposerais à la presse ; j’ai maintenant à vous faire voir comment je saurais employer cette institution au profit de mon pouvoir. J’ose dire que nul gouvernement n’a eu, jusqu’à ce jour, une conception plus hardie que celle dont je vais vous parler. Dans les pays parlementaires, c’est presque toujours par la presse que périssent les gouvernements, eh bien, j’entrevois la possibilité de neutraliser la presse par la presse elle-même. Puisque c’est une si grande force que le journalisme, savez-vous ce que ferait mon gouvernement ? Il se ferait journaliste, ce serait le journalisme incarné.

Montesquieu

Vraiment, vous me faites passer par d’étranges surprises ! C’est un panorama perpétuellement varié que vous déployez devant moi ; je suis assez curieux, je vous l’avoue, de voir comment vous vous y prendrez pour réaliser ce nouveau programme.

Machiavel

Il faudra beaucoup moins de frais d’imagination que vous ne le pensez. Je compterai le nombre de journaux qui représenteront ce que vous appelez l’opposition. S’il y en a dix pour l’opposition, j’en aurai vingt pour le gouvernement ; s’il y en a vingt, j’en aurai quarante ; s’il y en a quarante, j’en aurai quatre-vingts. Voilà à quoi me servira, vous le comprenez à merveille maintenant, la faculté que je me suis réservée d’autoriser la création de nouvelles feuilles politiques.

Montesquieu

En effet, cela est très-simple.

Machiavel

Pas tant que vous le croyez cependant, car il ne faut pas que la masse du public puisse soupçonner cette tactique ; la combinaison serait manquée et l’opinion se détacherait d’elle-même des journaux qui défendraient ouvertement ma politique.

Je diviserai en trois ou quatre catégories les feuilles dévouées à mon pouvoir. Au premier rang je mettrai un certain nombre de journaux dont la nuance sera franchement officielle, et qui, en toutes rencontres, défendront mes actes à outrance. Ce ne sont pas ceux-là, je commence par vous le dire, qui auront le plus d’ascendant sur l’opinion. Au second rang je placerai une autre phalange de journaux dont le caractère ne sera déjà plus qu’officieux et dont la mission sera de rallier à mon pouvoir cette masse d’hommes tièdes et indifférents qui acceptent sans scrupule ce qui est constitué, mais ne vont pas au delà dans leur religion politique.

C’est dans les catégories de journaux qui vont suivre que se trouveront les leviers les plus puissants de mon pouvoir. Ici, la nuance officielle ou officieuse se dégrade complétement, en apparence, bien entendu, car les journaux dont je vais vous parler seront tous rattachés par la même chaîne à mon gouvernement, chaîne visible pour les uns, invisible à l’égard des autres. Je n’entreprends point de vous dire quel en sera le nombre, car je compterai un organe dévoué dans chaque opinion, dans chaque parti ; j’aurai un organe aristocratique dans le parti aristocratique, un organe républicain dans le parti républicain, un organe révolutionnaire dans le parti révolutionnaire, un organe anarchiste, au besoin, dans le parti anarchiste. Comme le dieu Wishnou, ma presse aura cent bras, et ces bras donneront la main à toutes les nuances d’opinion quelconque sur la surface entière du pays. On sera de mon parti sans le savoir. Ceux qui croiront parler leur langue parleront la mienne, ceux qui croiront agiter leur parti agiteront le mien, ceux qui croiront marcher sous leur drapeau marcheront sous le mien.

Montesquieu

Sont-ce là des conceptions réalisables ou des fantasmagories ? Cela donne le vertige.

Machiavel

Ménagez votre tête, car vous n’êtes pas au bout.

Montesquieu

Je me demande seulement, comment vous pourrez diriger et rallier toutes ces milices de publicité clandestinement embauchées par votre gouvernement.

Machiavel

Ce n’est là qu’une affaire d’organisation, vous devez le comprendre ; j’instituerai, par exemple, sous le titre de division de l’imprimerie et de la presse, un centre d’action commun où l’on viendra chercher la consigne et d’où partira le signal. Alors, pour ceux qui ne seront qu’à moitié dans le secret de cette combinaison, il se passera un spectacle bizarre ; on verra des feuilles, dévouées à mon gouvernement, qui m’attaqueront, qui crieront, qui me susciteront une foule de tracas.

Montesquieu

Ceci est au-dessus de ma portée, je ne comprends plus.

Machiavel

Ce n’est cependant pas si difficile à concevoir ; car, remarquez bien que jamais les bases ni les principes de mon gouvernement ne seront attaqués par les journaux dont je vous parle ; ils ne feront jamais qu’une polémique d’escarmouche, qu’une opposition dynastique dans les limites les plus étroites.

Montesquieu

Et quel avantage y trouverez-vous ?

Machiavel

Votre question est assez ingénue. Le résultat, vraiment considérable déjà, sera de faire dire, par le plus grand nombre : Mais vous voyez bien qu’on est libre, qu’on peut parler sous ce régime, qu’il est injustement attaqué, qu’au lieu de comprimer, comme il pourrait le faire, il souffre, il tolère ! Un autre résultat, non moins important, sera de provoquer, par exemple, des observations comme celles-ci : Voyez à quel point les bases de ce gouvernement, ses principes, s’imposent au respect de tous ; voilà des journaux qui se permettent les plus grandes libertés de langage, eh bien, jamais ils n’attaquent les institutions établies. Il faut qu’elles soient au-dessus des injustices des passions, puisque les ennemis mêmes du gouvernement ne peuvent s’empêcher de leur rendre hommage.

Montesquieu

Voilà, je l’avoue, qui est vraiment machiavélique.

Machiavel

Vous me faites beaucoup d’honneur, mais il y a mieux : À l’aide du dévouement occulte de ces feuilles publiques, je puis dire que je dirige à mon gré l’opinion dans toutes les questions de politique intérieure ou extérieure. J’excite ou j’endors les esprits, je les rassure ou je les déconcerte, je plaide le pour et le contre, le vrai et le faux. Je fais annoncer un fait et je le fais démentir suivant les circonstances ; je sonde ainsi la pensée publique, je recueille l’impression produite, j’essaie des combinaisons, des projets, des déterminations soudaines, enfin ce que vous appelez, en France, des ballons d’essai. Je combats à mon gré mes ennemis sans jamais compromettre mon pouvoir, car, après avoir fait parler ces feuilles, je puis leur infliger, au besoin, les désaveux les plus énergiques ; je sollicite l’opinion à de certaines résolutions, je la pousse ou je la retiens, j’ai toujours le doigt sur ses pulsations, elle reflète, sans le savoir, mes impressions personnelles, et elle s’émerveille parfois d’être si constamment d’accord avec son souverain. On dit alors que j’ai la fibre populaire, qu’il y a une sympathie secrète et mystérieuse qui m’unit aux mouvements de mon peuple.

Montesquieu

Ces diverses combinaisons me paraissent d’une perfection idéale. Je vous soumets cependant encore une observation, mais très-timide cette fois : Si vous sortez du silence de la Chine, si vous permettez à la milice de vos journaux de faire, au profit de vos desseins, l’opposition postiche dont vous venez de me parler, je ne vois pas trop, en vérité, comment vous pourrez empêcher les journaux non affiliés de répondre, par de véritables coups, aux agaceries dont ils devineront le manège. Ne pensez-vous pas qu’ils finiront par lever quelques-uns des voiles qui couvrent tant de ressorts mystérieux ? Quand ils connaîtront le secret de cette comédie, pourrez-vous les empêcher d’en rire ? Le jeu me paraît bien scabreux.

Machiavel

Pas du tout ; je vous dirai que j’ai employé, ici, une grande partie de mon temps à examiner le fort et le faible de ces combinaisons, je me suis beaucoup renseigné sur ce qui touche aux conditions d’existence de la presse dans les pays parlementaires. Vous devez savoir que le journalisme est une sorte de franc-maçonnerie : ceux qui en vivent sont tous plus ou moins rattachés les uns aux autres par les liens de la discrétion professionnelle ; pareils aux anciens augures, ils ne divulguent pas aisément le secret de leurs oracles. Ils ne gagneraient rien à se trahir, car ils ont pour la plupart des plaies plus ou moins honteuses. Il est assez probable, j’en conviens, qu’au centre de la capitale, dans un certain rayon de personnes, ces choses ne seront pas un mystère ; mais, partout ailleurs, on ne s’en doutera pas, et la grande majorité de la nation marchera avec la confiance la plus entière sur la trace des guides que je lui aurai donnés.

Que m’importe que, dans la capitale, un certain monde puisse être au courant des artifices de mon journalisme ? C’est à la province qu’est réservée la plus grande partie de son influence. Là j’aurai toujours la température d’opinion qui me sera nécessaire, et chacune de mes atteintes y portera sûrement. La presse de province m’appartiendra en entier, car là, point de contradiction ni de discussion possible ; du centre d’administration où je siégerai, on transmettra régulièrement au gouverneur de chaque province l’ordre de faire parler les journaux dans tel ou tel sens, si bien qu’à la même heure, sur toute la surface du pays, telle influence sera produite, telle impulsion sera donnée, bien souvent même avant que la capitale s’en doute. Vous voyez par là que l’opinion de la capitale n’est pas faite pour me préoccuper. Elle sera en retard, quand il le faudra, sur le mouvement extérieur qui l’envelopperait, au besoin, à son insu.

Montesquieu

L’enchaînement de vos idées entraîne tout avec tant de force, que vous me faites perdre le sentiment d’une dernière objection que je voulais vous soumettre. Il demeure constant, malgré ce que vous venez de dire, qu’il reste encore, dans la capitale, un certain nombre de journaux indépendants. Il leur sera à peu près impossible de parler politique, cela est certain, mais ils pourront vous faire une guerre de détails. Votre administration ne sera pas parfaite ; le développement du pouvoir absolu comporte une quantité d’abus dont le souverain même n’est pas cause ; sur tous les actes de vos agents qui toucheront à l’intérêt privé, on vous trouvera vulnérable ; on se plaindra, on attaquera vos agents, vous en serez nécessairement responsable, et votre considération succombera en détail.

Machiavel

Je ne crains pas cela.

Montesquieu

Il est vrai que vous avez tellement multiplié les moyens de répression, que vous n’avez que le choix des coups.

Machiavel

Ce n’est pas ce que je pensais dire ; je ne veux même pas être obligé d’avoir à faire sans cesse de la répression, je veux, sur une simple injonction, avoir la possibilité d’arrêter toute discussion sur un sujet qui touche à l’administration.

Montesquieu

Et comment vous y prendrez-vous ?

Machiavel

J’obligerai les journaux à accueillir en tête de leurs colonnes les rectifications que le gouvernement leur communiquera ; les agents de l’administration leur feront passer des notes dans lesquelles on leur dira catégoriquement : Vous avez avancé tel fait, il n’est pas exact ; vous vous êtes permis telle critique, vous avez été injuste, vous avez été inconvenant, vous avez eu tort, tenez-vous-le pour dit. Ce sera, comme vous le voyez, une censure loyale et à ciel ouvert.

Montesquieu

Dans laquelle, bien entendu, on n’aura pas la réplique.

Machiavel

Évidemment non ; la discussion sera close.

Montesquieu

De cette manière vous aurez toujours le dernier mot, vous l’aurez sans user de violence, c’est très-ingénieux. Comme vous me le disiez très-bien tout à l’heure, votre gouvernement est le journalisme incarné.

Machiavel

De même que je ne veux pas que le pays puisse être agité par les bruits du dehors, de même je ne veux pas qu’il puisse l’être par les bruits venus du dedans, même par les simples nouvelles privées. Quand il y aura quelque suicide extraordinaire, quelque grosse affaire d’argent trop véreuse, quelque méfait de fonctionnaire public, j’enverrai défendre aux journaux d’en parler. Le silence sur ces choses respecte mieux l’honnêteté publique que le bruit.

Montesquieu

Et pendant ce temps, vous, vous ferez du journalisme à outrance ?

Machiavel

Il le faut bien. User de la presse, en user sous toutes les formes, telle est, aujourd’hui, la loi des pouvoirs qui veulent vivre. C’est fort singulier, mais cela est. Aussi m’engagerais-je dans cette voie bien au delà de ce que vous pouvez imaginer.

Pour comprendre l’étendue de mon système, il faut voir comment le langage de ma presse est appelé à concourir avec les actes officiels de ma politique : Je veux, je suppose, faire sortir une solution de telle complication extérieure ou intérieure ; cette solution, indiquée par mes journaux, qui, depuis plusieurs mois, pratiquent chacun dans leur sens l’esprit public, se produit un beau matin, comme un événement officiel : Vous savez avec quelle discrétion et quels ménagements ingénieux doivent être rédigés les documents de l’autorité, dans les conjonctures importantes : le problème à résoudre en pareil cas est de donner une sorte de satisfaction à tous les partis. Eh bien, chacun de mes journaux, suivant sa nuance, s’efforcera de persuader à chaque parti que la résolution que l’on a prise est celle qui le favorise le plus. Ce qui ne sera pas écrit dans un document officiel, on l’en fera sortir par voie d’interprétation ; ce qui ne sera qu’indiqué, les journaux officieux le traduiront plus ouvertement, les journaux démocratiques et révolutionnaires le crieront par dessus les toits ; et tandis qu’on se disputera, qu’on donnera les interprétations les plus diverses à mes actes, mon gouvernement pourra toujours répondre à tous et à chacun : Vous vous trompez sur mes intentions, vous avez mal lu mes déclarations ; je n’ai jamais voulu dire que ceci ou que cela. L’essentiel est de ne jamais se mettre en contradiction avec soi-même.

Montesquieu

Comment ! Après ce que vous venez de me dire, vous avez une pareille prétention ?

Machiavel

Sans doute, et votre étonnement me prouve que vous ne m’avez pas compris. Ce sont les paroles bien plus que les actes qu’il s’agit de faire accorder. Comment voulez-vous que la grande masse d’une nation puisse juger si c’est la logique qui mène son gouvernement ? Il suffit de le lui dire. Je veux donc que les diverses phases de ma politique soient présentées comme le développement d’une pensée unique se rattachant à un but immuable. Chaque événement prévu ou imprévu sera un résultat sagement amené, les écarts de direction ne seront que les différentes faces de la même question, les voies diverses qui conduisent au même but, les moyens variés d’une solution identique poursuivie sans relâche à travers les obstacles. Le dernier événement sera donné comme la conclusion logique de tous les autres.

Montesquieu

En vérité, il faut qu’on vous admire ! Quelle force de tête et quelle activité !

Machiavel

Chaque jour, mes journaux seraient remplis de discours officiels, de comptes rendus, de rapports aux ministres, de rapports au souverain. Je n’oublierais pas que je vis dans une époque où l’on croit pouvoir résoudre, par l’industrie, tous les problèmes de la société, où l’on s’occupe sans cesse de l’amélioration du sort des classes ouvrières. Je m’attacherais d’autant plus à ces questions, qu’elles sont un dérivatif très-heureux pour les préoccupations de la politique intérieure. Chez les peuples méridionaux, il faut que les gouvernements paraissent sans cesse occupés ; les masses consentent à être inactives, mais à une condition, c’est que ceux qui les gouvernent leur donnent le spectacle d’une activité incessante, d’une sorte de fièvre ; qu’ils attirent constamment leurs yeux par des nouveautés, par des surprises, par des coups de théâtre ; cela est bizarre peut-être, mais, encore une fois, cela est.

Je me conformerais de point en point à ces indications ; en conséquence, je ferais, en matière de commerce, d’industrie, d’arts et même d’administration, étudier toutes sortes de projets, de plans, de combinaisons, de changements, de remaniements, d’améliorations dont le retentissement dans la presse couvrirait la voix des publicistes les plus nombreux et les plus féconds. L’économie politique a, dit-on, fait fortune chez vous, eh bien, je ne laisserais rien à inventer, rien à publier, rien à dire même à vos théoriciens, à vos utopistes, aux déclamateurs les plus passionnés de vos écoles. Le bien-être du peuple serait l’objet unique, invariable, de mes confidences publiques. Soit que je parle moi-même, soit que je fasse parler par mes ministres ou mes écrivains, on ne tarirait jamais sur la grandeur du pays, sur la prospérité, sur la majesté de sa mission et de ses destinées ; on ne cesserait de l’entretenir des grands principes du droit moderne, des grands problèmes qui agitent l’humanité. Le libéralisme le plus enthousiaste, le plus universel, respirerait dans mes écrits. Les peuples de l’Occident aiment le style oriental, aussi le style de tous les discours officiels, de tous les manifestes officiels devrait-il être toujours imagé, constamment pompeux, plein d’élévation et de reflets. Les peuples n’aiment pas les gouvernements athées, dans mes communications avec le public, je ne manquerais jamais de mettre mes actes sous l’invocation de la Divinité, en associant, avec adresse, ma propre étoile à celle du pays.

Je voudrais que l’on comparât à chaque instant les actes de mon règne à ceux des gouvernements passés. Ce serait la meilleure manière de faire ressortir mes bienfaits et d’exciter la reconnaissance qu’ils méritent.

Il serait très-important de mettre en relief les fautes de ceux qui m’ont précédé, de montrer que j’ai su les éviter toujours. On entretiendrait ainsi, contre les régimes auxquels mon pouvoir a succédé, une sorte d’antipathie, d’aversion même, qui finirait par devenir irréparable comme une expiation.

Non-seulement je donnerais à un certain nombre de journaux la mission d’exalter sans cesse la gloire de mon règne, de rejeter sur d’autres gouvernements que le mien la responsabilité des fautes de la politique européenne, mais je voudrais qu’une grande partie de ces éloges parût n’être qu’un écho des feuilles étrangères, dont on reproduirait des articles, vrais ou faux, qui rendraient un hommage éclatant à ma propre politique. Au surplus j’aurais, à l’étranger, des journaux soldés, dont l’appui serait d’autant plus efficace que je leur ferais donner une couleur d’opposition sur quelques points de détail.

Mes principes, mes idées, mes actes seraient représentés avec l’auréole de la jeunesse, avec le prestige du droit nouveau en opposition avec la décrépitude et la caducité des anciennes institutions.

Je n’ignore pas qu’il faut des soupapes à l’esprit public, que l’activité intellectuelle, refoulée sur un point, se reporte nécessairement sur un autre. C’est pour cela que je ne craindrais pas de jeter la nation dans toutes les spéculations théoriques et pratiques du régime industriel.

En dehors de la politique, d’ailleurs, je vous dirai que je serais très-bon prince, que je laisserais s’agiter en pleine paix les questions philosophiques ou religieuses. En matière de religion, la doctrine du libre examen est devenue une sorte de monomanie. Il ne faut pas contrarier cette tendance, on ne le pourrait pas sans danger. Dans les pays les plus avancés de l’Europe en civilisation, l’invention de l’imprimerie a fini par donner naissance à une littérature folle, furieuse, effrénée, presque immonde, c’est un grand mal. Eh bien, cela est triste à dire, mais il suffira presque de ne pas la gêner, pour que cette rage d’écrire, qui possède vos pays parlementaires, soit à peu près satisfaite.

Cette littérature pestiférée dont on ne peut empêcher le cours, la platitude des écrivains et des hommes politiques qui seraient en possession du journalisme, ne manquerait pas de former un contraste repoussant avec la dignité du langage qui tomberait des marches du trône, avec la dialectique vivace et colorée dont on aurait soin d’appuyer toutes les manifestations du pouvoir. Vous comprenez, maintenant, pourquoi j’ai voulu environner le prince de cet essaim de publicistes, d’hommes d’administration, d’avocats, d’hommes d’affaires et de jurisconsultes qui sont essentiels à la rédaction de cette quantité de communications officielles dont je vous ai parlé, et dont l’impression serait toujours très-forte sur les esprits.

Telle est, en bref, l’économie générale de mon régime sur la presse.

Montesquieu

Alors vous en avez fini avec elle ?

Machiavel

Oui, et à regret, car j’ai été beaucoup plus court qu’il ne l’aurait fallu. Mais nos instants sont comptés, il faut marcher rapidement.


TREIZIÈME DIALOGUE


Montesquieu.

J’ai besoin de me remettre un peu des émotions que vous venez de me faire traverser. Quelle fécondité de ressources, quelles conceptions étranges ! Il y a de la poésie dans tout cela et je ne sais quelle beauté fatale que les modernes Byrons ne désavoueraient pas ; on retrouve là le talent scénique de l’auteur de la Mandragore.

Machiavel.

Vous croyez, Monsieur de Secondat ? Quelque chose me dit pourtant que vous n’êtes pas rassuré dans votre ironie ; vous n’êtes pas sûr que ces choses-là ne sont pas possibles.

Montesquieu.

Si c’est mon opinion qui vous préoccupe, vous l’aurez ; j’attends la fin.

Machiavel.

Je n’y suis pas encore.

Montesquieu.

Eh bien, continuez.

Machiavel.

Je suis à vos ordres.

Montesquieu.

Vous venez, à vos débuts, d’édicter sur la presse une législation formidable. Vous avez éteint toutes les voix, à l’exception de la vôtre. Voilà les partis muets devant vous, ne craignez-vous rien des complots ?

Machiavel.

Non, car je serais bien peu prévoyant si, d’un revers de la main, je ne les désarmais tous à la fois.

Montesquieu.

Quels sont donc vos moyens ?

Machiavel.

Je commencerais par faire déporter par centaines ceux qui ont accueilli, les armes à la main, l’avénement de mon pouvoir. On m’a dit qu’en Italie, en Allemagne et en France, c’étaient par les sociétés secrètes que se recrutaient les hommes de désordre qui conspirent contre les gouvernements ; je briserais chez moi ces fils ténébreux qui se trament dans les repaires comme les toiles d’araignées.

Montesquieu.

Après ?

Machiavel.

Le fait d’organiser une société secrète, ou de s’y affilier, sera puni rigoureusement.

Montesquieu.

Bien, pour l’avenir ; mais les sociétés existantes ?

Machiavel.

J’expulserai, par voie de sûreté générale, tous ceux qui seront notoirement connus pour en avoir fait partie. Ceux que je n’atteindrai pas resteront sous le coup d’une menace perpétuelle, car je rendrai une loi qui permettra au gouvernement de déporter, par voie administrative, quiconque aura été affilié.

Montesquieu.

C’est-à-dire sans jugement.

Machiavel.

Pourquoi dites-vous : sans jugement ? La décision d’un gouvernement n’est-elle pas un jugement ? Soyez sûr qu’on aura peu de pitié pour les factieux. Dans les pays incessamment troublés par les discordes civiles, il faut ramener la paix par des actes de vigueur implacables ; il y a un compte de victimes à faire pour assurer la tranquillité, on le fait. Ensuite, l’aspect de celui qui commande devient tellement imposant, que nul n’ose attenter à sa vie. Après avoir couvert de sang l’Italie, Sylla put reparaître dans Rome en simple particulier ; personne ne toucha un cheveu de sa tête.

Montesquieu.

Je vois que vous êtes dans une période d’exécution terrible ; je n’ose pas vous faire d’observation. Il me semble cependant que, même en suivant vos desseins, vous pourriez être moins rigoureux.

Machiavel.

Si l’on s’adressait à ma clémence, je verrais. Je puis même vous confier qu’une partie des dispositions sévères que j’écrirai dans la loi deviendront purement comminatoires, à la condition cependant que l’on ne me pas force à en user autrement.

Montesquieu.

C’est là ce que vous appelez comminatoire ! Cependant votre clémence me rassure un peu ; il y a des moments où, si quelque mortel vous entendait, vous lui glaceriez le sang.

Machiavel.

Pourquoi ? J’ai vécu de très près avec le duc de Valentinois qui a laissé une renommée terrible et qui la méritait bien, car il avait des moments impitoyables ; cependant je vous assure que les nécessités d’exécution une fois passées, c’était un homme assez débonnaire. On en pourrait dire autant de presque tous les monarques absolus ; au fond ils sont bons : ils le sont surtout pour les petits.

Montesquieu.

Je ne sais si je ne vous aime pas mieux dans l’éclat de votre colère : votre douceur m’effraie plus encore. Mais revenons. Vous avez anéanti les sociétés secrètes.

Machiavel.

N’allez pas si vite ; je n’ai pas fait cela, vous allez amener quelque confusion.

Montesquieu.

Quoi et comment ?

Machiavel.

J’ai interdit les sociétés secrètes, dont le caractère et les agissements échapperaient à la surveillance de mon gouvernement, mais je n’ai pas entendu me priver d’un moyen d’information, d’une influence occulte qui peut être considérable si l’on sait s’en servir.

Montesquieu.

Que pouvez vous méditer là-dessus ?

Machiavel.

J’entrevois la possibilité de donner, à un certain nombre de ces sociétés, une sorte d’existence légale ou plutôt de les centraliser toutes en une seule dont je nommerai le chef suprême. Par là je tiendrai dans ma main les divers éléments révolutionnaires que le pays renferme. Les gens qui composent ces sociétés appartiennent à toutes les nations, à toutes les classes, à tous les rangs ; je serai mis au courant des intrigues les plus obscures de la politique. Ce sera là comme une annexe de ma police dont j’aurai bientôt à vous parler.

Ce monde souterrain des sociétés secrètes est rempli de cerveaux vides, dont je ne fais pas le moindre cas, mais il y a là des directions à donner, des forces à mouvoir. S’il s’y agite quelque chose, c’est ma main qui remue ; s’il s’y prépare un complot, le chef c’est moi : je suis le chef de la ligue.

Montesquieu.

Et vous croyez que ces cohortes de démocrates, ces républicains, ces anarchistes, ces terroristes vous laisseront approcher et rompre le pain avec eux ; vous pouvez croire que ceux qui ne veulent point de domination humaine accepteront un guide qui sera autant dire un maître !

Machiavel.

C’est que vous ne connaissez pas, ô Montesquieu, ce qu’il y a d’impuissance et même de niaiserie chez la plupart des hommes de la démagogie européenne. Ces tigres ont des âmes de mouton, des têtes pleines de vent ; il suffit de parler leur langage pour pénétrer dans leur rang. Leurs idées ont presque toutes, d’ailleurs, des affinités incroyables avec les doctrines du pouvoir absolu. Leur rêve est l’absorption des individus, dans une unité symbolique. Ils demandent la réalisation complète de l’égalité, par la vertu d’un pouvoir qui ne peut être en définitive que dans la main d’un seul homme. Vous voyez que je suis encore ici le chef de leur école ! Et puis il faut dire qu’ils n’ont pas le choix. Les sociétés secrètes existeront dans les conditions que je viens de dire ou elles n’existeront pas.

Montesquieu.

La finale du sic volo sic jubeo ne se fait jamais attendre longtemps avec vous. Je crois que, décidément, vous voilà bien gardé contre les conjurations.

Machiavel.

Oui, car il est bon de vous dire encore que la législation ne permettra pas les réunions, les conciliabules qui dépasseront un certain nombre de personnes.

Montesquieu.

Combien ?

Machiavel.

Tenez-vous à ces détails ? On ne permettra pas de réunion de plus de quinze ou vingt personnes, si vous voulez.

Montesquieu.

Eh quoi ! des amis ne pourront dîner ensemble au delà de ce nombre ?

Machiavel.

Vous vous alarmez déjà, je le vois bien, au nom de la gaieté gauloise. Eh bien, oui, on le pourra, car mon règne ne sera pas aussi farouche que vous le pensez, mais à une condition, c’est qu’on ne parlera pas politique.

Montesquieu.

On pourra parler littérature ?

Machiavel.

Oui, mais à la condition que sous prétexte de littérature on ne se réunira pas dans un but politique, car on peut encore ne pas parler politique du tout et donner néanmoins à un festin un caractère de manifestation qui serait compris du public. Il ne faut pas cela.

Montesquieu.

Hélas ! que, dans un pareil système, il est difficile aux citoyens de vivre sans porter ombrage au gouvernement !

Machiavel.

C’est une erreur, il n’y aura que les factieux qui souffriront de ces restrictions ; personne autre ne les sentira.

Il va de soi que je ne m’occupe point ici des actes de rébellion contre mon pouvoir, ni des attentats qui auraient pour objet de le renverser, ni des attaques soit contre la personne du prince, soit contre son autorité ou ses institutions. Ce sont là de véritables crimes, qui sont réprimés par le droit commun de toutes les législations. Ils seraient prévus et punis dans mon royaume d’après une classification et suivant des définitions qui ne laisseraient pas prise à la moindre atteinte directe ou indirecte contre l’ordre de choses établi.

Montesquieu.

Permettez-moi de m’en fier à vous, à cet égard, et de ne pas m’enquérir de vos moyens. Il ne suffit pas toutefois d’établir une législation draconienne ; il faut encore trouver une magistrature qui veuille l’appliquer ; ce point n’est pas sans difficulté.

Machiavel.

Il n’y en a là aucune.

Montesquieu.

Vous allez donc détruire l’organisation judiciaire ?

Machiavel.

Je ne détruis rien : je modifie et j’innove.

Montesquieu.

Alors vous établirez des cours martiales, prévôtales, des tribunaux d’exception enfin ?

Machiavel.

Non.

Montesquieu.

Que ferez-vous donc ?

Machiavel.

Il est bon que vous sachiez d’abord que je n’aurai pas besoin de décréter un grand nombre des lois sévères, dont je poursuivrai l’application. Beaucoup d’entre elles existeront déjà et seront encore en vigueur ; car tous les gouvernements libres ou absolus, républicains ou monarchiques, sont aux prises avec les mêmes difficultés ; ils sont obligés, dans les moments de crise, de recourir à des lois de rigueur dont les unes restent, dont les autres s’affaiblissent après les nécessités qui les ont vues naître. On doit faire usage des unes et des autres ; à l’égard des dernières, on rappelle qu’elles n’ont pas été explicitement abrogées, que c’étaient des lois parfaitement sages, que le retour des abus qu’elles prévenaient rend leur application nécessaire. De cette manière le gouvernement ne paraît faire, ce qui sera souvent vrai, qu’un acte de bonne administration.

Vous voyez qu’il ne s’agit que de donner un peu de ressort à l’action des tribunaux, ce qui est toujours facile dans les pays de centralisation où la magistrature se trouve en contact direct avec l’administration, par la voie du ministère dont elle relève.

Quant aux lois nouvelles qui seront faites sous mon règne et qui, pour la plupart, auront été rendues sous forme de simples décrets, l’application n’en sera peut-être pas aussi facile, parce que dans les pays où le magistrat est inamovible il résiste de lui-même, dans l’interprétation de la loi, à l’action trop directe du pouvoir.

Mais je crois avoir trouvé une combinaison très-ingénieuse, très-simple, en apparence purement réglementaire, qui, sans porter atteinte à l’inamovibilité de la magistrature, modifiera ce qu’il y a de trop absolu dans les conséquences du principe. Je rendrai un décret qui mettra les magistrats à la retraite, quand ils seront arrivés à un certain âge. Je ne doute pas qu’ici encore je n’aie l’opinion avec moi, car c’est un spectacle pénible que de voir, comme cela est si fréquent, le juge qui est appelé à statuer à chaque instant sur les questions les plus hautes et les plus difficiles, tomber dans une caducité d’esprit qui l’en rend incapable.

Montesquieu.

Mais permettez, j’ai quelques notions sur les choses dont vous parlez. Le fait que vous avancez n’est point du tout conforme à l’expérience. Chez les hommes qui vivent par l’exercice continuel des travaux de l’esprit, l’intelligence ne s’affaiblit pas ainsi ; c’est là, si je puis le dire, le privilège de la pensée chez ceux dont elle devient l’élément principal. Si, chez quelques magistrats, les facultés chancellent avec l’âge, chez le plus grand nombre elles se conservent, et leurs lumières vont toujours en augmentant ; il n’est pas besoin de les remplacer, car la mort fait dans leurs rangs les vides naturels qu’elle doit faire ; mais y eût-il en effet parmi eux autant d’exemples de décadence, que vous le prétendez, qu’il vaudrait mille fois mieux, dans l’intérêt d’une bonne justice, souffrir ce mal que d’accepter votre remède.

Machiavel.

J’ai des raisons supérieures aux vôtres.

Montesquieu.

La raison d’État ?

Machiavel.

Peut-être. Soyez sûr d’une chose, c’est que, dans cette organisation nouvelle, les magistrats ne dévieront pas plus qu’auparavant, quand il s’agira d’intérêts purement civils ?

Montesquieu.

Qu’en sais-je ? car, d’après vos paroles, je vois déjà qu’ils dévieront quand il s’agira d’intérêts politiques.

Machiavel.

Ils ne dévieront pas ; ils feront leur devoir comme ils doivent le faire, car, en matière politique, il est nécessaire, dans l’intérêt de l’ordre, que les juges soient toujours du côté du pouvoir. Ce serait la pire des choses, qu’un souverain pût être atteint par des arrêts factieux dont le pays entier s’emparerait, à l’instant même, contre le gouvernement. Que servirait d’avoir imposé silence à la presse, si elle se retrouvait dans les jugements des tribunaux ?

Montesquieu.

Sous des apparences modestes, votre moyen est donc bien puissant, que vous lui attribuiez une telle portée ?

Machiavel.

Oui, car il fait disparaître cet esprit de résistance, cet esprit de corps toujours si dangereux dans des compagnies judiciaires qui ont conservé le souvenir, peut-être le culte, des gouvernements passés. Il introduit dans leur sein une masse d’éléments nouveaux, dont les influences sont toutes favorables à l’esprit qui anime mon règne. Chaque année vingt, trente, quarante places de magistrats qui deviennent vacantes par la mise à la retraite, entraînent un déplacement dans tout le personnel de la justice qui peut se renouveler ainsi presque de fond en comble tous les six mois. Une seule vacance, vous le savez, peut entraîner cinquante nominations par l’effet successif des titulaires de différents grades, qui se déplacent. Vous jugez de ce qu’il en peut être quand ce sont trente ou quarante vacances qui se produisent à la fois. Non-seulement l’esprit collectif disparaît en ce qu’il peut avoir de politique, mais on se rapproche plus étroitement du gouvernement, qui dispose d’un plus grand nombre de sièges. On a des hommes jeunes qui ont le désir de faire leur chemin, qui ne sont plus arrêtés dans leur carrière par la perpétuité de ceux qui les précèdent. Ils savent que le gouvernement aime l’ordre, que le pays l’aime aussi, et il ne s’agit que de les servir tous deux, en faisant bonne justice, quand l’ordre y est intéressé.

Montesquieu.

Mais à moins d’un aveuglement sans nom, on vous reprochera d’exciter, dans la magistrature, un esprit de compétition fatal dans les corps judiciaires ; je ne vous montrerai pas quelles en sont les suites, car je crois que cela ne vous arrêterait pas.

Machiavel.

Je n’ai pas la prétention d’échapper à la critique ; elle m’importe peu, pourvu que je ne l’entende pas. J’aurais pour principe, en toutes choses, l’irrévocabilité de mes décisions, malgré les murmures. Un prince qui agit ainsi est toujours sûr d’imposer le respect de sa volonté.


QUATORZIÈME DIALOGUE


Machiavel.

Je vous ai déjà dit bien des fois, et je vous le répète encore, que je n’ai pas besoin de tout créer, de tout organiser ; que je trouve dans les institutions déjà existantes une grande partie des instruments de mon pouvoir. Savez-vous ce que c’est que la garantie constitutionnelle ?

Montesquieu.

Oui, et je le regrette pour vous, car je vous enlève, sans le vouloir, une surprise que vous n’auriez peut-être pas été fâché de me ménager, avec l’habileté de mise en scène qui vous est propre.

Machiavel.

Qu’en pensez-vous ?

Montesquieu.

Je pense ce qui est vrai, au moins pour la France dont vous semblez vouloir parler, c’est que c’est une loi de circonstance qui doit être modifiée, sinon complétement disparaître, sous un régime de liberté constitutionnelle.

Machiavel.

Je vous trouve bien modéré sur ce point. C’est simplement, d’après vos idées, une des restrictions les plus tyranniques du monde. Quoi ! lorsque des particuliers seront lésés par des agents du gouvernement dans l’exercice de leurs fonctions, et qu’ils les traduiront devant les tribunaux, les juges devront leur répondre : Nous ne pouvons vous faire droit, la porte du prétoire est fermée : allez demander à l’administration l’autorisation de poursuivre ses fonctionnaires. Mais c’est un véritable déni de justice. Combien de fois arrivera-t-il au gouvernement d’autoriser de semblables poursuites ?

Montesquieu.

De quoi vous plaignez-vous ? Il me semble que ceci fait très-bien vos affaires.

Machiavel.

Je ne vous ai dit cela que pour vous montrer que, dans des États où l’action de la justice rencontre de tels obstacles, un gouvernement n’a pas grand’chose à craindre des tribunaux. C’est toujours comme dispositions transitoires que l’on insère dans les lois de telles exceptions, mais les époques de transition une fois passées, les exceptions restent, et c’est avec raison, car lorsque l’ordre règne, elles ne gênent point, et quand il est troublé, elles sont nécessaires.

Il est une autre institution moderne qui ne sert pas avec moins d’efficacité l’action du pouvoir central : c’est la création, auprès des tribunaux, d’une grande magistrature que vous appelez le ministère public et qui s’appelait autrefois, avec beaucoup plus de raison, le ministère du Roi, parce que cette fonction est essentiellement amovible et révocable au gré du prince. Je n’ai pas besoin de vous dire quelle est l’influence de ce magistrat sur les tribunaux près desquels il siège ; elle est considérable. Retenez bien tout ceci. Maintenant je vais vous parler de la cour de cassation, dont je me suis réservé de vous dire quelque chose et qui joue un rôle si considérable dans l’administration de la justice.

La cour de cassation est plus qu’un corps judiciaire : c’est, en quelque sorte, un quatrième pouvoir dans l’État, parce qu’il lui appartient de fixer en dernier ressort le sens de la loi. Aussi vous répéterai-je ici ce que je crois vous avoir dit à propos du Sénat et de l’Assemblée législative : une semblable cour de justice qui serait complétement indépendante du gouvernement pourrait, en vertu de son pouvoir d’interprétation souverain et presque discrétionnaire, le renverser quand elle voudrait. Il lui suffirait pour cela de restreindre ou d’étendre systématiquement, dans le sens de la liberté, les dispositions de lois qui règlent l’exercice des droits politiques.

Montesquieu.

Et c’est apparemment le contraire que vous allez lui demander ?

Machiavel.

Je ne lui demanderai rien, elle fera d’elle-même ce qu’il conviendra de faire. Car c’est ici que concourront le plus puissamment les différentes causes d’influence dont je vous ai parlé plus haut. Plus le juge est près du pouvoir, plus il lui appartient. L’esprit conservateur du règne se développera là à un plus haut degré que partout ailleurs, et les lois de haute police politique recevront, dans le sein de cette grande assemblée, une interprétation si favorable à mon pouvoir, que je serai dispensé d’une foule de mesures restrictives qui, sans cela, deviendraient nécessaires.

Montesquieu.

On dirait vraiment, à vous entendre, que les lois sont susceptibles des interprétations les plus fantasques. Est-ce que les textes législatifs ne sont pas clairs et précis, est-ce qu’ils peuvent se prêter à des extensions ou à des restrictions comme celles que vous indiquez ?

Machiavel.

Ce n’est pas à l’auteur de l’Esprit des lois, au magistrat expérimenté qui a dû rendre tant d’excellents arrêts, que je puis avoir la prétention d’apprendre ce que c’est que la jurisprudence. Il n’y a pas de texte, si clair qu’il soit, qui ne puisse recevoir les solutions les plus contraires, même en droit civil pur ; mais je vous prie de remarquer que nous sommes ici en matière politique. Or, c’est une habitude commune aux législateurs de tous les temps, d’adopter, dans quelques-unes de leurs dispositions, une rédaction assez élastique pour qu’elle puisse, selon les circonstances, servir à régir des cas ou à introduire des exceptions sur lesquels il n’eût pas été prudent de s’expliquer d’une manière plus précise.

Je sais parfaitement que je dois vous donner des exemples, car sans cela ma proposition vous paraîtrait trop vague. L’embarras pour moi est de vous en présenter qui aient un caractère de généralité assez grand pour me dispenser d’entrer dans de longs détails. En voici un que je prends de préférence, parce que tout à l’heure nous avons touché à cette matière.

En parlant de la garantie constitutionnelle, vous disiez que cette loi d’exception devrait être modifiée dans un pays libre.

Eh bien, je suppose que cette loi existe dans l’État que je gouverne, je suppose qu’elle a été modifiée ; ainsi j’imagine qu’avant moi il a été promulgué une loi, qui, en matière électorale, permettait de poursuivre les agents du gouvernement sans l’autorisation du conseil d’État.

La question se présente sous mon règne qui, comme vous le savez, a introduit de grands changements dans le droit public. On veut poursuivre un fonctionnaire devant les tribunaux à l’occasion d’un fait électoral ; le magistrat du ministère public se lève et dit : La faveur dont on veut se prévaloir n’existe plus aujourd’hui ; elle n’est plus compatible avec les institutions actuelles. L’ancienne loi qui dispensait de l’autorisation du conseil d’État, en pareil cas, a été implicitement abrogée. Les tribunaux répondent oui ou non, en fin de compte le débat est porté devant la cour de cassation et cette haute juridiction fixe ainsi le droit public sur ce point : l’ancienne loi est abrogée implicitement ; l’autorisation du conseil d’État est nécessaire pour poursuivre les fonctionnaires publics, même en matière électorale.

Voici un autre exemple, il a quelque chose de plus spécial, il est emprunté à la police de la presse : On m’a dit qu’il y avait en France une loi qui obligeait, sous une sanction pénale, tous les gens faisant métier de distribuer et de colporter des écrits à se munir d’une autorisation délivrée par le fonctionnaire public qui est préposé, dans chaque province, à l’administration générale. La loi a voulu réglementer le colportage et l’astreindre à une étroite surveillance ; tel est le but essentiel de cette loi ; mais le texte de la disposition porte, je suppose : « Tous distributeurs ou colporteurs devront être munis d’une autorisation, etc. »

Eh bien, la cour de cassation, si la question lui est proposée, pourra dire : Ce n’est pas seulement le fait professionnel que la loi dont il s’agit a eu en vue. C’est tout fait quelconque de distribution ou de colportage. En conséquence, l’auteur même d’un écrit ou d’un ouvrage qui en remet un ou plusieurs exemplaires, fût-ce à titre d’hommage, sans autorisation préalable, fait acte de distribution et de colportage ; par suite il tombe sous le coup de la disposition pénale.

Vous voyez de suite ce qui résulte d’une semblable interprétation ; au lieu d’une simple loi de police, vous avez une loi restrictive du droit de publier sa pensée par la voie de la presse.

Montesquieu.

Il ne vous manquait plus que d’être juriste.

Machiavel.

Cela est absolument nécessaire. Comment aujourd’hui renverse-t-on les gouvernements ? Par des distinctions légales, par des subtilités de droit constitutionnel, en usant contre le pouvoir de tous les moyens, de toutes les armes, de toutes les combinaisons qui ne sont pas directement prohibées par la loi. Et ces artifices de droit, que les partis emploient avec tant d’acharnement contre le pouvoir, vous ne voudriez pas que le pouvoir les employât contre les partis ? Mais la lutte ne serait pas égale, la résistance ne serait même pas possible ; il faudrait abdiquer.

Montesquieu.

Vous avez tant d’écueils à éviter, que c’est un miracle si vous les prévoyez tous. Les tribunaux ne sont pas liés par leurs jugements. Avec une jurisprudence comme celle qui sera appliquée sous votre règne, je vous vois bien des procès sur les bras. Les justiciables ne se lasseront pas de frapper à la porte des tribunaux pour leur demander d’autres interprétations.

Machiavel.

Dans les premiers temps, c’est possible ; mais quand un certain nombre d’arrêts auront définitivement assis la jurisprudence, personne ne se permettra plus ce qu’elle défend, et la source des procès sera tarie. L’opinion publique sera même tellement apaisée, qu’on s’en rapportera, sur le sens des lois, aux avis officieux de l’administration.

Montesquieu.

Et comment, je vous prie ?

Machiavel.

Dans telles ou telles conjonctures données, quand on aura lieu de craindre que quelque difficulté ne s’élève sur tel ou tel point de législation, l’administration, sous forme d’avis, déclarera que tel ou tel fait tombe sous l’application de la loi, que la loi s’étend à tel ou tel cas.

Montesquieu.

Mais ce ne sont là que des déclarations qui ne lient en aucune manière les tribunaux.

Machiavel.

Sans aucun doute, mais ces déclarations n’en auront pas moins une très-grande autorité, une très-grande influence sur les décisions de la justice, partant d’une administration aussi puissante que celle que j’ai organisée. Elles auront surtout un très-grand empire sur les résolutions individuelles, et, dans une foule de cas, pour ne pas dire toujours, elles préviendront des procès fâcheux ; on s’abstiendra.

Montesquieu.

À mesure que nous avançons, je vois que votre gouvernement devient de plus en plus paternel. Ce sont là des mœurs judiciaires presque patriarcales. Il me paraît impossible, en effet, que l’on ne vous tienne pas compte d’une sollicitude qui s’exerce sous tant de formes ingénieuses.

Machiavel.

Vous voilà pourtant obligé de reconnaître que je suis bien loin des procédés barbares de gouvernement que vous sembliez me prêter au commencement de cet entretien. Vous voyez qu’en tout ceci la violence ne joue aucun rôle ; je prends mon point d’appui où chacun le prend aujourd’hui, dans le droit.

Montesquieu.

Dans le droit du plus fort.

Machiavel.

Le droit qui se fait obéir est toujours le droit du plus fort ; je ne connais pas d’exception à cette règle.


QUINZIÈME DIALOGUE


Montesquieu.

Quoique nous ayons parcouru un cercle très-vaste, et que vous ayez déjà presque tout organisé, je ne dois pas vous cacher qu’il vous reste encore beaucoup à faire pour me rassurer complétement sur la durée de votre pouvoir. La chose du monde qui m’étonne le plus, c’est que vous lui ayez donné pour base le suffrage populaire, c’est-à-dire, l’élément de sa nature le plus inconsistant que je connaisse. Entendons-nous bien, je vous prie ; vous m’avez dit que vous étiez roi ?

Machiavel.

Oui, roi.

Montesquieu.

À vie ou héréditaire ?

Machiavel.

Je suis roi, comme on est roi dans tous les royaumes du monde, roi héréditaire avec une descendance appelée à me succéder de mâle en mâle, par ordre de progéniture, à l’exclusion perpétuelle des femmes.

Montesquieu.

Vous n’êtes pas galant.

Machiavel.

Permettez, je m’inspire des traditions de la monarchie franque et salienne.

Montesquieu.

Vous m’expliquerez sans doute comment vous croyez pouvoir faire de l’hérédité, avec le suffrage démocratique des États-Unis ?

Machiavel.

Oui.

Montesquieu.

Comment ! vous espérez, avec ce principe, lier la volonté des générations futures ?

Machiavel.

Oui.

Montesquieu.

Ce que je voudrais voir, quant à présent, c’est la manière dont vous vous en tirerez avec ce suffrage, quand il s’agira de l’appliquer à la nomination des officiers publics ?

Machiavel.

Quels officiers publics ? Vous savez bien que, dans les États monarchiques, c’est le gouvernement qui nomme les fonctionnaires de tous les rangs.

Montesquieu.

Cela dépend de quels fonctionnaires. Ceux qui sont préposés à l’administration des communes sont, en général, nommés par les habitants, même sous les gouvernements monarchiques.

Machiavel.

On changera cela par une loi ; ils seront nommés à l’avenir par le gouvernement.

Montesquieu.

Et les représentants de la nation, est-ce aussi vous qui les nommez ?

Machiavel.

Vous savez bien que cela n’est pas possible.

Montesquieu.

Alors je vous plains, car si vous abandonnez le suffrage à lui-même, si vous ne trouvez pas ici quelque nouvelle combinaison, l’assemblée des représentants du peuple ne tardera pas, sous l’influence des partis, à se remplir de députés hostiles à votre pouvoir.

Machiavel.

Aussi ne compté-je pas le moins du monde abandonner le suffrage à lui-même.

Montesquieu.

Je m’y attendais. Mais quelle combinaison adopterez-vous ?

Machiavel.

Le premier point est de lier envers le gouvernement ceux qui veulent représenter le pays. J’imposerai aux candidats la solennité du serment. Il n’est pas question ici d’un serment prêté à la nation, comme l’entendaient vos révolutionnaires de 89 ; je veux un serment de fidélité prêté au prince lui-même et à sa constitution.

Montesquieu.

Mais puisque en politique vous ne craignez pas de violer les vôtres, comment pouvez-vous espérer qu’on se montrera, sur ce point, plus scrupuleux que vous-même ?

Machiavel.

Je compte peu sur la conscience politique des hommes ; je compte sur la puissance de l’opinion : personne n’osera s’avilir devant elle en manquant ouvertement à la foi jurée. On l’osera d’autant moins, que le serment que j’imposerai précédera l’élection au lieu de la suivre, et qu’on sera sans excuse de venir rechercher le suffrage, dans ces conditions, quand on ne sera pas à l’avance décidé à me servir. Il faut maintenant donner au gouvernement le moyen de résister à l’influence de l’opposition, d’empêcher qu’elle ne fasse déserter les rangs de ceux qui veulent le défendre. Au moment des élections, les partis ont pour habitude de proclamer leurs candidats et de les poser en face du gouvernement ; je ferai comme eux, j’aurai des candidats déclarés et je les poserai en face des partis.

Montesquieu.

Si vous n’étiez pas tout-puissant, le moyen serait détestable, car, en offrant ouvertement le combat, vous provoquez les coups.

Machiavel.

J’entends que les agents de mon gouvernement, depuis le premier jusqu’au dernier, s’emploient à faire triompher mes candidats.

Montesquieu.

Cela va de soi, c’est la conséquence.

Machiavel.

Tout est de la plus grande importance en cette matière. « Les lois qui établissent le suffrage sont fondamentales ; la manière dont le suffrage est donné est fondamentale ; la loi qui fixe la manière de donner les billets de suffrage est fondamentale[9]. » N’est-ce pas vous qui avez dit cela ?

Montesquieu.

Je ne reconnais pas toujours mon langage quand il passe par votre bouche ; il me semble que les paroles que vous citez s’appliquaient au gouvernement démocratique.

Machiavel.

Sans doute, et vous avez déjà pu voir que ma politique essentielle était de m’appuyer sur le peuple ; que, quoique je porte une couronne, mon but réel et déclaré est de le représenter. Dépositaire de tous les pouvoirs qu’il m’a délégués, c’est moi seul, en définitive, qui suis son véritable mandataire. Ce que je veux il le veut, ce que je fais il le fait. En conséquence, il est indispensable que lors des élections les factions ne puissent pas substituer leur influence à celle dont je suis la personnification armée. Aussi, ai-je trouvé d’autres moyens encore de paralyser leurs efforts. Il faut que vous sachiez, par exemple, que la loi qui interdit les réunions s’appliquera naturellement à celles qui pourraient être formées en vue des élections. De cette manière, les partis ne pourront ni se concerter, ni s’entendre.

Montesquieu.

Pourquoi mettez-vous toujours les partis en avant ? Sous prétexte de leur imposer des entraves, n’est-ce pas aux électeurs eux-mêmes que vous les imposez ? Les partis, en définitive, ne sont que des collections d’électeurs ; si les électeurs ne peuvent pas s’éclairer par des réunions, par des pourparlers, comment pourront-ils voter en connaissance de cause ?

Machiavel.

Je vois que vous ignorez avec quel art infini, avec quelle astuce les passions politiques déjouent les mesures prohibitives. Ne vous embarrassez pas des électeurs, ceux qui seront animés de bonnes intentions sauront toujours pour qui voter. D’ailleurs, j’userai de tolérance ; non-seulement je n’interdirai pas les réunions qui seront formées dans l’intérêt de mes candidats, mais j’irai jusqu’à fermer les yeux sur les agissements de quelques candidatures populaires qui s’agiteront bruyamment au nom de la liberté ; seulement, il est bon de vous dire que ceux qui crieront le plus fort seront des hommes à moi.

Montesquieu.

Et comment réglez-vous le suffrage ?

Machiavel.

D’abord, en ce qui touche les campagnes, je ne veux pas que les électeurs aillent voter dans les centres d’agglomération, où ils pourraient se trouver en contact avec l’esprit d’opposition des bourgs ou des villes, et, de là, recevoir la consigne qui viendrait de la capitale ; je veux qu’on vote par commune. Le résultat de cette combinaison, en apparence si simple, sera néanmoins considérable.

Montesquieu.

Il est facile de le comprendre, vous obligez le vote des campagnes à se diviser entre des notoriétés insignifiantes, ou à se reporter, à défaut de noms connus, sur les candidats désignés par votre gouvernement. Je serais bien surpris si, dans ce système, il éclôt beaucoup de capacités ou de talents.

Machiavel.

L’ordre public a moins besoin d’hommes de talent que d’hommes dévoués au gouvernement. La grande capacité siège sur le trône et parmi ceux qui l’entourent, ailleurs elle est inutile ; elle est presque nuisible même, car elle ne peut s’exercer que contre le pouvoir.

Montesquieu.

Vos aphorismes tranchent comme l’épée ; je n’ai point d’arguments à vous opposer. Reprenez donc, je vous prie, la suite de votre règlement électoral.

Machiavel.

Par les raisons que je viens de vous déduire, je ne veux pas non plus de scrutin de liste qui fausse l’élection, qui permette la coalition d’hommes et de principes. Je diviserai d’ailleurs les collèges électoraux en un certain nombre de circonscriptions administratives, dans lesquelles il n’y aura place que pour l’élection d’un seul député, et où, par suite, chaque électeur ne pourra porter qu’un nom sur son bulletin de vote.

Il faut, de plus, avoir la possibilité de neutraliser l’opposition dans les circonscriptions où elle se ferait trop vivement sentir. Ainsi, je suppose que, dans les élections antérieures, une circonscription se soit fait remarquer par la majorité de ses votes hostiles, ou que l’on ait lieu de prévoir qu’elle se prononcera contre les candidats du gouvernement, rien n’est plus facile que d’y remédier : si cette circonscription n’a qu’un petit chiffre de population, on la rattache à une circonscription voisine ou éloignée, mais beaucoup plus étendue, dans laquelle ses voix soient noyées et où son esprit politique se perd. Si la circonscription hostile, au contraire, a un chiffre de population important, on la fractionne en plusieurs parties que l’on annexe aux circonscriptions voisines, dans lesquelles elle s’annihile complétement.

Je passe, vous le comprenez bien, sur une foule de points de détail qui ne sont que les accessoires de l’ensemble. Ainsi, je divise au besoin les collèges en sections de collèges, pour donner, quand il le faudra, plus de prise à l’action de l’administration et je fais présider les collèges et les sections de collèges par les officiers municipaux dont la nomination dépend du gouvernement.

Montesquieu.

Je remarque, avec une certaine surprise, que vous n’usez pas ici d’une mesure que vous indiquiez dans le temps à Léon X, et qui consiste dans la substitution des billets de suffrage par les scrutateurs après le vote.

Machiavel.

Ce serait peut-être difficile aujourd’hui, et je crois que l’on ne doit user de ce moyen qu’avec la plus grande prudence. Un gouvernement habile a, d’ailleurs tant d’autres ressources ! Sans acheter directement le suffrage, c’est-à-dire à deniers découverts, rien ne lui sera plus facile que de faire voter les populations à son gré au moyen de concessions administratives, en promettant ici un port, là un marché, plus loin une route, un canal ; et à l’inverse, en ne faisant rien pour les villes et les bourgs où le vote sera hostile.

Montesquieu.

Je n’ai rien à reprocher à la profondeur de ces combinaisons ; mais ne craignez-vous pas qu’on ne dise que tantôt vous corrompez et tantôt vous opprimez le suffrage populaire ? Ne craignez-vous pas de compromettre votre pouvoir dans des luttes où il se trouvera toujours si directement engagé ? Le moindre succès qu’on remportera sur vos candidats sera une éclatante victoire qui mettra votre gouvernement en échec. Ce qui ne cesse de m’inquiéter pour vous, c’est que je vous vois toujours obligé de réussir en toutes choses, sous peine d’un désastre.

Machiavel.

Vous tenez le langage de la peur ; rassurez-vous. Au point où j’en suis arrivé, j’ai réussi dans tant de choses, que je ne puis pas périr par les infiniment petits. Le grain de sable de Bossuet n’est pas fait pour les véritables hommes politiques. Je suis si avancé dans ma carrière que je pourrais, sans danger, braver même des orages ; que signifient donc les infimes embarras d’administration dont vous parlez ? Croyez-vous que j’aie la prétention d’être parfait ? Ne sais-je pas bien qu’il se commettra plus d’une faute autour de moi ? Non, sans doute, je ne pourrai pas faire qu’il n’y ait quelques pillages, quelques scandales. Cela empêchera-t-il que l’ensemble des affaires ne marche et ne marche bien ? L’essentiel est bien moins de ne commettre aucune faute, que d’en supporter la responsabilité avec une attitude d’énergie qui impose aux détracteurs. Quand même l’opposition parviendrait à introduire dans ma chambre quelques déclamateurs, que m’importerait ? Je ne suis pas de ceux qui veulent compter sans les nécessités de leur temps.

Un de mes grands principes est d’opposer les semblables. De même que j’use la presse par la presse, j’userais la tribune par la tribune ; j’aurais autant qu’il en faudrait d’hommes dressés à la parole et capables de parler plusieurs heures sans s’arrêter. L’essentiel est d’avoir une majorité compacte et un président dont on soit sûr. Il y a un art particulier de conduire les débats et d’enlever le vote. Aurais-je besoin d’ailleurs des artifices de la stratégie parlementaire ? Les dix-neuf vingtièmes de la Chambre seraient des hommes à moi qui voteraient sur une consigne, tandis que je ferais mouvoir les fils d’une opposition factice et clandestinement embauchée ; après cela, qu’on vienne faire de beaux discours : ils entreront dans les oreilles de mes députés comme le vent entre dans le trou d’une serrure. Voulez-vous maintenant que je vous parle de mon Sénat ?

Montesquieu.

Non, je sais par Caligula ce que ce peut être.


SEIZIÈME DIALOGUE


Montesquieu.

Un des points saillants de votre politique, c’est l’anéantissement des partis et la destruction des forces collectives. Vous n’avez point failli à ce programme ; cependant, je vois encore autour de vous des choses auxquelles vous n’avez point touché. Ainsi vous n’avez encore porté la main ni sur le clergé, ni sur l’Université, ni sur le barreau, ni sur les milices nationales, ni sur les corporations commerciales ; il me semble, cependant, qu’il y a là plus d’un élément dangereux.

Machiavel.

Je ne puis vous dire tout à la fois. Venons de suite aux milices nationales, car je ne devrais plus avoir à m’en occuper ; leur dissolution a été nécessairement un des premiers actes de mon pouvoir. L’organisation d’une garde citoyenne ne saurait se concilier avec l’existence d’une armée régulière, car, les citoyens en armes pourraient, à un moment donné, se transformer en factieux. Ce point, cependant, n’est pas sans difficulté. La garde nationale est une institution inutile, mais elle porte un nom populaire. Dans les États militaires, elle flatte les instincts puérils de certaines classes bourgeoises, qui, par un travers assez ridicule, allient le goût des démonstrations guerrières aux habitudes commerciales. C’est là un préjugé inoffensif, il serait d’autant plus maladroit de le heurter, que le prince ne doit jamais avoir l’air de séparer ses intérêts de ceux de la cité qui croit trouver une garantie dans l’armement de ses habitants.

Montesquieu.

Mais puisque vous dissolvez cette milice.

Machiavel.

Je la dissous pour la réorganiser sur d’autres bases. L’essentiel est de la mettre sous les ordres immédiats des agents de l’autorité civile et de lui ôter la prérogative de recruter ses chefs par la voie de l’élection ; c’est ce que je fais. Je ne l’organiserai, d’ailleurs, que dans les lieux où il conviendra, et je me réserve le droit de la dissoudre de nouveau et de la rétablir sur d’autres bases encore, si les circonstances l’exigent. Je n’ai rien à vous dire de plus sur ce point. En ce qui touche l’Université, l’ordre de choses actuel me satisfait à peu près. Vous n’ignorez pas, en effet, que ces grands corps d’enseignement ne sont plus organisés aujourd’hui, comme ils l’étaient autrefois. Ils ont presque partout, m’assure-t-on, perdu leur autonomie et ne sont plus que des services publics à la charge de l’État. Or, ainsi que je vous l’ai dit plus d’une fois, là où est l’État, là est le prince ; la direction morale des établissements publics est entre ses mains ; ce sont ses agents qui inspirent l’esprit de la jeunesse. Les chefs comme les membres des corps enseignants de tous les degrés sont nommés par le gouvernement, ils y sont rattachés, ils en dépendent, cela suffit ; s’il reste çà et là quelques traces d’organisation indépendante dans quelque école publique ou Académie que ce soit, il est facile de la ramener au centre commun d’unité et de direction. C’est l’affaire d’un règlement ou même d’un simple arrêté ministériel. Je passe à tire-d’aile sur des détails qui ne peuvent pas appeler mes regards de plus près. Cependant, je ne dois pas abandonner ce sujet sans vous dire que je regarde comme très-important de proscrire, dans l’enseignement du droit, les études de politique constitutionnelle.

Montesquieu.

Vous avez en effet d’assez bonnes raisons pour cela.

Machiavel.

Mes raisons sont fort simples ; je ne veux pas qu’au sortir des écoles, les jeunes gens s’occupent de politique à tort et à travers ; qu’à dix-huit ans, on se mêle de faire des constitutions comme on fait des tragédies. Un tel enseignement ne peut que fausser les idées de la jeunesse et l’initier prématurément à des matières qui dépassent la mesure de sa raison. C’est avec ces notions mal digérées, mal comprises, qu’on prépare de faux hommes d’État, des utopistes dont les témérités d’esprit se traduisent plus tard par des témérités d’action.

Il faut que les générations qui naissent sous mon règne soient élevées dans le respect des institutions établies, dans l’amour du prince ; aussi ferais-je un usage assez ingénieux du pouvoir de direction qui m’appartient sur l’enseignement : je crois qu’en général dans les écoles on a un grand tort, c’est de négliger l’histoire contemporaine. Il est au moins aussi essentiel de connaître son temps que celui de Périclès ; je voudrais que l’histoire de mon règne fût enseignée, moi vivant, dans les écoles. C’est ainsi qu’un prince nouveau entre dans le cœur d’une génération.

Montesquieu.

Ce serait, bien entendu, une apologie perpétuelle de tous vos actes ?

Machiavel.

Il est évident que je ne me ferais pas dénigrer. L’autre moyen que j’emploierais aurait pour but de réagir contre l’enseignement libre, que l’on ne peut pas directement proscrire. Les universités renferment des armées de professeurs dont on peut, en dehors des classes, utiliser les loisirs pour la propagation des bonnes doctrines. Je leur ferais ouvrir des cours libres dans toutes les villes importantes, je mobiliserais ainsi l’instruction et l’influence du gouvernement.

Montesquieu.

En d’autres termes, vous absorbez, vous confisquez à votre profit même les dernières lueurs d’une pensée indépendante.

Machiavel.

Je ne confisque rien du tout.

Montesquieu.

Permettez-vous à d’autres professeurs que les vôtres de vulgariser la science par les mêmes moyens et cela sans brevet, sans autorisation ?

Machiavel.

Quoi ! voulez-vous donc que j’autorise des clubs ?

Montesquieu.

Non, passez donc à un autre objet.

Machiavel.

Parmi la multitude de mesures réglementaires que réclame le salut de mon gouvernement, vous avez appelé mon attention sur le barreau ; c’est étendre l’action de ma main au delà de ce qui est nécessaire pour le moment ; je touche ici d’ailleurs à des intérêts civils, et vous savez qu’en cette matière, ma règle de conduite est de m’abstenir autant que possible. Dans les États où le barreau est constitué en corporation, les justiciables regardent l’indépendance de cette institution comme une garantie inséparable du droit de la défense devant les tribunaux, qu’il s’agisse de leur honneur, de leur intérêt ou de leur vie. Il est bien grave d’intervenir ici, car l’opinion pourrait s’alarmer sur un cri que ne manquerait pas de jeter la corporation tout entière. Cependant, je n’ignore pas que cet ordre sera un foyer d’influences constamment hostiles à mon pouvoir. Cette profession, vous le savez mieux que moi, Montesquieu, développe des caractères froids et opiniâtres dans leurs principes, des esprits dont la tendance est de rechercher dans les actes du pouvoir l’élément de la légalité pure. L’avocat n’a pas au même degré que le magistrat le sens élevé des nécessités sociales ; il voit la loi de trop près, et par des côtés trop petits pour en avoir le sentiment juste, tandis que le magistrat…

Montesquieu.

Épargnez l’apologie.

Machiavel.

Oui, car je n’oublie pas que je suis devant un descendant de ces grands magistrats qui soutinrent avec tant d’éclat, en France, le trône de la monarchie.

Montesquieu.

Et qui se montrèrent rarement faciles à l’enregistrement des édits, quand ils violaient la loi de l’État.

Machiavel.

C’est ainsi qu’ils ont fini par renverser l’État lui-même. Je ne veux pas que mes cours de justice soient des parlements et que les avocats, sous l’immunité de leur robe, y fassent de la politique. Le plus grand homme du siècle, auquel votre patrie a eu l’honneur de donner le jour, disait : Je veux que l’on puisse couper la langue à un avocat qui dit du mal du gouvernement. Les mœurs modernes sont plus douces, je n’irais pas jusque-là. Au premier jour, et dans les circonstances qui conviendront, je me bornerai à faire une chose bien simple : je rendrai un décret qui, tout en respectant l’indépendance de la corporation, soumettra néanmoins les avocats à recevoir du souverain l’investiture de leur profession. Dans l’exposé des motifs de mon décret, il ne sera pas, je crois, bien difficile de démontrer aux justiciables qu’ils trouveront dans ce mode de nomination une garantie plus sérieuse que quand la corporation se recrute d’elle-même, c’est-à-dire avec des éléments nécessairement un peu confus.

Montesquieu.

Il n’est que trop vrai que l’on peut prêter aux mesures les plus détestables, le langage de la raison ! Mais voyons, qu’allez-vous faire maintenant à l’égard du clergé ? Voilà une institution qui ne dépend de l’État que par un côté et qui relève d’une puissance spirituelle, dont le siège est ailleurs que chez vous. Je ne connais rien de plus dangereux pour votre pouvoir, je vous le déclare, que cette puissance qui parle au nom du ciel et dont les racines sont partout sur la terre : n’oubliez pas que la parole chrétienne est une parole de liberté. Sans doute, les lois de l’État ont établi une démarcation profonde entre l’autorité religieuse et l’autorité politique ; sans doute, la parole des ministres du culte ne se fera entendre qu’au nom de l’Évangile ; mais le spiritualisme divin qui s’en dégage est la pierre d’achoppement du matérialisme politique. C’est ce livre si humble et si doux qui a détruit, à lui seul, et l’empire Romain, et le césarisme, et sa puissance. Les nations franchement chrétiennes échapperont toujours au despotisme, car le christianisme élève la dignité de l’homme trop haut pour que le despotisme puisse l’atteindre, car il développe des forces morales sur lesquelles le pouvoir humain n’a pas de prise[10]. Prenez garde au prêtre : il ne dépend que de Dieu, et son influence est partout, dans le sanctuaire, dans la famille, dans l’école. Vous ne pouvez rien sur lui : sa hiérarchie n’est pas la vôtre, il obéit à une constitution qui ne se tranche ni par la loi, ni par l’épée. Si vous régnez sur une nation catholique et que vous ayez le clergé pour ennemi, vous périrez tôt ou tard, quand bien même le peuple entier serait pour vous.

Machiavel.

Je ne sais pas trop pourquoi il vous plaît de faire du prêtre un apôtre de liberté. Je n’ai jamais vu cela, ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes ; j’ai toujours trouvé dans le sacerdoce un appui naturel du pouvoir absolu.

Remarquez-le bien, si, dans l’intérêt de mon établissement, j’ai dû faire des concessions à l’esprit démocratique de mon époque, si j’ai pris le suffrage universel pour base de mon pouvoir, ce n’est qu’un artifice commandé par les temps, je n’en réclame pas moins le bénéfice du droit divin, je n’en suis pas moins roi par la grâce de Dieu. À ce titre, le clergé doit donc me soutenir, car mes principes d’autorité sont conformes aux siens. Si, cependant, il se montrait factieux, s’il profitait de son influence pour faire une guerre sourde à mon gouvernement…

Montesquieu.

Eh bien ?

Machiavel.

Vous qui parlez de l’influence du clergé, vous ignorez donc à quel point il a su se rendre impopulaire dans quelques États catholiques ? En France, par exemple, le journalisme et la presse l’ont tellement perdu dans l’esprit des masses, ils ont tellement ruiné sa mission, que si je régnais dans son royaume savez-vous bien ce que je pourrais faire ?

Montesquieu.

Quoi ?

Machiavel.

Je pourrais provoquer, dans l’Église, un schisme qui briserait tous les liens qui rattachent le clergé à la cour de Rome, car c’est là qu’est le nœud gordien. Je ferais tenir par ma presse, par mes publicistes, par mes hommes politiques le langage que voici : « Le christianisme est indépendant du catholicisme ; ce que le catholicisme défend, le christianisme le permet ; l’indépendance du clergé, sa soumission à la cour de Rome, sont des dogmes purement catholiques ; un tel ordre de choses est une menace perpétuelle contre la sûreté de l’État. Les fidèles du royaume ne doivent pas avoir pour chef spirituel un prince étranger ; c’est laisser l’ordre intérieur à la discrétion d’une puissance qui peut être hostile à tout moment ; cette hiérarchie du moyen âge, cette tutelle des peuples en enfance ne peut plus se concilier avec le génie viril de la civilisation moderne, avec ses lumières et son indépendance. Pourquoi aller chercher à Rome un directeur des consciences ? Pourquoi le chef de l’autorité politique ne serait-il pas en même temps le chef de l’autorité religieuse ? Pourquoi le souverain ne serait-il pas pontife ? » Tel est le langage que l’on pourrait faire tenir à la presse, à la presse libérale surtout, et ce qu’il y a de très-probable, c’est que la masse du peuple l’entendrait avec joie.

Montesquieu.

Si vous pouviez le croire et si vous osiez tenter une semblable entreprise, vous apprendriez promptement et d’une manière à coup sûr terrible, ce qu’est la puissance du catholicisme, même chez les nations où il paraît affaibli[11].

Machiavel.

Le tenter, grand Dieu ! Mais je demande pardon, à genoux, à notre divin maître, d’avoir seulement exposé cette doctrine sacrilège, inspirée par la haine du catholicisme ; mais Dieu, qui a institué le pouvoir humain, ne lui défend pas de se garantir des entreprises du clergé, qui enfreint d’ailleurs les préceptes de l’Évangile quand il manque de subordination envers le prince. Je sais bien qu’il ne conspirera que par une influence insaisissable, mais je trouverais le moyen d’arrêter, même au sein de la cour de Rome, l’intention qui dirige l’influence.

Montesquieu.

Comment ?

Machiavel.

Il me suffirait d’indiquer du doigt au Saint-Siège l’état moral de mon peuple, frémissant sous le joug de l’Église, aspirant à le briser, capable de se démembrer à son tour du sein de l’unité catholique, de se jeter dans le schisme de l’Église grecque ou protestante.

Montesquieu.

La menace au lieu de l’action !

Machiavel.

Combien vous vous trompez, Montesquieu, et à quel point ne méconnaissez vous pas mon respect pour le trône pontifical ! Le seul rôle que je veuille jouer, la seule mission qui m’appartienne à moi souverain catholique, ce serait précisément d’être le défenseur de l’Église. Dans les temps actuels, vous le savez, le pouvoir temporel est gravement menacé, et par la haine irréligieuse, et par l’ambition des pays nord de l’Italie. Eh bien, je dirais au Saint-Père : Je vous soutiendrai contre eux tous, je vous sauverai, c’est mon devoir, c’est ma mission, mais du moins ne m’attaquez pas, soutenez moi de votre influence morale ; serait-ce trop demander quand moi-même j’exposerais ma popularité en me portant pour défenseur du pouvoir temporel, complétement discrédité aujourd’hui, hélas ! aux yeux de ce qu’on appelle la démocratie européenne. Ce péril ne m’arrêterait point ; non-seulement je tiendrais en échec, de la part des États voisins, toute entreprise contre la souveraineté du Saint-Siège, mais si, par malheur, il était attaqué, si le Pape venait à être chassé des États pontificaux, comme cela s’est déjà vu, mes baïonnettes seules l’y ramèneraient et l’y maintiendraient toujours, moi durant.

Montesquieu.

En effet, ce serait un coup de maître, car si vous teniez à Rome une garnison perpétuelle, vous disposeriez presque du Saint-Siège, comme s’il résidait dans quelque province de votre royaume.

Machiavel.

Croyez-vous qu’après un tel service rendu à la papauté, elle refuserait de soutenir mon pouvoir, que le Pape même, au besoin, refuserait de venir me sacrer dans ma capitale ? De tels événements sont-ils sans exemple dans l’histoire ?

Montesquieu.

Oui, tout se voit dans l’histoire. Mais enfin, si au lieu de trouver dans la chaire de Saint-Pierre un Borgia ou un Dubois, comme vous paraissez y compter, vous aviez en face de vous un pape qui résistât à vos intrigues et bravât votre colère, que feriez-vous ?

Machiavel.

Alors, il faudrait bien s’y résoudre, sous prétexte de défendre le pouvoir temporel, je déterminerais sa chute.

Montesquieu.

Vous avez ce que l’on appelle du génie !


DIX-SEPTIÈME DIALOGUE


Montesquieu.

J’ai dit que vous avez du génie ; il en faut, vraiment, d’une certaine sorte, pour concevoir et exécuter tant de choses. Je comprends maintenant l’apologue du dieu Wishnou ; vous avez cent bras comme l’idole indienne, et chacun de vos doigts touche un ressort. De même que vous touchez tout, pourrez-vous aussi tout voir ?

Machiavel.

Oui, car je ferai de la police une institution si vaste, qu’au cœur de mon royaume la moitié des hommes verra l’autre. Me permettez-vous quelques détails sur l’organisation de ma police ?

Montesquieu.

Faites.

Machiavel.

Je commencerai par créer un ministère de la police, qui sera le plus important de mes ministères et qui centralisera, tant pour l’extérieur que pour l’intérieur, les nombreux services dont je doterai cette partie de mon administration.

Montesquieu.

Mais si vous faites cela, vos sujets verront immédiatement qu’ils sont enveloppés dans un effroyable réseau.

Machiavel.

Si ce ministère déplaît, je l’abolirai et je l’appellerai, si vous voulez, ministère d’État. J’organiserai d’ailleurs dans les autres ministères des services correspondants, dont la plus grande partie sera fondue, sans bruit, dans ce que vous appelez aujourd’hui ministère de l’intérieur et ministère des affaires étrangères. Vous entendez parfaitement qu’ici je ne m’occupe point de diplomatie, mais uniquement des moyens propres à assurer ma sécurité contre les factions, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Eh bien, croyez-le, sous ce rapport, je trouverai la plupart des monarques à peu près dans la même situation que moi, c’est-à-dire très-disposés à seconder mes vues, qui consisteraient à créer des services de police internationale dans l’intérêt d’une sûreté réciproque. Si, comme je n’en doute guère, je parvenais à atteindre ce résultat, voici quelques-unes des formes sous lesquelles se produirait ma police à l’extérieur : Hommes de plaisirs et de bonne compagnie dans les cours étrangères, pour avoir l’œil sur les intrigues des princes et des prétendants exilés, révolutionnaires proscrits dont, à prix d’argent, je ne désespérerais pas d’amener quelques-uns à me servir d’agents de transmission à l’égard des menées de la démagogie ténébreuse ; établissement de journaux politiques dans les grandes capitales, imprimeurs et libraires placés dans les mêmes conditions et secrètement subventionnés pour suivre de plus près, par la presse, le mouvement de la pensée.

Montesquieu.

Ce n’est plus contre les factions de votre royaume, c’est contre l’âme même de l’humanité que vous finirez par conspirer.

Machiavel.

Vous le savez, je ne m’effraie pas beaucoup des grands mots. Je veux que tout homme politique, qui voudra aller cabaler à l’étranger, puisse être observé, signalé de distance en distance, jusqu’à son retour dans mon royaume, où on l’incarcérera bel et bien pour qu’il ne soit pas en mesure de recommencer. Pour avoir mieux en main le fil des intrigues révolutionnaires, je rêve une combinaison qui serait, je crois, assez habile.

Montesquieu.

Et quoi donc, grand Dieu !

Machiavel.

Je voudrais avoir un prince de ma maison, assis sur les marches de mon trône, qui jouerait au mécontent. Sa mission consisterait à se poser en libéral, en détracteur de mon gouvernement et à rallier ainsi, pour les observer de plus près, ceux qui, dans les rangs les plus élevés de mon royaume, pourraient faire un peu de démagogie. À cheval sur les intrigues intérieures et extérieures, le prince auquel je confierais cette mission ferait ainsi jouer un jeu de dupe à ceux qui ne seraient pas dans le secret de la comédie.

Montesquieu.

Quoi ! c’est à un prince de votre maison que vous confieriez des attributions que vous classez vous-même dans la police ?

Machiavel.

Et pourquoi non ? Je connais des princes régnants qui, dans l’exil, ont été attachés à la police secrète de certains cabinets.

Montesquieu.

Si je continue à vous écouter, Machiavel, c’est pour avoir le dernier mot de cette effroyable gageure.

Machiavel.

Ne vous indignez pas, monsieur de Montesquieu ; dans l’Esprit des lois, vous m’avez appelé grand homme[12].

Montesquieu.

Vous me le faites expier chèrement ; c’est pour ma punition que je vous écoute. Passez le plus vite que vous pourrez sur tant de détails sinistres.

Machiavel.

À l’intérieur, je suis obligé de rétablir le cabinet noir.

Montesquieu.

Rétablissez.

Machiavel.

Vos meilleurs rois en faisaient usage. Il ne faut pas que le secret des lettres puisse servir à couvrir des complots.

Montesquieu.

C’est là ce qui vous fait trembler, je le comprends.

Machiavel.

Vous vous trompez, car il y aura des complots sous mon règne : il faut qu’il y en ait.

Montesquieu.

Qu’est-ce encore ?

Machiavel.

Il y aura peut-être des complots vrais, je n’en réponds pas ; mais à coup sûr il y aura des complots simulés. À de certains moments, ce peut être un excellent moyen pour exciter la sympathie du peuple en faveur du prince, lorsque sa popularité décroît. En intimidant l’esprit public on obtient, au besoin, par là, les mesures de rigueur que l’on veut, ou l’on maintient celles qui existent. Les fausses conspirations, dont, bien entendu il ne faut user qu’avec la plus grande mesure, ont encore un autre avantage : c’est qu’elles permettent de découvrir les complots réels, en donnant lieu à des perquisitions qui conduisent à rechercher partout la trace de ce qu’on soupçonne.

Rien n’est plus précieux que la vie du souverain : il faut qu’elle soit environnée d’innombrables garanties, c’est-à-dire d’innombrables agents, mais il est nécessaire en même temps que cette milice secrète soit assez habilement dissimulée pour que le souverain n’ait pas l’air d’avoir peur quand il se montre en public. On m’a dit qu’en Europe les précautions à cet égard étaient tellement perfectionnées, qu’un prince qui sort dans les rues, pouvait avoir l’air d’un simple particulier, qui se promène, sans garde, dans la foule, alors qu’il est environné de deux ou trois mille protecteurs.

J’entends, du reste, que ma police soit parsemée dans tous les rangs de la société. Il n’y aura pas de conciliabule, pas de comité, pas de salon, pas de foyer intime où il ne se trouve une oreille pour recueillir ce qui se dit en tout lieu, à toute heure. Hélas, pour ceux qui ont manié le pouvoir, c’est un phénomène étonnant que la facilité avec laquelle les hommes se font les délateurs les uns des autres. Ce qui est plus étonnant encore, c’est la faculté d’observation et d’analyse qui se développe chez ceux qui font état de la police politique ; vous n’avez aucune idée de leurs ruses, de leurs déguisements, de leurs instincts, de la passion qu’ils apportent dans leurs recherches, de leur patience, de leur impénétrabilité ; il y a des hommes de tous les rangs qui font ce métier, comment vous dirai-je ? par une sorte d’amour de l’art.

Montesquieu.

Ah ! tirez le rideau !

Machiavel.

Oui, car il y a là, dans les bas-fonds, du pouvoir, des secrets qui terrifient le regard. Je vous épargne de plus sombres choses que vous n’en avez entendues. Avec le système que j’organiserai, je serai si complétement renseigné, que je pourrai tolérer même des agissements coupables, parce qu’à chaque minute du jour j’aurai le pouvoir de les arrêter.

Montesquieu.

Les tolérer, et pourquoi ?

Machiavel.

Parce que dans les États européens le monarque absolu ne doit pas indiscrètement user de la force ; parce qu’il y a toujours, dans le fond de la société, des activités souterraines sur lesquelles on ne peut rien quand elles ne se formulent pas ; parce qu’il faut éviter avec grand soin d’alarmer l’opinion sur la sécurité du pouvoir ; parce que les partis se contentent de murmures, de taquineries inoffensives, quand ils sont réduits à l’impuissance et que prétendre désarmer jusqu’à leur mauvaise humeur, serait une folie. On les entendra donc se plaindre, çà et là, dans les journaux, dans les livres ; ils essaieront des allusions contre le gouvernement dans quelques discours ou dans quelques plaidoyers ; ils feront, sous divers prétextes, quelques petites manifestations d’existence ; tout cela sera bien timide, je vous le jure, et le public s’il en est informé, ne sera guère tenté que d’en rire. On me trouvera bien bon de supporter cela, je passerai pour trop débonnaire ; voilà pourquoi je tolérerai ce qui, bien entendu, me paraîtra pouvoir l’être sans aucun danger : je ne veux pas même que l’on puisse dire que mon gouvernement est ombrageux.

Montesquieu.

Ce langage me rappelle que vous avez laissé une lacune, et une lacune fort grave, dans vos décrets.

Machiavel.

Laquelle ?

Montesquieu.

Vous n’avez pas touché à la liberté individuelle.

Machiavel.

Je n’y toucherai pas.

Montesquieu.

Le croyez-vous ? Si vous vous êtes réservé la faculté de tolérer, vous vous êtes principalement réservé le droit d’empêcher tout ce qui vous paraîtrait dangereux. Si l’intérêt de l’État, ou même un soin un peu pressant, exige qu’un homme soit arrêté, à la minute même, dans votre royaume, comment pourra-t-on le faire s’il y a dans la législation quelque loi d’habeas corpus ; si l’arrestation individuelle est précédée de certaines formalités, de certaines garanties ? Pendant qu’on y procédera, le temps se passera.

Machiavel.

Permettez ; si je respecte la liberté individuelle, je ne m’interdis pas à cet égard quelques modifications utiles à l’organisation judiciaire.

Montesquieu.

Je le savais bien.

Machiavel.

Oh ! ne triomphez pas, ce sera la chose la plus simple du monde. Qui est-ce qui statue en général sur la liberté individuelle, dans vos États parlementaires ?

Montesquieu.

C’est un conseil de magistrats, dont le nombre et l’indépendance sont la garantie des justiciables.

Machiavel.

C’est une organisation à coup sûr vicieuse, car, comment voulez-vous qu’avec la lenteur des délibérations d’un conseil, la justice puisse avoir la rapidité d’appréhension nécessaire sur les malfaiteurs ?

Montesquieu.

Quels malfaiteurs ?

Machiavel.

Je parle des gens qui commettent des meurtres, des vols, des crimes et des délits justiciables du droit commun. Il faut donner à cette juridiction l’unité d’action qui lui est nécessaire : je remplace votre conseil par un magistrat unique, chargé de statuer sur l’arrestation des malfaiteurs.

Montesquieu.

Mais il ne s’agit pas ici de malfaiteurs ; à l’aide de cette disposition, vous menacez la liberté de tous les citoyens ; faites au moins une distinction sur le titre de l’accusation.

Machiavel.

C’est justement ce que je ne veux pas faire. Est-ce que celui qui entreprend quelque chose contre le gouvernement n’est pas autant et plus coupable que celui qui commet un crime ou un délit ordinaire ? La passion ou la misère atténuent bien des fautes, mais qu’est-ce qui force les gens à s’occuper de politique ? Aussi je ne veux plus de distinction entre les délits de droit commun et les délits politiques. Où donc, les gouvernements modernes ont-ils l’esprit, d’élever des espèces de tribunes criminelles à leurs détracteurs ? Dans mon royaume, le journaliste insolent sera confondu, dans les prisons, avec le simple larron et comparaîtra, à côté de lui, devant la juridiction correctionnelle. Le conspirateur s’assiéra devant le jury criminel, côte à côte avec le faussaire, avec le meurtrier. C’est là une excellente modification législative, remarquez-le, car l’opinion publique, en voyant traiter le conspirateur à l’égal du malfaiteur ordinaire, finira par confondre les deux genres dans le même mépris.

Montesquieu.

Vous ruinez la base même du sens moral ; mais que vous importe ? Ce qui m’étonne, c’est que vous conserviez un jury criminel.

Machiavel.

Dans les États centralisés comme le mien, ce sont les fonctionnaires publics qui désignent les membres du jury. En matière de simple délit politique, mon ministre de la justice pourra toujours, quand il le faudra, composer la chambre des juges appelés à en connaître.

Montesquieu.

Votre législation intérieure est irréprochable ; il est temps de passer à d’autres objets.


IIIe PARTIE.


DIX-HUITIÈME DIALOGUE


Montesquieu.

Jusqu’à présent vous ne vous êtes occupé que des formes de votre gouvernement et des lois de rigueur, nécessaires pour le maintenir. C’est beaucoup ; ce n’est rien encore. Il vous reste à résoudre le plus difficile de tous les problèmes, pour un souverain qui veut affecter le pouvoir absolu dans un État européen, façonné aux mœurs représentatives.

Machiavel.

Quel est donc ce problème ?

Montesquieu.

C’est celui de vos finances.

Machiavel.

Cette question n’est point restée étrangère à mes préoccupations, car je me souviens de vous avoir dit que tout, en définitive, se résoudrait par une question de chiffres.

Montesquieu.

Fort bien, mais ici c’est la nature même des choses qui va vous résister.

Machiavel.

Vous m’inquiétez, je vous l’avoue, car je date d’un siècle de barbarie sous le rapport de l’économie politique et j’entends fort peu de chose à ces matières.

Montesquieu.

Je me rassure pour vous. Permettez-moi toutefois de vous adresser une question. Je me souviens d’avoir écrit, dans l’Esprit des lois, que le monarque absolu était astreint, par le principe de son gouvernement, à n’imposer que de faibles tributs à ses sujets[13]. Donnerez-vous du moins aux vôtres cette satisfaction ?

Machiavel.

Je ne m’y engage pas et je ne connais rien, en vérité, de plus contestable que la proposition que vous avez émise là. Comment voulez-vous que l’appareil du pouvoir monarchique, l’éclat et la représentation d’une grande cour, puissent exister sans imposer à une nation de lourds sacrifices ? Votre thèse peut être vraie en Turquie, en Perse, que sais-je ! chez de petits peuples sans industrie, qui n’auraient d’ailleurs pas le moyen de payer l’impôt ; mais dans les sociétés européennes, où la richesse déborde des sources du travail, et se présente sous tant de formes à l’impôt, où le luxe est un moyen de gouvernement, où l’entretien et la dépense de tous les services publics sont centralisés entres les mains de l’État, où toutes les hautes charges, toutes les dignités sont salariées à grands frais, comment voulez-vous encore une fois que l’on se borne à de modiques tributs, comme vous dites, quand, avec cela, on est souverain maître ?

Montesquieu.

C’est très juste et je vous abandonne ma thèse, dont le véritable sens vous a d’ailleurs échappé. Ainsi, votre gouvernement coûtera cher ; il est évident qu’il coûtera plus cher qu’un gouvernement représentatif.

Machiavel.

C’est possible.

Montesquieu.

Oui, mais c’est ici que commence la difficulté. Je sais comment les gouvernements représentatifs pourvoient à leurs besoins financiers, mais je n’ai aucune idée des moyens d’existence du pouvoir absolu dans les sociétés modernes. Si j’interroge le passé, je vois très-clairement qu’il ne peut subsister qu’aux conditions suivantes : il faut, en premier lieu, que le monarque absolu soit un chef militaire, vous le reconnaissez sans doute.

Machiavel.

Oui.

Montesquieu.

Il faut, de plus, qu’il soit conquérant, car c’est à la guerre qu’il doit demander les principales ressources qui lui sont nécessaires pour entretenir son faste et ses armées. S’il les demandait à l’impôt, il écraserait ses sujets. Vous voyez par là que ce n’est pas, parce que le monarque absolu dépense moins, qu’il doit ménager les tributs, mais parce que la loi de sa subsistance est ailleurs. Or, aujourd’hui, la guerre ne rapporte plus de profits à ceux qui la font : elle ruine les vainqueurs aussi bien que les vaincus. Voilà une source de revenus qui vous échappe.

Restent les impôts, mais, bien entendu, le prince absolu doit pouvoir se passer, à cet égard, du consentement de ses sujets. Dans les États despotiques, il y a une fiction légale qui leur permet de les taxer discrétionnairement : en droit, le souverain est censé posséder tous les biens de ses sujets. Quand il leur prend quelque chose, il ne fait donc que reprendre ce qui lui appartient. De la sorte, point de résistance.

Enfin, il faut que le prince puisse disposer, sans discussion comme sans contrôle, des ressources que lui a procurées l’impôt. Tels sont, en cette matière, les errements inévitables de l’absolutisme ; convenez qu’il y aurait beaucoup à faire pour en revenir là. Si les peuples modernes sont aussi indifférents que vous le dites, à la perte de leurs libertés, il n’en sera pas de même quand il s’agira de leurs intérêts ; leurs intérêts sont liés à un régime économique exclusif du despotisme : si vous n’avez pas l’arbitraire en finances, vous ne pouvez pas l’avoir en politique. Votre règne entier s’écroulera sur le chapitre des budgets.

Machiavel.

Je suis fort tranquille sur ce point, comme sur le reste.

Montesquieu.

C’est ce qu’il faut voir ; allons au fait. Le vote des impôts, par les mandataires de la nation, est la règle fondamentale des États modernes : accepterez-vous le vote de l’impôt ?

Machiavel.

Pourquoi non ?

Montesquieu.

Oh ! prenez garde, ce principe est la consécration la plus expresse de la souveraineté de la nation ; car lui reconnaître le droit de voter l’impôt, c’est lui reconnaître celui de le refuser, de le limiter, de réduire à rien les moyen d’action du prince, et, par suite, de l’anéantir lui-même, au besoin.

Machiavel.

Vous êtes catégorique. Continuez.

Montesquieu.

Ceux qui votent l’impôt sont eux-mêmes des contribuables. Ici leurs intérêts sont étroitement solidaires de ceux de la nation, en un point où elle aura nécessairement les yeux ouverts. Vous allez trouver ses mandataires aussi peu accommodants sur les crédits législatifs, que vous les avez trouvés faciles sur le chapitre des libertés.

Machiavel.

C’est ici que la faiblesse de l’argument se découvre : je vous prie de prendre note de deux considérations que vous avez oubliées. En premier lieu les mandataires de la nation sont salariés ; contribuables ou non, ils sont personnellement désintéressés dans le vote de l’impôt.

Montesquieu.

Je conviens que la combinaison est pratique, et la remarque judicieuse.

Machiavel.

Vous voyez l’inconvénient d’envisager trop systématiquement les choses ; la moindre modification habile fait tout varier. Vous auriez peut-être raison si j’appuyais mon pouvoir sur l’aristocratie, ou sur les classes bourgeoises qui pourraient, à un moment donné, me refuser leur concours ; mais, en second lieu, j’ai pour base d’action le prolétariat, dont la masse ne possède rien. Les charges de l’État ne pèsent presque pas sur elle, et je ferai même en sorte qu’elles n’y pèsent pas du tout. Les mesures fiscales préoccuperont peu les classes ouvrières ; elles ne les atteindront pas.

Montesquieu.

Si j’ai bien compris, ceci est très-clair : vous faites payer à ceux qui possèdent, par la volonté souveraine de ceux qui ne possèdent pas. C’est la rançon que le nombre et la pauvreté imposent à la richesse.

Machiavel.

N’est-ce pas juste ?

Montesquieu.

Ce n’est pas même vrai, car dans les sociétés actuelles, au point de vue économique, il n’y a ni riche, ni pauvre. L’artisan de la veille est le bourgeois du lendemain, en vertu de la loi du travail. Si vous atteignez la bourgeoisie territoriale ou industrielle, savez-vous ce que vous faites ?

Vous rendez en réalité l’émancipation par le travail plus difficile, vous retenez un plus grand nombre de travailleurs dans les liens du prolétariat. C’est une aberration que de croire que le prolétaire peut profiter des atteintes portées à la production. En appauvrissant par des lois fiscales ceux qui possèdent, on ne crée que des situations factices et, dans un temps donné, on appauvrit même ceux qui ne possèdent pas.

Machiavel.

Ce sont de belles théories, mais je suis bien décidé à vous en opposer de tout aussi belles, si vous le voulez.

Montesquieu.

Non, car vous n’avez pas encore résolu le problème que je vous ai posé. Obtenez d’abord de quoi faire face aux dépenses de la souveraineté absolue. Ce ne sera pas si facile que vous le pensez, même avec une chambre législative dans laquelle vous aurez la majorité assurée, même avec la toute-puissance du mandat populaire dont vous êtes investi. Dites-moi, par exemple, comment vous pourrez plier le mécanisme financier des États modernes aux exigences du pouvoir absolu. Je vous le répète, c’est la nature même des choses qui résiste ici. Les peuples policés de l’Europe ont entouré l’administration de leurs finances, de garanties si étroites, si jalouses, si multipliées, qu’elles ne laissent pas plus de place à la perception qu’à l’emploi arbitraire des deniers publics.

Machiavel.

Quel est donc ce merveilleux système ?

Montesquieu.

Je puis vous l’indiquer en quelques mots.

La perfection du système financier, dans les temps modernes, repose sur deux bases fondamentales, le contrôle et la publicité. C’est là que réside essentiellement la garantie des contribuables. Un souverain ne pourrait pas y toucher sans dire indirectement à ses sujets : Vous avez l’ordre, je veux le désordre, je veux l’obscurité dans la gestion des fonds publics ; j’en ai besoin parce qu’il y a une foule de dépenses que je veux pouvoir faire sans votre approbation, de déficits que je veux pouvoir masquer, de recettes que je veux avoir le moyen de déguiser ou de grossir suivant les circonstances.

Machiavel.

Vous débutez bien.

Montesquieu.

Dans les pays libres et industrieux, tout le monde sait les finances, par nécessité, par intérêt et par état, et votre gouvernement à cet égard ne pourrait tromper personne.

Machiavel.

Qui vous dit qu’on veuille tromper ?

Montesquieu.

Toute l’œuvre de l’administration financière, si vaste et si compliquée qu’elle soit dans ses détails, aboutit, en dernière analyse, à deux opérations fort simples, recevoir et dépenser.

C’est autour de ces deux ordres de faits financiers, que gravite la multitude des lois et des règlements spéciaux, qui ont encore pour objet une chose fort simple : faire en sorte que le contribuable ne paye que l’impôt nécessaire et régulièrement établi, faire en sorte que le gouvernement ne puisse appliquer les fonds publics qu’à des dépenses approuvées par la nation.

Je laisse de côté tout ce qui est relatif à l’assiette et au mode de perception de l’impôt, aux moyens pratiques d’assurer l’intégralité de la recette, l’ordre et la précision dans le mouvement des fonds publics ; ce sont là des détails de comptabilité dont je n’ai point à vous entretenir. Je veux seulement vous montrer comment la publicité marche avec le contrôle, dans les systèmes de finance politique les mieux organisés de l’Europe.

Un des problèmes les plus importants à résoudre, était de faire sortir complétement de l’obscurité, de rendre visibles à tous les yeux les éléments de recettes et de dépenses sur lesquels est basé l’emploi de la fortune publique entre les mains des gouvernements. Ce résultat a été atteint par la création de ce que l’on appelle, en langue moderne, le budget de l’État, qui est l’aperçu ou l’état estimatif des recettes et des dépenses, prévues non pas pour une période de temps éloignée, mais chaque année pour le service de l’année suivante. Le budget annuel est donc le point capital, et en quelque sorte générateur, de la situation financière, qui s’améliore ou s’aggrave, en proportion de ses résultats constatés. Les parties qui le composent sont préparées par les différents ministres dans le département desquels les services à pourvoir sont placés. Ils prennent pour base de leur travail les allocations des budgets antérieurs, en y introduisant les modifications, additions et retranchements nécessaires. Le tout est adressé au ministre des finances, qui centralise les documents qui lui sont transmis, et qui présente à l’assemblée législative, ce que l’on appelle le projet du budget. Ce grand travail publié, imprimé, reproduit dans mille journaux, dévoile à tous les yeux la politique intérieure et extérieure de l’État, l’administration civile, judiciaire et militaire. Il est examiné, discuté et voté, par les représentants du pays, après quoi il est rendu exécutoire de la même manière que les autres lois de l’État.

Machiavel.

Permettez-moi d’admirer avec quelle netteté de déduction et quelle propriété de termes, tout à fait modernes, l’illustre auteur de l’Esprit des lois a su se dégager, en matière de finances, des théories un peu vagues et des termes quelquefois un peu ambigus du grand ouvrage qui l’a rendu immortel.

Montesquieu.

L’Esprit des lois n’est pas un traité de finances.

Machiavel.

Votre sobriété sur ce point mérite d’autant plus d’être louée, que vous auriez pu en parler très-compétemment. Veuillez donc continuer, je vous prie, je vous suis avec le plus grand intérêt.


DIX-NEUVIÈME DIALOGUE


Montesquieu.

La création du système budgétaire a entraîné, on peut le dire, avec elle toutes les autres garanties financières qui sont aujourd’hui le partage des sociétés politiques bien réglées.

Ainsi, la première loi qui se trouve nécessairement imposée par l’économie du budget, c’est que les crédits demandés soient en rapport avec les ressources existantes. C’est là un équilibre qui doit se traduire constamment aux yeux par des chiffres réels et authentiques, et pour mieux assurer cet important résultat, pour que le législateur qui vote sur les propositions qui lui sont faites ne subisse aucun entraînement, on a eu recours à une mesure très-sage. On a divisé le budget général de l’État en deux budgets distincts : le budget des dépenses et le budget des recettes, qui doivent être votés séparément, chacun par une loi spéciale.

De cette manière, l’attention du législateur est obligée de se concentrer, tour à tour, isolément, sur la situation active et passive, et ses déterminations ne sont pas à l’avance influencées par la balance générale des recettes et des dépenses.

Il contrôle scrupuleusement ces deux éléments, et c’est, en dernier lieu, de leur comparaison, de leur étroite harmonie, que naît le vote général du budget.

Machiavel.

Tout cela est fort bien, mais est-ce que par hasard les dépenses sont renfermées dans un cercle infranchissable par le vote législatif ? Est-ce que cela est possible ? Est-ce qu’une chambre peut, sans paralyser l’exercice du pouvoir exécutif, défendre au souverain de pourvoir, par des mesures d’urgence, à des dépenses imprévues ?

Montesquieu.

Je vois bien que cela vous gêne, mais je ne puis le regretter.

Machiavel.

Est-ce que, dans les États constitutionnels eux-mêmes, la faculté n’est pas formellement réservée au souverain, d’ouvrir, par ordonnances, des crédits supplémentaires ou extraordinaires dans l’intervalle des sessions législatives ?

Montesquieu.

C’est vrai, mais à une condition, c’est que ces ordonnances soient converties en lois à la réunion des Chambres. Il faut que leur approbation intervienne.

Machiavel.

Qu’elle intervienne une fois que la dépense est engagée, pour ratifier ce qui est fait, je ne le trouverais pas mauvais.

Montesquieu.

Je le crois bien ; mais, malheureusement, on ne s’en est pas tenu là. La législation financière moderne la plus avancée interdit de déroger aux prévisions normales du budget, autrement que par des lois portant ouverture de crédits supplémentaires et extraordinaires. La dépense ne peut plus être engagée sans l’intervention du pouvoir législatif.

Machiavel.

Mais alors on ne peut même plus gouverner.

Montesquieu.

Il paraît que si. Les États modernes ont réfléchi que le vote législatif du budget finirait par être illusoire, avec les abus des crédits supplémentaires et extraordinaires ; qu’en définitive la dépense devait pouvoir être limitée, quand les ressources l’étaient naturellement ; que les événements politiques ne pouvaient faire varier les faits financiers d’un instant à l’autre, et que l’intervalle des sessions n’était pas assez long pour qu’il ne fût pas toujours possible d’y pourvoir utilement par un vote extra-budgétaire.

On est allé plus loin encore ; on a voulu qu’une fois les ressources votées pour tels et tels services, elles pussent revenir au trésor si elles n’étaient pas employées ; on a pensé qu’il ne fallait pas que le gouvernement, tout en restant dans les limites des crédits alloués, pût employer les fonds d’un service pour les affecter à un autre, couvrir celui-ci, découvrir celui-là, au moyen de virements de fonds opérés de ministère à ministère, par voie d’ordonnances ; car ce serait éluder leur destination législative et revenir, par un détour ingénieux, à l’arbitraire financier.

On a imaginé, à cet effet, ce que l’on appelle la spécialité des crédits par chapitres, c’est-à-dire que le vote des dépenses a lieu par chapitres spéciaux ne contenant que des services corrélatifs et de même nature pour tous les ministères. Ainsi, par exemple, le chapitre A comprendra, pour tous les ministères, la dépense A, le chapitre B la dépense B et ainsi de suite. Il résulte de cette combinaison que les crédits non employés doivent être annulés dans la comptabilité des divers ministères et reportés en recettes au budget de l’année suivante. Je n’ai pas besoin de vous dire que la responsabilité ministérielle est la sanction de toutes ces mesures. Ce qui forme le couronnement des garanties financières, c’est l’établissement d’une chambre des comptes, sorte de cour de cassation dans son genre, chargée d’exercer, d’une manière permanente, les fonctions de juridiction et de contrôle sur le compte, le maniement et l’emploi des deniers publics, ayant même pour mission de signaler les parties de l’administration financière qui peuvent être améliorées au double point de vue des dépenses et des recettes. Ces explications suffisent. Ne trouvez-vous pas qu’avec une organisation comme celle-là, le pouvoir absolu serait bien embarrassé ?

Machiavel.

Je suis encore atterré, je vous l’avoue, de cette incursion financière. Vous m’avez pris par mon côté faible : je vous ai dit que je m’entendais fort peu à ces matières, mais j’aurais, croyez-le bien, des ministres qui sauraient rétorquer tout cela et démontrer le danger de la plupart de ces mesures.

Montesquieu.

Ne le pourriez-vous pas un peu vous-même ?

Machiavel.

Si fait. À mes ministres le soin de faire de belles théories ; ce sera leur principale occupation ; quant à moi, je vous parlerai finances plutôt en politique qu’en économiste. Il y a une chose que vous êtes trop porté à oublier, c’est que la matière des finances est, de toutes les parties de la politique, celle qui se prête le plus aisément aux maximes du traité du Prince. Ces États qui ont des budgets si méthodiquement ordonnés et des écritures officielles si bien en règle, me font l’effet de ces commerçants qui ont des livres parfaitement tenus et se ruinent bel et bien finalement. Qui donc a de plus gros budgets que vos gouvernements parlementaires ? Qu’est-ce qui coûte plus cher que la République démocratique des États-Unis, que la République royale d’Angleterre ? Il est vrai que les immenses ressources de cette dernière puissance sont mises au service de la politique la plus profonde et la mieux entendue.

Montesquieu.

Vous n’êtes pas dans la question. À quoi voulez-vous en venir ?

Machiavel.

À ceci : c’est que les règles de l’administration financière des États n’ont aucun rapport avec celles de l’économie domestique, qui paraît être le type de vos conceptions.

Montesquieu.

Ah ! ah ! la même distinction qu’entre la politique et la morale ?

Machiavel.

Eh bien oui, cela n’est-il pas universellement reconnu, pratiqué ? Les choses n’étaient-elles pas ainsi même de votre temps, beaucoup moins avancé cependant sous ce rapport, et n’est-ce pas vous-même qui avez dit que les États se permettaient en finances des écarts dont rougirait le fils de famille le plus déréglé ?

Montesquieu.

C’est vrai, j’ai dit cela, mais si vous en tirez un argument favorable à votre thèse, c’est une véritable surprise pour moi.

Machiavel.

Vous voulez dire, sans doute, qu’il ne faut pas se prévaloir de ce qui se fait, mais de ce qui doit se faire.

Montesquieu.

Précisément.

Machiavel.

Je réponds qu’il faut vouloir le possible, et que ce qui se fait universellement ne peut pas ne pas se faire.

Montesquieu.

Ceci est de la pratique pure, j’en conviens.

Machiavel.

Et j’ai quelque idée que si nous faisions la balance des comptes, comme vous dites, mon gouvernement, tout absolu qu’il est, coûterait moins cher que le vôtre ; mais laissons cette dispute qui serait sans intérêt. Vous vous trompez vraiment bien, si vous croyez que je m’afflige de la perfection des systèmes de finances que vous venez de m’expliquer. Je me réjouis avec vous de la régularité de la perception de l’impôt, de l’intégralité de la recette ; je me réjouis de l’exactitude des comptes, je m’en réjouis très-sincèrement. Croyez-vous donc qu’il s’agisse, pour le souverain absolu, mettre les mains dans les coffres de l’État, de manier lui-même les deniers publics. Ce luxe de précautions est vraiment puéril. Est-ce que le danger est-là ? Tant mieux, encore une fois, si les fonds se recueillent, se meuvent et circulent avec la précision miraculeuse que vous m’avez annoncée. Je compte justement faire servir à la splendeur de mon règne toutes ces merveilles de comptabilité, toutes ces beautés organiques de la matière financière.

Montesquieu.

Vous avez le vis comica. Ce qu’il y a de plus étonnant pour moi dans vos théories financières, c’est qu’elles sont en contradiction formelle avec ce que vous dites à cet égard dans le traité du prince, où vous recommandez sévèrement, non pas seulement l’économie en finances, mais même l’avarice[14].

Machiavel.

Si vous vous en étonnez, vous avez tort, car sous ce point de vue les temps ne sont plus les mêmes, et l’un de mes principes les plus essentiels est de m’accommoder aux temps. Revenons et laissons d’abord un peu de côté, je vous prie, ce que vous m’avez dit de votre chambre des comptes : cette institution appartient-elle à l’ordre judiciaire ?

Montesquieu.

Non.

Machiavel.

C’est donc un corps purement administratif. Je le suppose parfaitement irréprochable. Mais la belle avance quand il a vérifié tous les comptes ! Empêche-t-il que les crédits ne se votent, que les dépenses ne se fassent ? Ses arrêts de vérification n’en apprennent pas plus sur la situation que les budgets. C’est une chambre d’enregistrement sans remontrance, c’est une institution ingénue, n’en parlons donc pas, je la maintiens, sans inquiétude, telle qu’elle peut être.

Montesquieu.

Vous la maintenez, dites-vous ! Vous comptez donc toucher aux autres parties de l’organisation financière ?

Machiavel.

Vous n’en doutiez pas, j’imagine. Est-ce qu’après un coup d’État politique, un coup d’État financier n’est pas inévitable ? Est-ce que je ne me servirai pas de la toute-puissance pour cela comme pour le reste ? Quelle est donc la vertu magique qui préserverait vos règlements financiers ? Je suis comme ce géant de je ne sais quel conte, que des pygmées avaient chargé d’entraves pendant son sommeil ; en se relevant, il les brisa sans s’en apercevoir. Au lendemain de mon avènement, il ne sera même pas question de voter le budget ; je le décréterai extraordinairement, j’ouvrirai dictatorialement les crédits nécessaires et je les ferai approuver par mon conseil d’État.

Montesquieu.

Et vous continuerez ainsi ?

Machiavel.

Non pas. Dès l’année suivante je rentrerai dans la légalité ; car je n’entends rien détruire directement, je vous l’ai dit plusieurs fois déjà. On a réglementé avant moi, je réglemente à mon tour. Vous m’avez parlé du vote du budget, par deux lois distinctes : je considère cela comme une mauvaise mesure. On se rend bien mieux compte d’une situation financière, quand on vote en même temps le budget des recettes et le budget des dépenses. Mon gouvernement est un gouvernement laborieux ; il ne faut pas que le temps si précieux des délibérations publiques se perde en discussions inutiles. Dorénavant le budget des recettes et celui des dépenses seront compris dans une seule loi.

Montesquieu.

Bien. Et la loi qui interdit d’ouvrir des crédits supplémentaires, autrement que par un vote préalable de la Chambre ?

Machiavel.

Je l’abroge ; vous en comprenez assez la raison.

Montesquieu.

Oui.

Machiavel.

C’est une loi qui serait inapplicable sous tous les régimes.

Montesquieu.

Et la spécialité des crédits, le vote par chapitres ?

Machiavel.

Il est impossible de le maintenir : on ne votera plus le budget des dépenses par chapitres, mais par ministères.

Montesquieu.

Cela me paraît gros comme une montagne, car le vote par ministère ne donne pour chacun d’eux qu’un total à examiner. C’est se servir, pour tamiser les dépenses publiques, d’un tonneau sans fond au lieu d’un crible.

Machiavel.

Cela n’est pas exact, car chaque crédit, porté en bloc, présente des éléments distincts, des chapitres comme vous dites ; on les examinera si l’on veut, mais on votera par ministère, avec faculté de virements d’un chapitre à un autre.

Montesquieu.

Et de ministère à ministère ?

Machiavel.

Non, je ne vais pas jusque-là ; je veux rester dans les limites de la nécessité.

Montesquieu.

Vous êtes d’une modération accomplie, et vous croyez que ces innovations financières ne jetteront pas l’alarme dans le pays ?

Machiavel.

Pourquoi voulez-vous qu’elles alarment plus que mes autres mesures politiques ?

Montesquieu.

Mais parce que celles-ci touchent aux intérêts matériels de tout le monde.

Machiavel.

Oh ! ce sont-là des distinctions bien subtiles.

Montesquieu.

Subtiles ! je trouve le mot bien choisi. N’y mettez donc pas de subtilité vous-même, et dites simplement qu’un pays qui ne peut pas défendre ses libertés, ne peut pas défendre son argent.

Machiavel.

De quoi pourrait-on se plaindre, puisque j’ai conservé les principes essentiels du droit public en matière financière ? Est-ce que l’impôt n’est pas régulièrement établi, régulièrement perçu, les crédits régulièrement votés ? Est-ce qu’ici, comme ailleurs, tout ne s’appuie pas sur la base du suffrage populaire ? Non, sans doute, mon gouvernement n’est pas réduit à l’indigence. Le peuple qui m’a acclamé, non-seulement souffre aisément l’éclat du trône, mais il le veut, il le recherche dans un prince qui est l’expression de sa puissance. Il ne hait réellement qu’une chose, c’est la richesse de ses égaux.

Montesquieu.

Ne vous échappez pas encore ; vous n’êtes pas au bout ; je vous ramène d’une main inflexible au budget. Quoi que vous disiez, son organisation même comprime le développement de votre puissance. C’est un cadre qu’on peut franchir, mais on ne le franchit qu’à ses risques et périls. Il est publié, on en connaît les éléments, il reste là comme le baromètre de la situation.

Machiavel.

Finissons-en donc sur ce point, puisque vous le voulez.


VINGTIÈME DIALOGUE


Machiavel.

Le budget est un cadre, dites-vous ; oui, mais c’est un cadre élastique qui s’étend autant qu’on le veut. Je serai toujours au dedans, jamais au dehors.

Montesquieu.

Que voulez-vous dire ?

Machiavel.

Est-ce à moi qu’il appartient de vous apprendre comment les choses se passent, même dans les États dont l’organisation budgétaire est poussée à son plus haut point de perfection ? La perfection consiste précisément à savoir sortir, par des artifices ingénieux, d’un système de limitation purement fictif en réalité.

Qu’est-ce que votre budget annuellement voté ? Pas autre chose qu’un règlement provisoire, qu’un aperçu, par à peu près, des principaux événements financiers. Jamais la situation n’est définitive qu’après l’achèvement des dépenses que la nécessité a fait naître pendant le cours de l’année. On reconnaît, dans vos budgets, je ne sais combien d’espèces de crédits qui répondent à toutes les éventualités possibles : les crédits complémentaires, supplémentaires, extraordinaires, provisoires, exceptionnels, que sais-je ? Et chacun de ces crédits forme, à lui seul, autant de budgets distincts. Or, voici comment les choses se passent : le budget général, celui qui est voté au commencement de l’année, porte au total, je suppose, un crédit de 800 millions. Quand on est arrivé à la moitié de l’année, les faits financiers ne répondent déjà plus aux premières prévisions ; alors on présente aux Chambres ce que l’on appelle un budget rectificatif, et ce budget ajoute 100 millions, 150 millions au chiffre primitif. Arrive ensuite le budget supplémentaire : il y ajoute 50 ou 60 millions ; vient enfin la liquidation qui ajoute 15, 20 ou 30 millions. Bref, à la balance générale des comptes, l’écart total est d’un tiers de la dépense prévue. C’est sur ce dernier chiffre que survient, en forme d’homologation, le vote législatif des Chambres. De cette manière, au bout de dix ans, on peut doubler et même tripler le budget.

Montesquieu.

Que cette accumulation de dépenses puisse être le résultat de vos améliorations financières, c’est ce dont je ne doute pas, mais rien de semblable n’arrivera dans les États où l’on évitera vos errements. Au surplus, vous n’êtes pas au bout : il faut bien, en définitive, que les dépenses soient en équilibre avec les recettes ; comment vous y prendrez-vous ?

Machiavel.

Tout consiste ici, on peut le dire, dans l’art de grouper les chiffres et dans certaines distinctions de dépenses, à l’aide desquelles on obtient la latitude nécessaire. Ainsi, par exemple, la distinction entre le budget ordinaire et le budget extraordinaire peut être d’un grand secours. À la faveur de ce mot extraordinaire on fait passer assez aisément certaines dépenses contestables et certaines recettes plus ou moins problématiques. J’ai, par exemple, ici 20 millions en dépenses ; il faut y faire face par 20 millions en recettes : je porte en recette une indemnité de guerre de 20 millions, non encore perçue, mais qui le sera plus tard, ou bien encore je porte en recette une augmentation de 20 millions dans le produit des impôts, qui sera réalisée l’année prochaine. Voilà pour les recettes ; je ne multiplie pas les exemples. Pour les dépenses, on peut recourir au procédé contraire : au lieu d’ajouter, on déduit. Ainsi, on détachera, par exemple, du budget des dépenses les frais de perception de l’impôt.

Montesquieu.

Et sous quel prétexte, je vous prie ?

Machiavel.

On peut dire, et avec raison, selon moi, que ce n’est pas une dépense de l’État. On peut encore, par la même raison, ne pas faire figurer au budget des dépenses ce que coûte le service provincial et communal.

Montesquieu.

Je ne discute rien de tout cela, vous pouvez le voir ; mais que faites-vous des recettes qui sont des déficits, et des dépenses que vous éliminez ?

Machiavel.

Le grand point, en cette matière, est la distinction entre le budget ordinaire et le budget extraordinaire. C’est au budget extraordinaire que doivent se reporter les dépenses qui vous préoccupent.

Montesquieu.

Mais enfin ces deux budgets se totalisent et le chiffre définitif de la dépense apparaît.

Machiavel.

On ne doit pas totaliser ; au contraire. Le budget ordinaire apparaît seul ; le budget extraordinaire est une annexe à laquelle on pourvoit par d’autres moyens.

Montesquieu.

Et quels sont-ils ?

Machiavel.

Ne me faites pas anticiper. Vous voyez donc d’abord qu’il y a une manière particulière de présenter le budget, d’en dissimuler, au besoin, l’élévation croissante. Il n’est pas de gouvernement qui ne soit dans la nécessité d’en agir ainsi ; il y a des ressources inépuisables dans les pays industrieux, mais, comme vous le remarquiez, ces pays-là sont avares, soupçonneux : ils disputent sur les dépenses les plus nécessaires. La politique financière ne peut pas, plus que l’autre, se jouer cartes sur table : on serait arrêté à chaque pas ; mais en définitive, et grâce, j’en conviens, au perfectionnement du système budgétaire, tout se retrouve, tout est classé, et si le budget a ses mystères, il a aussi ses clartés.

Montesquieu.

Mais pour les initiés seulement, sans doute. Je vois que vous ferez de la législation financière un formalisme aussi impénétrable que la procédure judiciaire chez les Romains, au temps des douze tables. Mais poursuivons. Puisque vos dépenses augmentent, il faut bien que vos ressources croissent dans la même proportion. Trouverez-vous, comme Jules César, une valeur de deux milliards de francs dans les coffres de l’État, ou découvrirez-vous les sources du Potose ?

Machiavel.

Vos traits sont fort ingénieux ; je ferai ce que font tous les gouvernements possibles, j’emprunterai.

Montesquieu.

C’est ici que je voulais vous amener. Il est certain qu’il est peu de gouvernements qui ne soient dans la nécessité de recourir à l’emprunt ; mais il est certain aussi qu’ils sont obligés d’en user avec ménagement ; ils ne sauraient, sans immoralité et sans danger, grever les générations à venir de charges exorbitantes et disproportionnées avec les ressources probables. Comment se font les emprunts ? par des émissions de titres contenant obligation de la part du gouvernement, de servir des rentes proportionnées au capital qui lui est versé. Si l’emprunt est de 5 p. c., par exemple, l’État, au bout de vingt ans, a payé une somme égale au capital emprunté ; au bout de quarante ans une somme double ; au bout de soixante ans une somme triple, et, néanmoins, il reste toujours débiteur de la totalité du même capital. On peut ajouter que si l’État augmentait indéfiniment sa dette, sans rien faire pour la diminuer, il serait conduit à l’impossibilité d’emprunter ou à la faillite. Ces résultats sont faciles à saisir : il n’est pas de pays où chacun ne les comprenne. Aussi les États modernes ont-ils voulu apporter une limitation nécessaire à l’accroissement des impôts. Ils ont imaginé, à cet effet, ce que l’on a appelé le système de l’amortissement, combinaison vraiment admirable par la simplicité et par le mode si pratique de son exécution. On a créé un fonds spécial, dont les ressources capitalisées sont destinées à un rachat permanent de la dette publique, par fractions successives ; en sorte que toutes les fois que l’État emprunte, il doit doter le fonds d’amortissement d’un certain capital destiné à éteindre, dans un temps donné, la nouvelle créance. Vous voyez que ce mode de limitation est indirect, et c’est ce qui fait sa puissance. Au moyen de l’amortissement, la nation dit à son gouvernement : vous emprunterez si vous y êtes forcé, soit, mais vous devrez toujours vous préoccuper de faire face à la nouvelle obligation que vous contractez en mon nom. Quand on est sans cesse obligé d’amortir, on y regarde à deux fois avant d’emprunter. Si vous amortissez régulièrement, je vous passe vos emprunts.

Machiavel.

Et pourquoi voulez-vous que j’amortisse, je vous prie ? Quels sont les États où l’amortissement a lieu d’une manière régulière ? En Angleterre même il est suspendu ; l’exemple tombe de haut, j’imagine : ce qui ne se fait nulle part, ne peut pas se faire.

Montesquieu.

Ainsi vous supprimez l’amortissement ?

Machiavel.

Je n’ai pas dit cela, tant s’en faut ; je laisserai fonctionner ce mécanisme, et mon gouvernement emploiera les fonds qu’il produit ; cette combinaison présentera un grand avantage. Lors de la présentation du budget, on pourra, de temps en temps, faire figurer en recette le produit de l’amortissement de l’année suivante.

Montesquieu.

Et l’année suivante il figurera en dépenses.

Machiavel.

Je n’en sais rien, cela dépendra des circonstances, car je regretterai beaucoup que cette institution financière ne puisse pas marcher plus régulièrement. Mes ministres s’expliqueront à cet égard d’une manière extrêmement douloureuse. Mon Dieu, je ne prétends pas que, sous le rapport financier, mon administration n’aura pas quelques côtés critiquables, mais, quand les faits sont bien présentés, on passe sur beaucoup de choses. L’Administration des finances est pour beaucoup aussi, ne l’oubliez pas, une affaire de presse.

Montesquieu.

Qu’est-ce que ceci ?

Machiavel.

Ne m’avez-vous pas dit que l’essence même du budget était la publicité ?

Montesquieu.

Oui.

Machiavel.

Eh bien, les budgets ne sont-ils pas accompagnés de comptes rendus, de rapports, de documents officiels de toutes les façons ? Que de ressources ces communications publiques ne donnent-elles pas au souverain, quand il est entouré d’hommes habiles ! Je veux que mon ministre des finances parle la langue des chiffres avec une admirable clarté et que son style littéraire, d’ailleurs, soit d’une pureté irréprochable.

Il est bon de répéter sans cesse ce qui est vrai, c’est que « la gestion des deniers publics se fait actuellement à la lumière du jour. »

Cette proposition incontestable doit être présentée sous mille formes ; je veux qu’on écrive des phrases comme celle-ci :

« Notre système de comptabilité, fruit d’une longue expérience, se distingue par la clarté et la certitude de ses procédés. Il met obstacle aux abus et ne donne à personne, depuis le dernier des fonctionnaires jusqu’au chef de l’État lui-même, le moyen de détourner la somme la plus minime de sa destination, ou d’en faire un emploi irrégulier. »

On tiendrait votre langage : comment faire mieux ? et l’on dirait :

« L’excellence du système financier repose sur deux bases : contrôle et publicité. Le contrôle qui empêche qu’un seul denier puisse sortir des mains des contribuables pour entrer dans les caisses publiques, passer d’une caisse à une autre caisse, et en sortir pour aller entre les mains d’un créancier de l’État, sans que la légitimité de sa perception, la régularité de ses mouvements, la légitimité de son emploi, en soient contrôlés par des agents responsables, vérifiés judiciairement par des magistrats inamovibles, et définitivement sanctionnés dans les comptes législatifs de la Chambre. »

Montesquieu.

Ô Machiavel ! vous raillez toujours, mais votre raillerie a quelque chose d’infernal.

Machiavel.

Vous oubliez où nous sommes.

Montesquieu.

Vous défiez le ciel.

Machiavel.

Dieu sonde les cœurs.

Montesquieu.

Poursuivez.

Machiavel.

Au commencement de l’année budgétaire, le surintendant des finances s’énoncera ainsi :

« Rien n’altère, jusqu’ici, les prévisions du budget actuel. Sans se faire d’illusions, on a les plus sérieuses raisons d’espérer que, pour la première fois depuis bien des années, le budget, malgré le service des emprunts, présentera, en fin de compte, un équilibre réel. Ce résultat si désirable, obtenu dans des temps exceptionnellement difficiles, est la meilleure des preuves que le mouvement ascendant de la fortune publique ne s’est jamais ralenti. »

Est-ce bien dicté ?

Montesquieu.

Poursuivez.

Machiavel.

À ce propos l’on parlera de l’amortissement, qui vous préoccupait tout à l’heure, et l’on dira :

« L’amortissement va bientôt fonctionner. Si le projet que l’on a conçu à cet égard venait à se réaliser, si les revenus de l’État continuaient à progresser, il ne serait pas impossible que, dans le budget qui sera présenté dans cinq ans, les comptes publics ne se soldassent par un excédant de recettes. »

Montesquieu.

Vos espérances sont à long terme ; mais à propos de l’amortissement, si, après avoir promis de le mettre en fonction, on n’en fait rien, que direz-vous ?

Machiavel.

On dira que le moment n’avait pas été bien choisi, qu’il faut attendre encore. On peut aller beaucoup plus loin : des économistes recommandables contestent à l’amortissement une efficacité réelle. Ces théories, vous les connaissez ; je puis vous les rappeler.

Montesquieu.

C’est inutile.

Machiavel.

On fait publier ces théories par les journaux non officiels, on les insinue soi-même, enfin un jour on peut les avouer plus hautement.

Montesquieu.

Comment ! après avoir reconnu auparavant l’efficacité de l’amortissement, et en avoir exalté les bienfaits !

Machiavel.

Mais, est-ce que les données de la science ne changent pas ? est-ce qu’un gouvernement éclairé ne doit pas suivre, peu à peu, les progrès économiques de son siècle ?

Montesquieu.

Rien de plus péremptoire. Laissons l’amortissement. Quand vous n’aurez pu tenir aucune de vos promesses, quand vous vous trouverez débordé par les dépenses, après avoir fait entrevoir des excédants de recettes, que direz-vous ?

Machiavel.

Au besoin, on en conviendra hardiment. Cette franchise honore les gouvernements et touche les peuples, quand elle émane d’un pouvoir fort. Mais, en revanche, mon ministre des finances s’attachera à enlever toute signification à l’élévation du chiffre des dépenses. Il dira, ce qui est vrai : « C’est que la pratique financière démontre que les découverts ne sont jamais entièrement confirmés ; qu’une certaine quantité de ressources nouvelles surviennent d’ordinaire dans le cours de l’année, notamment par l’accroissement du produit des impôts ; qu’une portion considérable, d’ailleurs, des crédits votés, n’ayant pas reçu d’emploi, se trouvera annulée. »

Montesquieu.

Cela arrivera-t-il ?

Machiavel.

Quelquefois il y a, vous le savez, en finances des mots tout faits, des phrases stéréotypées, qui font beaucoup d’effet sur le public, le calment, le rassurent.

Ainsi, en présentant avec art telle ou telle dette passive, on dit : ce chiffre n’a rien d’exorbitant ; — il est normal, il est conforme aux antécédents budgétaires ; — le chiffre de la dette flottante n’a rien que de très-rassurant. Il y a une foule de locutions semblables dont je ne vous parle pas parce qu’il est d’autres artifices pratiques, plus importants, sur lesquels je dois appeler votre attention.

D’abord, dans tous les documents officiels il est nécessaire d’insister sur le développement de la prospérité, de l’activité commerciale et du progrès toujours croissant de la consommation.

Le contribuable s’émeut moins de la disproportion des budgets, quand on lui répète ces choses, et on peut les lui répéter à satiété, sans que jamais il s’en défie, tant les écritures authentiques produisent un effet magique sur l’esprit des sots bourgeois. Lorsque l’équilibre des budgets est rompu et que l’on veut, pour l’année suivante, préparer l’esprit public à quelque mécompte, on dit à l’avance, dans un rapport, l’année prochaine le découvert ne sera que de tant.

Si le découvert est inférieur aux prévisions, c’est un véritable triomphe ; s’il est supérieur, on dit : « le déficit a été plus grand qu’on ne l’avait prévu, mais il s’était élevé à un chiffre supérieur l’année précédente ; de compte fait, la situation est meilleure, car on a dépensé moins et cependant on a traversé des circonstances exceptionnellement difficiles : la guerre, la disette, les épidémies, des crises de subsistances imprévues, etc. »

« Mais, l’année prochaine, l’augmentation des recettes permettra, suivant toute probabilité, d’atteindre un équilibre depuis si longtemps désiré : la dette sera réduite, le budget convenablement balancé. Ce progrès continuera, on peut l’espérer, et, sauf des événements extraordinaires, l’équilibre deviendra l’habitude de nos finances, comme il en est la règle. »

Montesquieu.

C’est de la haute comédie ; l’habitude sera comme la règle, elle ne se prendra jamais, car j’imagine que, sous votre règne, il y aura toujours quelque circonstance extraordinaire, quelque guerre, quelque crise de subsistances.

Machiavel.

Je ne sais pas s’il y aura des crises de subsistances ; ce qui est certain, c’est que je tiendrai très-haut le drapeau de la dignité nationale.

Montesquieu.

C’est bien le moins que vous puissiez faire. Si vous recueillez de la gloire, on ne doit pas vous en savoir gré, car elle n’est, entre vos mains, qu’un moyen de gouvernement : ce n’est pas elle qui amortira les dettes de votre État.


VINGT ET UNIÈME DIALOGUE


Machiavel.

Je crains que vous n’ayez quelque préjugé à l’égard des emprunts ; ils sont précieux à plus d’un titre : ils attachent les familles au gouvernement ; ce sont d’excellents placements pour les particuliers, et les économistes modernes reconnaissent formellement aujourd’hui que, loin d’appauvrir les États, les dettes publiques les enrichissent. Voulez-vous me permettre de vous expliquer comment ?

Montesquieu.

Non, car je crois connaître ces théories-là. Comme vous parlez toujours d’emprunter et jamais de rembourser, je voudrais savoir d’abord à qui vous demanderez tant de capitaux, et à propos de quoi vous les demanderez.

Machiavel.

Les guerres extérieures sont, pour cela, d’un grand secours. Dans les grands États, elles permettent d’emprunter 5 ou 600 millions ; on fait en sorte de n’en dépenser que la moitié ou les deux tiers, et le reste trouve sa place dans le Trésor, pour les dépenses de l’intérieur.

Montesquieu.

Cinq ou six cent millions, dites-vous ! Et quels sont les banquiers des temps modernes qui peuvent négocier des emprunts dont le capital serait, à lui seul, toute la fortune de certains États ?

Machiavel.

Ah ! vous en êtes encore à ces procédés rudimentaires de l’emprunt ? C’est, permettez-moi de vous le dire, presque de la barbarie, en matière d’économie financière. On n’emprunte plus aujourd’hui aux banquiers.

Montesquieu.

Et à qui donc ?

Machiavel.

Au lieu de passer des marchés avec des capitalistes, qui s’entendent pour déjouer les enchères et dont le petit nombre annihile la concurrence, on s’adresse à tous ses sujets : aux riches, aux pauvres, aux artisans, aux commerçants, à quiconque a un denier de disponible ; on ouvre enfin ce qui s’appelle une souscription publique, et pour que chacun puisse acheter des rentes, on les divise par coupons de très-petites sommes. On vend depuis 10 francs de rente, 5 francs de rente jusqu’à cent mille francs, un million de rentes. Le lendemain de leur émission la valeur de ces titres est en hausse, fait prime, comme on dit : on le sait, et l’on se rue de tous côtés pour en acheter ; on dit que c’est du délire. En quelques jours les coffres du Trésor regorgent ; on reçoit tant d’argent qu’on ne sait où le mettre ; cependant on s’arrange pour le prendre, parce que si la souscription dépasse le capital des rentes émises, on peut se ménager un grand effet sur l’opinion.

Montesquieu.

Ah !

Machiavel.

On rend aux retardataires leur argent. On fait cela à grand bruit, à grand renfort de presse. C’est le coup de théâtre ménagé. L’excédant s’élève quelquefois à deux ou trois cent millions : vous jugez à quel point l’esprit public est frappé de cette confiance du pays dans le gouvernement.

Montesquieu.

Confiance qui se mêle à un esprit d’agiotage effréné, à ce que j’entrevois. J’avais entendu parler, en effet, de cette combinaison, mais tout, dans votre bouche, est vraiment fantasmagorique. Eh bien, soit, vous avez de l’argent plein les mains, mais…

Machiavel.

J’en aurais plus encore que vous ne pensez, car, chez les nations modernes, il y a de grandes institutions de banque qui peuvent prêter directement à l’État 100 et 200 millions au taux ordinaire ; les grandes villes peuvent prêter aussi. Chez ces mêmes nations il y a d’autres institutions que l’on appelle institutions de prévoyance : ce sont des caisses d’épargne, des caisses de secours, des caisses de retraite. L’État a l’habitude d’exiger que leurs capitaux, qui sont immenses, qui peuvent s’élever quelquefois à 5 ou 600 millions, soient versés dans le Trésor public où ils fonctionnent avec la masse commune, moyennant de faibles intérêts payés à ceux qui les déposent.

De plus, les gouvernements peuvent se procurer des fonds exactement comme les banquiers. Ils délivrent sur leur caisse des bons à vue pour des sommes de deux ou trois cent millions, sortes de lettres de change sur lesquelles on se jette avant qu’elles n’entrent en circulation.

Montesquieu.

Permettez-moi donc de vous arrêter : vous ne parlez que d’emprunter ou de tirer des lettres de change ; ne vous préoccuperez-vous jamais de payer quelque chose ?

Machiavel.

Il est bon de vous dire encore que l’on peut, en cas de besoin, vendre les domaines de l’État.

Montesquieu.

Ah, vous vous vendez maintenant ! mais ne vous préoccuperez-vous pas de payer enfin ?

Machiavel.

Sans aucun doute ; il est temps de vous dire maintenant comment on fait face au passif.

Montesquieu.

Vous dites, on fait face au passif : je voudrais une expression plus exacte.

Machiavel.

Je me sers de cette expression parce que je la crois d’une exactitude réelle. On ne peut pas toujours éteindre le passif, mais on peut lui faire face ; le mot est même très-énergique, car le passif est un ennemi redoutable.

Montesquieu.

Eh bien, comment lui ferez-vous face ?

Machiavel.

À cet égard les moyens sont très-variés : il y a d’abord l’impôt.

Montesquieu.

C’est-à-dire le passif employé à payer le passif.

Machiavel.

Vous me parlez en économiste et non en financier. Ne confondez pas. Avec le produit d’une taxe on peut réellement payer. Je sais que l’impôt fait crier ; si celui que l’on a établi gêne, on en trouve un autre, ou l’on rétablit le même sous un autre nom. Il y a un grand art, vous le savez, à trouver les points vulnérables de la matière imposable.

Montesquieu.

Vous l’aurez bientôt écrasée, j’imagine.

Machiavel.

Il y a d’autres moyens : il y a ce que l’on appelle la conversion.

Montesquieu.

Ah ! ah !

Machiavel.

Ceci est relatif à la dette que l’on appelle consolidée, c’est-à-dire à celle qui provient de l’émission des emprunts. On dit aux rentiers de l’État, par exemple : jusqu’à ce jour je vous ai payé 5 p. c. de votre argent ; c’était le taux de votre rente. J’entends ne plus vous payer que le 4 1/2 ou le 4 p. c. Consentez à cette réduction ou recevez le remboursement du capital que vous m’avez prêté.

Montesquieu.

Mais si l’on rend réellement l’argent, je trouve le procédé encore assez honnête.

Machiavel.

Sans doute on le rend, si on le réclame ; mais très-peu s’en soucient ; les rentiers ont leurs habitudes ; leurs fonds sont placés ; ils ont confiance dans l’État ; ils aiment mieux un revenu moindre et un placement sûr. Si tout le monde demandait son argent il est évident que le Trésor serait pris au lacet. Cela n’arrive jamais et l’on se débarrasse par ce moyen d’un passif de plusieurs centaines de millions.

Montesquieu.

C’est un expédient immoral, quoi qu’on dise ; un emprunt forcé qui déprime la confiance publique.

Machiavel.

Vous ne connaissez pas les rentiers. Voici une autre combinaison relative à un autre genre de dette. Je vous disais tout à l’heure que l’État avait à sa disposition les fonds des caisses de prévoyance et qu’il s’en servait en payant le loyer, sauf à les rendre à première réquisition. Si, après les avoir longtemps maniés, il n’est plus en mesure de les rendre, il consolide la dette qui flotte dans ses mains.

Montesquieu.

Je sais ce que cela signifie ; l’État dit aux déposants : Vous voulez votre argent, je ne l’ai plus ; voilà de la rente.

Machiavel.

Précisément, et il consolide de la même manière toutes les dettes auxquelles il ne peut plus suffire. Il consolide les bons du Trésor, les dettes contractées envers les villes, envers les banques, enfin toutes celles qui forment ce que l’on appelle très-pittoresquement la dette flottante, parce qu’elle se compose de créances qui n’ont point d’assiette déterminée et qui sont à une échéance plus ou moins rapprochée.

Montesquieu.

Vous avez de singuliers moyens de libérer l’État.

Machiavel.

Que pouvez-vous me reprocher si je ne fais que ce que font les autres ?

Montesquieu.

Oh ! si tout le monde le fait, il faudrait être bien dur, effectivement, pour le reprocher à Machiavel.

Machiavel.

Je ne vous indique seulement pas la millième partie des combinaisons que l’on peut employer. Loin de redouter l’accroissement des rentes perpétuelles, je voudrais que la fortune publique entière fût en rentes ; je ferais en sorte que les villes, les communes, les établissements publics convertissent en rentes leurs immeubles ou leurs capitaux mobiliers. C’est l’intérêt même de ma dynastie qui me commanderait ces mesures financières. Il n’y aurait pas dans mon royaume un écu qui ne tînt par un fil à mon existence.

Montesquieu.

Mais à ce point de vue même, à ce point de vue fatal, atteindrez-vous votre but ? Ne marchez-vous pas, de la manière la plus directe, à votre ruine à travers la ruine de l’État ? Ne savez-vous pas que chez toutes les nations de l’Europe il y a de vastes marchés de fonds publics, où la prudence, la sagesse, la probité des gouvernements est mise à l’enchère ? À la manière dont vous dirigez vos finances, vos fonds seraient repoussés avec perte des marchés étrangers et ils tomberaient aux plus bas cours, même à la Bourse de votre royaume.

Machiavel.

C’est une erreur flagrante. Un gouvernement glorieux, comme serait le mien, ne peut que jouir d’un grand crédit à l’extérieur. À l’intérieur, sa vigueur dominerait les appréhensions. Au surplus je ne voudrais pas que le crédit de mon État dépendît des transes de quelques marchands de suif ; je dominerais la Bourse par la Bourse.

Montesquieu.

Qu’est-ce encore ?

Machiavel.

J’aurais de gigantesques établissements de crédit institués en apparence pour prêter à l’industrie, mais dont la fonction la plus réelle consisterait à soutenir la rente. Capables de jeter pour 400 ou 500 millions de titres sur la place, ou de raréfier le marché dans les mêmes proportions, ces monopoles financiers seraient toujours maîtres des cours. Que dites-vous de cette combinaison ?

Montesquieu.

Les bonnes affaires que vos ministres, vos favoris, vos maîtresses vont faire dans ces maisons-là ! Votre gouvernement va donc jouer à la bourse avec les secrets de l’État ?

Machiavel.

Que dites-vous !

Montesquieu.

Expliquez donc autrement l’existence de ces maisons. Tant que vous n’avez été que sur le terrain des doctrines, on pouvait se tromper sur le véritable nom de votre politique, depuis que vous en êtes aux applications, on ne le peut plus. Votre gouvernement sera unique dans l’histoire ; on ne pourra jamais le calomnier.

Machiavel.

Si quelqu’un dans mon royaume s’avisait de dire ce que vous laissez entendre, il disparaîtrait comme par l’effet de la foudre.

Montesquieu.

La foudre est un bel argument ; vous êtes heureux de l’avoir à votre disposition. En avez-vous fini avec les finances ?

Machiavel.

Oui.

Montesquieu.

L’heure s’avance à grands pas.


IVe PARTIE.


VINGT-DEUXIÈME DIALOGUE


Montesquieu.

Avant de vous avoir entendu, je ne connaissais bien ni l’esprit des lois, ni l’esprit des finances. Je vous suis redevable de m’avoir enseigné l’un et l’autre. Vous avez entre les mains la plus grande puissance des temps modernes, l’argent. Vous pouvez vous en procurer à peu près autant que vous voulez. Avec de si prodigieuses ressources vous allez faire de grandes choses, sans doute ; c’est le cas de montrer enfin que le bien peut sortir du mal.

Machiavel.

C’est ce que j’entends vous montrer en effet.

Montesquieu.

Eh bien, voyons.

Machiavel.

Le plus grand de mes bienfaits sera d’abord d’avoir donné la paix intérieure à mon peuple. Sous mon règne les mauvaises passions sont comprimées, les bons se rassurent et les méchants tremblent. J’ai rendu à un pays déchiré avant moi par les factions, la liberté, la dignité, la force.

Montesquieu.

Après avoir changé tant de choses, n’en seriez-vous pas venu à changer le sens des mots ?

Machiavel.

La liberté ne consiste pas dans la licence, pas plus que la dignité et la force ne consistent dans l’insurrection et le désordre. Mon empire paisible au dedans, sera glorieux au dehors.

Montesquieu.

Comment ?

Machiavel.

Je ferai la guerre dans les quatre parties du monde. Je franchirai les Alpes, comme Annibal ; je guerroierai dans l’Inde, comme Alexandre ; dans la Lybie, comme Scipion ; j’irai de l’Atlas au Taurus, des bords du Gange au Mississipi, du Mississipi au fleuve Amour. La grande muraille de la Chine tombera devant mon nom ; mes légions victorieuses défendront, à Jérusalem, le tombeau du Sauveur ; à Rome, le vicaire de Jésus-Christ ; leurs pas fouleront au Pérou la poussière des Incas, en Égypte les cendres de Sésostris ; en Mésopotamie celles de Nabuchodonosor. Descendant de César, d’Auguste et de Charlemagne, je vengerai, sur les bords du Danube, la défaite de Varus ; sur les bords de l’Adige, la déroute de Cannes ; sur la Baltique, les outrages des Normands.

Montesquieu.

Daignez vous arrêter, je vous conjure. Si vous vengez ainsi les défaites de tous les grands capitaines, vous n’y suffirez pas. Je ne vous comparerai pas à Louis XIV, à qui Boileau disait : Grand roi cesse de vaincre ou je cesse d’écrire ; cette comparaison vous humilierait. Je vous accorde qu’aucun héros de l’antiquité ou des temps modernes, ne saurait être mis en parallèle avec vous.

Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit : La guerre en elle-même est un mal ; elle sert dans vos mains à faire supporter un mal plus grand encore, la servitude ; mais où donc est, dans tout ceci, le bien que vous m’avez promis de faire ?

Machiavel.

Ce n’est pas ici le cas d’équivoquer ; la gloire est déjà par elle-même un grand bien ; c’est le plus puissant des capitaux accumulés ; un souverain qui a de la gloire a tout le reste. Il est la terreur des États voisins, l’arbitre de l’Europe. Son crédit s’impose invinciblement, car, quoi que vous ayez dit sur la stérilité des victoires, la force n’abdique jamais ses droits. On simule des guerres d’idées, on fait étalage de désintéressement et, un beau jour, on finit très-bien par s’emparer d’une province que l’on convoite et par imposer un tribut de guerre aux vaincus.

Montesquieu.

Mais, permettez, dans ce système-là on fait parfaitement bien d’en agir ainsi, si on le peut ; sans cela, le métier militaire serait par trop niais.

Machiavel.

À la bonne heure ! vous voyez que nos idées commencent à se rapprocher un peu.

Montesquieu.

Oui, comme l’Atlas et le Taurus. Voyons les autres grandes choses de votre règne.

Machiavel.

Je ne dédaigne pas autant que vous paraissez le croire un parallèle avec Louis XIV. J’aurais plus d’un trait avec ce monarque ; comme lui je ferais des constructions gigantesques ; cependant, sous ce rapport, mon ambition irait bien plus loin que la sienne et que celle des plus fameux potentats ; je voudrais montrer au peuple que les monuments dont la construction exigeait autrefois des siècles, je les rebâtis, moi, en quelques années. Les palais des rois mes prédécesseurs tomberaient sous le marteau des démolisseurs pour se relever rajeunis par des formes nouvelles ; je renverserais des villes entières, pour les reconstruire sur des plans plus réguliers, pour obtenir de plus belles perspectives. Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point les constructions attachent les peuples aux monarques. On pourrait dire qu’ils pardonnent aisément qu’on détruise leurs lois à la condition qu’on leur bâtisse des maisons. Vous verrez d’ailleurs, dans un instant, que les constructions servent à des objets particulièrement importants.

Montesquieu.

Après les constructions, que ferez-vous ?

Machiavel.

Vous allez bien vite : le nombre des grandes actions n’est pas illimité. Veuillez donc me dire, je vous prie, si, depuis Sésostris jusqu’à Louis XIV, jusqu’à Pierre Ier, les deux points cardinaux des grands règnes n’ont pas été la guerre et les constructions.

Montesquieu.

C’est vrai, mais on voit pourtant des souverains absolus qui se sont préoccupés de donner de bonnes lois, d’améliorer les mœurs, d’y introduire la simplicité et la décence. On en a vu qui se sont préoccupés de l’ordre dans les finances, de l’économie ; qui ont songé à laisser après eux l’ordre, la paix, des institutions durables, quelquefois même la liberté.

Machiavel.

Oh ! tout cela se fera. Vous voyez bien que, d’après vous-même, les souverains absolus ont du bon.

Montesquieu.

Hélas ! pas trop. Essayez de me prouver le contraire, cependant.

Avez-vous quelque bonne chose à me dire ?

Machiavel.

Je donnerais à l’esprit d’entreprise un essor prodigieux ; mon règne serait le règne des affaires. Je lancerais la spéculation dans des voies nouvelles et jusqu’alors inconnues. Mon administration desserrerait même quelques-uns de ses anneaux. J’affranchirais de la réglementation une foule d’industries : les bouchers, les boulangers et les entrepreneurs de théâtres seraient libres.

Montesquieu.

Libres de faire quoi ?

Machiavel.

Libres de faire du pain, libres de vendre de la viande et libres d’organiser des entreprises théâtrales, sans la permission de l’autorité.

Montesquieu.

Je ne sais ce que cela signifie. La liberté de l’industrie est de droit commun chez les peuples modernes. N’avez-vous rien de mieux à m’apprendre ?

Machiavel.

Je m’occuperais constamment du sort du peuple. Mon gouvernement lui procurerait du travail.

Montesquieu.

Laissez le peuple en trouver de lui-même, cela vaudra mieux. Les pouvoirs politiques n’ont pas le droit de faire de la popularité avec les deniers de leurs sujets. Les revenus publics ne sont pas autre chose qu’une cotisation collective, dont le produit ne doit servir qu’à des services généraux ; les classes ouvrières que l’on habitue à compter sur l’État, tombent dans l’avilissement ; elles perdent leur énergie, leur élan, leur fonds d’industrie intellectuelle. Le salariat par l’État les jette dans une sorte de servage, dont elles ne peuvent plus se relever qu’en détruisant l’État lui-même. Vos constructions engloutissent des sommes énormes dans des dépenses improductives ; elles raréfient les capitaux, tuent la petite industrie, anéantissent le crédit dans les couches inférieures de la société. La faim est au bout de toutes vos combinaisons. Faites des économies, et vous bâtirez après. Gouvernez avec modération, avec justice, gouvernez le moins possible et le peuple n’aura rien à vous demander parce qu’il n’aura pas besoin de vous.

Machiavel.

Ah ! que vous envisagez d’un œil froid les misères du peuple ! Les principes de mon gouvernement sont bien autres ; je porte dans mon cœur les êtres souffrants, les petits. Je m’indigne quand je vois les riches se procurer des jouissances inaccessibles au plus grand nombre. Je ferai tout ce que je pourrai pour améliorer la condition matérielle des travailleurs, des manœuvres, de ceux qui plient sous le poids de la nécessité sociale.

Montesquieu.

Eh bien, commencez donc par leur donner les ressources que vous affectez aux émoluments de vos grands dignitaires, de vos ministres, de vos personnages consulaires. Réservez-leur les largesses que vous prodiguez sans compter à vos pages, à vos courtisans, à vos maîtresses.

Faites mieux, déposez la pourpre dont la vue est un affront à l’égalité des hommes. Débarrassez-vous des titres de Majesté, d’Altesse, d’Excellence, qui entrent dans les oreilles orgueilleuses comme des fers aigus. Appelez-vous protecteur comme Cromwell, mais ayez les actes des apôtres ; allez vivre dans la chaumière du pauvre, comme Alfred le Grand, coucher dans les hôpitaux, vous étendre sur le lit des malades comme saint Louis. Il est trop facile de faire de la charité évangélique quand on passe sa vie au milieu des festins, quand on repose le soir dans des lits somptueux, avec de belles dames, quand, à son coucher et à son lever, on a de grands personnages qui s’empressent à vous mettre la chemise. Soyez père de famille et non despote, patriarche et non prince.

Si ce rôle ne vous va pas, soyez chef d’une République démocratique, donnez la liberté, introduisez-la dans les mœurs, de vive force, si c’est votre tempérament. Soyez Lycurgue, soyez Agésilas, soyez un Gracque, mais je ne sais ce que c’est que cette molle civilisation où tout fléchit, où tout se décolore à côté du prince, où tous les esprits sont jetés dans le même moule, toutes les âmes dans le même uniforme ; je comprends qu’on aspire à régner sur des hommes mais non sur des automates.

Machiavel.

Voilà un débordement d’éloquence que je ne puis pas arrêter. C’est avec ces phrases-là qu’on renverse les gouvernements.

Montesquieu.

Hélas ! Vous n’avez jamais d’autre préoccupation que celle de vous maintenir. Pour mettre à l’épreuve votre amour du bien public, on n’aurait qu’à vous demander de descendre du trône au nom du salut de l’État. Le peuple, dont vous êtes l’élu n’aurait qu’à vous exprimer sa volonté à cet égard pour savoir le cas que vous faites de sa souveraineté.

Machiavel.

Quelle étrange question ! N’est-ce pas pour son bien que je lui résisterais ?

Montesquieu.

Qu’en savez-vous ? Si le peuple est au-dessus de vous, de quel droit subordonnez-vous sa volonté à la vôtre ? Si vous êtes librement accepté, si vous êtes non pas juste, mais seulement nécessaire, pourquoi attendez-vous tout de la force et rien de la raison ? Vous faites bien de trembler sans cesse pour votre règne, car vous êtes de ceux qui durent un jour.

Machiavel.

Un jour ! je durerai toute ma vie, et mes descendants peut-être après moi. Vous connaissez mon système politique, économique, financier. Voulez-vous connaître les derniers moyens à l’aide desquels je pousserai jusqu’aux dernières couches du sol les racines de ma dynastie ?

Montesquieu.

Non.

Machiavel.

Vous refusez de m’entendre, vous êtes vaincu ; vous, vos principes, votre école et votre siècle.

Montesquieu.

Vous insistez, parlez, mais que cet entretien soit le dernier.


 

VINGT-TROISIÈME DIALOGUE


Machiavel.

Je ne réponds à aucun de vos mouvements oratoires. Les entraînements d’éloquence n’ont que faire ici. Dire à un souverain : voudriez-vous descendre de votre trône pour le bonheur de votre peuple, n’est-ce pas folie ? Lui dire encore : puisque vous êtes une émanation du suffrage populaire, confiez-vous à ces fluctuations, laissez-vous discuter, est-ce possible ? Est-ce que tout pouvoir constitué n’a pas pour première loi de se défendre, non pas seulement dans son intérêt, mais dans l’intérêt du peuple qu’il gouverne ? N’ai-je pas fait le plus grand sacrifice qu’il soit possible de faire aux principes d’égalité des temps modernes ? Un gouvernement issu du suffrage universel, n’est-il pas, en définitive, l’expression de la volonté du plus grand nombre ? vous me direz que ce principe est destructeur des libertés publiques ; qu’y puis-je faire ? Quand ce principe est entré dans les mœurs, connaissez-vous le moyen de l’en arracher ? Et, s’il n’en peut être arraché, connaissez-vous un moyen de le réaliser dans les grandes Sociétés européennes, autrement que par le bras d’un seul homme. Vous êtes sévère sur les moyens de gouvernement : indiquez-moi un autre mode d’exécution, et, s’il n’y en a pas d’autre que le pouvoir absolu, dites-moi comment ce pouvoir peut se séparer des imperfections spéciales auxquelles son principe le condamne.

Non, je ne suis pas un saint Vincent de Paule, car mes sujets ont besoin, non pas d’une âme évangélique, mais d’un bras ; je ne suis non plus ni un Agésilas, ni un Lycurgue, ni un Gracque, parce que je ne suis ni chez des Spartiates, ni chez des Romains ; je suis au sein de sociétés voluptueuses, qui allient la fureur des plaisirs à celle des armes, les transports de la force avec ceux des sens, qui ne veulent plus d’autorité divine, plus d’autorité paternelle, plus de frein religieux. Est-ce moi qui ai créé le monde au milieu duquel je vis ? je suis tel, parce qu’il est tel. Aurais-je la puissance d’arrêter sa pente ? Non, je ne peux que prolonger sa vie parce qu’elle se dissoudrait plus vite encore si elle était livrée à elle-même. Je prends cette société par ses vices, parce qu’elle ne me présente que des vices ; si elle avait des vertus, je la prendrais par ses vertus.

Mais si d’austères principes peuvent insulter à ma puissance, est-ce donc qu’ils peuvent méconnaître les services réels que je rends, mon génie et même ma grandeur ?

Je suis le bras, je suis l’épée des Révolutions qu’égare le souffle avant-coureur de la destruction finale. Je contiens des forces insensées qui n’ont d’autre mobile, au fond, que la brutalité des instincts, qui courent à la rapine sous le voile des principes. Si je discipline ces forces, si j’en arrête l’expansion dans ma patrie, ne fût-ce qu’un siècle, n’ai-je pas bien mérité d’elle ? ne puis-je même prétendre à la reconnaissance des États européens qui tournent les yeux vers moi, comme vers l’Osiris qui, seul, a la puissance de captiver ces foules frémissantes ? Portez donc vos yeux plus haut et inclinez-vous devant celui qui porte à son front le signe fatal de la prédestination humaine.

Montesquieu.

Ange exterminateur, petit-fils de Tamerlan, réduisez les peuples à l’ilotisme, vous n’empêcherez pas qu’il n’y ait quelque part des âmes libres qui vous braveront, et leur dédain suffirait pour sauvegarder les droits de la conscience humaine rendus imperceptibles par Dieu.

Machiavel.

Dieu protège les forts.

Montesquieu.

Arrivez donc, je vous prie, aux derniers anneaux de la chaîne que vous avez forgée. Serrez-la bien, usez de l’enclume et du marteau, vous pouvez tout. Dieu vous protège, c’est lui-même qui guide votre étoile.

Machiavel.

J’ai peine à comprendre l’animation qui règne maintenant dans vos paroles. Suis-je donc si dur, moi qui ai pris pour politique finale, non la violence, mais l’effacement ? rassurez-vous donc, je vous apporte plus d’une consolation inattendue. Seulement laissez-moi prendre encore quelques précautions que je crois nécessaires à ma sûreté, vous verrez qu’avec celles dont je m’entoure, un prince n’a rien à craindre des événements.

Nos écrits ont plus d’un rapport, quoi que vous en disiez, et je crois qu’un despote qui veut être complet ne doit pas non plus se dispenser de vous lire. Ainsi, vous remarquez fort bien dans l’Esprit des lois qu’un monarque absolu doit avoir une garde prétorienne nombreuse [15] ; l’avis est bon, je le suivrai. Ma garde serait d’un tiers environ de l’effectif de mon armée. Je suis grand amateur de la conscription qui est une des plus belles inventions du génie français, mais je crois qu’il faut perfectionner cette institution en essayant de retenir sous les armes le plus grand nombre possible de ceux qui ont achevé le temps de leur service. J’y parviendrais, je crois, en m’emparant résolûment de l’espèce de commerce qui se fait dans quelques États, comme en France par exemple, sur les engagements volontaires à prix d’argent. Je supprimerais ce négoce hideux et je l’exercerais moi-même honnêtement sous la forme d’un monopole en créant une caisse de dotation de l’armée qui me servirait à appeler sous les drapeaux par l’appât de l’argent et à y retenir par le même moyen ceux qui voudraient se vouer exclusivement à l’état militaire.

Montesquieu.

Ce sont donc des espèces de mercenaires que vous aspirez à former dans votre propre patrie !

Machiavel.

Oui, la haine des partis dira cela, quand je ne suis mû que par le bien du peuple et par l’intérêt, d’ailleurs si légitime, de ma conservation qui est le bien commun de mes sujets.

Passons à d’autres objets. Ce qui va vous étonner, c’est que je reviens aux constructions. Je vous ai prévenu que nous y serions ramenés. Vous allez voir l’idée politique qui surgit du vaste système de constructions que j’ai entrepris ; je réalise par là une théorie économique qui a fait beaucoup de désastres dans certains États de l’Europe, la théorie de l’organisation du travail permanent pour les classes ouvrières. Mon règne leur promet un salaire indéfini. Moi mort, mon système abandonné, plus de travail ; le peuple est en grève et monte à l’assaut des classes riches. On est en pleine Jacquerie : perturbation industrielle, anéantissement du crédit, insurrection dans mon État, soulèvement autour de lui ; l’Europe est en feu. Je m’arrête. Dites-moi si les classes privilégiées, qui tremblent bien naturellement pour leur fortune, ne feront pas cause commune, et la cause la plus étroite avec les classes ouvrières pour me maintenir, moi ou ma dynastie ; si d’autre part, l’intérêt de la tranquillité européenne n’y rattachera pas toutes les puissances de premier ordre.

La question des constructions qui paraît mince est donc en réalité, comme vous le voyez, une question colossale. Quand il s’agit d’un objet de cette importance, il ne faut pas ménager les sacrifices. Avez-vous remarqué que presque toutes mes conceptions politiques se doublent d’une combinaison financière ? C’est encore ce qui m’arrive ici. J’instituerai une caisse des travaux publics que je doterai de plusieurs centaines de millions à l’aide desquels je provoquerai aux constructions sur la surface entière de mon royaume. Vous avez deviné mon but : je tiens debout la jacquerie ouvrière ; c’est l’autre armée dont j’ai besoin contre les factions. Mais cette masse de prolétaires qui est dans ma main, il ne faut pas maintenant qu’elle puisse se retourner contre moi au jour où elle serait sans pain. C’est à quoi je pourvois par les constructions elles-mêmes, car ce qu’il y a de particulier dans mes combinaisons, c’est que chacune d’elles fournit en même temps ses corollaires. L’ouvrier qui construit pour moi construit en même temps contre lui les moyens de défense dont j’ai besoin. Sans le savoir, il se chasse lui-même des grands centres où sa présence m’inquiéterait ; il rend à jamais impossible le succès des révolutions qui se font dans la rue. Le résultat des grandes constructions, en effet, est de raréfier l’espace où peut vivre l’artisan, de le refouler aux faubourgs, et bientôt de les lui faire abandonner ; car la cherté des subsistances croît avec l’élévation du taux des loyers. Ma capitale ne sera guère habitable, pour ceux qui vivent d’un travail quotidien, que dans la partie la plus rapprochée de ses murs. Ce n’est donc pas dans les quartiers voisins du siège des autorités que les insurrections pourront se former. Sans doute, il y aura autour de la capitale une population ouvrière immense, redoutable dans un jour de colère ; mais les constructions que j’élèverais seraient toutes conçues d’après un plan stratégique, c’est-à-dire, qu’elles livreraient passage à de grandes voies où, d’un bout à l’autre, pourrait circuler le canon. L’extrémité de ces grandes voies se relierait à une quantité de casernes, espèces de bastilles, pleines d’armes, de soldats et de munitions. Il faudrait que mon successeur fût un vieillard imbécile ou un enfant pour se laisser tomber devant une insurrection, car, sur un ordre de sa main, quelques grains de poudre balaieraient l’émeute jusqu’à vingt lieues de la capitale. Mais le sang qui coule dans mes veines est brûlant et ma race a tous les signes de la force. M’écoutez-vous ?

Montesquieu.

Oui.

Machiavel.

Mais vous comprenez bien que je n’entends pas rendre la vie matérielle difficile à la population ouvrière de la capitale, et je rencontre là un écueil, c’est incontestable ; mais la fécondité de ressources que doit avoir mon gouvernement me suggérerait une idée ; ce serait de bâtir pour les gens du peuple de vastes cités où les logements seraient à bas prix, et où leurs masses se trouveraient réunies par cohortes comme dans de vastes familles.

Montesquieu.

Des souricières !

Machiavel.

Oh ! l’esprit de dénigrement, la haine acharnée des partis ne manquera pas de dénigrer mes institutions. On dira ce que vous dites. Peu m’importe, si le moyen ne réussit pas on en trouvera un autre.

Je ne dois pas abandonner le chapitre des constructions sans mentionner un détail bien insignifiant en apparence, mais qu’y a-t-il d’insignifiant en politique ? Il faut que les innombrables édifices que je construirai soient marqués à mon nom, qu’on y trouve des attributs, des bas-reliefs, des groupes qui rappellent un sujet de mon histoire. Mes armes, mon chiffre doivent être entrelacés partout. Ici, ce seront des anges qui soutiendront ma couronne, plus loin, des statues de la justice et de la sagesse qui supporteront mes initiales. Ces points sont de la dernière importance, j’y tiens essentiellement.

C’est par ces signes, par ces emblèmes que la personne du souverain est toujours présente ; on vit avec lui, avec son souvenir, avec sa pensée. Le sentiment de sa souveraineté absolue entre dans les esprits les plus rebelles comme la goutte d’eau qui tombe incessamment du rocher creuse le pied de granit. Par la même raison je veux que ma statue, mon buste, mes portraits soient dans tous les établissements publics, dans l’auditoire des tribunaux surtout ; que l’on me représente en costume royal ou à cheval.

Montesquieu.

À côté de l’image du Christ.

Machiavel.

Non pas, sans doute, mais en face ; car la puissance souveraine est une image de la puissance divine. Mon image s’allie ainsi avec celle de la Providence et de la justice.

Montesquieu.

Il faut que la justice elle-même porte votre livrée. Vous n’êtes pas un chrétien, vous êtes un empereur Grec du Bas-Empire.

Machiavel.

Je suis un empereur catholique, apostolique et romain. Par les mêmes raisons que celles que je viens de vous déduire, je veux que l’on donne mon nom, le nom Royal, aux établissements publics de quelque nature qu’ils soient. Tribunal royal, Cour royale, Académie royale, Corps législatif royal, Sénat royal, Conseil d’État royal ; autant que possible ce même vocable sera donné aux fonctionnaires, aux agents, au personnel officiel qui entoure le gouvernement. Lieutenant du roi, archevêque du roi, comédien du roi, juge du roi, avocat du roi. Enfin, le nom de royal sera imprimé à quiconque, hommes ou choses, représentera un signe de puissance. Ma fête seule sera une fête nationale et non pas royale. J’ajoute encore qu’il faut, autant que possible, que les rues, les places publiques, les carrefours portent des noms qui rappellent les souvenirs historiques de mon règne. Si l’on suit bien ces indications, fût-on Caligula ou Néron, on est certain de s’imprimer à jamais dans la mémoire des peuples et de transmettre son prestige à la postérité la plus reculée. Que de choses n’ai-je point encore à ajouter ! il faut que je me borne.

Car qui pourrait tout dire sans un mortel ennui ? [16].

Me voici arrivé aux petits moyens ; je le regrette, car ces choses ne sont peut-être pas dignes de votre attention, mais, pour moi, elles sont vitales.

La bureaucratie est, dit-on, une plaie des gouvernements monarchiques ; je n’en crois rien. Ce sont des milliers de serviteurs qui sont naturellement rattachés à l’ordre de choses existant. J’ai une armée de soldats, une armée de juges, une armée d’ouvriers, je veux une armée d’employés.

Montesquieu.

Vous ne vous donnez plus la peine de rien justifier.

Machiavel.

En ai-je le temps ?

Montesquieu.

Non, passez.

Machiavel.

Dans les États qui ont été monarchiques, et ils l’ont tous été au moins une fois, j’ai constaté qu’il y avait une véritable frénésie pour les cordons, pour les rubans. Ces choses ne coûtent presque rien au prince et il peut faire des heureux, mieux que cela, des fidèles, au moyen de quelques pièces d’étoffe, de quelques hochets en argent ou en or. Peu s’en faudrait, en vérité, que je ne décorasse sans exception ceux qui me le demanderaient. Un homme décoré est un homme donné. Je ferais de ces marques de distinction un signe de ralliement pour les sujets dévoués ; j’aurais, je crois bien, à ce prix, les onze douzièmes de mon royaume. Je réalise par là, autant que je le puis, les instincts d’égalité de la nation. Remarquez bien ceci : plus une nation en général tient à l’égalité, plus les individus ont de passion pour les distinctions. C’est donc là un moyen d’action dont il serait trop malhabile de se priver. Bien loin par suite de renoncer aux titres, comme vous me l’avez conseillé, je les multiplierais autour de moi en même temps que les dignités. Je veux dans ma cour l’étiquette de Louis XIV, la hiérarchie domestique de Constantin, un formalisme diplomatique sévère, un cérémonial imposant ; ce sont là des moyens de gouvernement infaillibles sur l’esprit des masses. À travers tout cela, le souverain apparaît comme un Dieu.

On m’assure que dans les États en apparence les plus démocratiques par les idées, l’ancienne noblesse monarchique n’a presque rien perdu de son prestige. Je me donnerais pour chambellans les gentilshommes de la plus vieille roche. Beaucoup d’antiques noms seraient éteints sans doute ; en vertu de mon pouvoir souverain, je les ferais revivre avec les titres, et l’on trouverait à ma cour les plus grands noms de l’histoire depuis Charlemagne.

Il est possible que ces conceptions vous paraissent bizarres, mais ce que je vous affirme, c’est qu’elles feront plus pour la consolidation de ma dynastie que les lois les plus sages. Le culte du prince est une sorte de religion, et, comme toutes les religions possibles, ce culte impose des contradictions et des mystères au-dessus de la raison [17]. Chacun de mes actes, quelque inexplicable qu’il soit en apparence, procède d’un calcul dont l’unique objet est mon salut et celui de ma dynastie. Ainsi que je le dis, d’ailleurs, dans le Traité du Prince, ce qui est réellement difficile, c’est d’acquérir le pouvoir ; mais il est facile de le conserver, car il suffit en somme d’ôter ce qui nuit et d’établir ce qui protège. Le trait essentiel de ma politique, comme vous avez pu le voir, a été de me rendre indispensable [18] ; j’ai détruit autant de forces organisées qu’il l’a fallu pour que rien ne pût plus marcher sans moi, pour que les ennemis mêmes de mon pouvoir tremblassent de le renverser.

Ce qui me reste à faire maintenant ne consiste plus que dans le développement des moyens moraux qui sont en germe dans mes institutions. Mon règne est un règne de plaisirs ; vous ne me défendez pas d’égayer mon peuple par des jeux, par des fêtes ; c’est par là que j’adoucis les mœurs. On ne peut pas se dissimuler que ce siècle ne soit un siècle d’argent ; les besoins ont doublé, le luxe ruine les familles ; de toutes parts on aspire aux jouissances matérielles ; il faudrait qu’un souverain ne fût guère de son temps pour ne pas savoir faire tourner à son profit cette passion universelle de l’argent et cette fureur sensuelle qui consume aujourd’hui les hommes. La misère les serre comme dans un étau, la luxure les presse ; l’ambition les dévore, ils sont à moi. Mais quand je parle ainsi, au fond c’est l’intérêt de mon peuple qui me guide. Oui, je ferai sortir le bien du mal ; j’exploiterai le matérialisme au profit de la concorde et de la civilisation ; j’éteindrai les passions politiques des hommes en apaisant les ambitions, les convoitises et les besoins. Je prétends avoir pour serviteurs de mon règne ceux qui, sous les gouvernements précédents, auront fait le plus de bruit au nom de la liberté. Les plus austères vertus sont comme celle de la femme de Joconde ; il suffit de doubler toujours le prix de la défaite. Ceux qui résisteront à l’argent ne résisteront pas aux honneurs ; ceux qui résisteront aux honneurs ne résisteront pas à l’argent. En voyant tomber à leur tour ceux que l’on croyait le plus purs, l’opinion publique s’affaiblira à tel point qu’elle finira par abdiquer complétement. Comment pourra-t-on se plaindre en définitive ? Je ne serai rigoureux que pour ce qui aura trait à la politique ; je ne persécuterai que cette passion ; je favoriserai même secrètement les autres par les mille voies souterraines dont dispose le pouvoir absolu.

Montesquieu.

Après avoir détruit la conscience politique, vous deviez entreprendre de détruire la conscience morale ; vous avez tué la société, maintenant vous tuez l’homme. Plût à Dieu que vos paroles retentissent jusque sur la terre ; jamais réfutation plus éclatante de vos propres doctrines n’aurait frappé des oreilles humaines.

Machiavel.

Laissez-moi finir.


VINT-QUATRIÈME DIALOGUE


Machiavel.

Il ne me reste plus maintenant qu’à vous indiquer certaines particularités de ma manière d’agir, certaines habitudes de conduite qui donneront à mon gouvernement sa dernière physionomie.

En premier lieu, je veux que mes desseins soient impénétrables même pour ceux qui m’approcheront le plus près. Je serais, sous ce rapport, comme Alexandre VI et le duc de Valentinois, dont on disait proverbialement à la cour de Rome, du premier, « qu’il ne faisait jamais ce qu’il disait ; du second, qu’il ne disait jamais ce qu’il faisait. » Je ne communiquerais mes projets que pour en ordonner l’exécution et je ne donnerais mes ordres qu’au dernier moment. Borgia n’en usait jamais autrement ; ses ministres eux-mêmes ne savaient rien et l’on était toujours réduit autour de lui à de simples conjectures. J’ai le don de l’immobilité, mon but est là ; je regarde d’un autre côté, et quand il est à ma portée, je me retourne tout à coup et je fonds sur ma proie avant qu’elle n’ait eu le temps de jeter un cri.

Vous ne sauriez croire quel prestige une telle puissance de dissimulation donne au prince. Quand elle est jointe à la vigueur de l’action, un respect superstitieux l’environne, ses conseillers se demandent tout bas ce qui sortira de sa tête, le peuple ne place sa confiance qu’en lui ; il personnifie à ses yeux la Providence dont les voies sont inconnues. Quand le peuple le voit passer, il songe avec une terreur involontaire ce qu’il pourrait d’un signe de la nuque ; les États voisins sont toujours dans la crainte et le comblent de marques de déférence, car ils ne savent jamais si quelque entreprise toute prête ne fondra pas sur eux du jour au lendemain.

Montesquieu.

Vous êtes fort contre votre peuple parce que vous le tenez sous votre genou, mais si vous trompez les États avec qui vous traitez comme vous trompez vos sujets, vous serez bientôt étouffé dans les bras d’une coalition.

Machiavel.

Vous me faites sortir de mon sujet, car je ne m’occupe ici que de ma politique intérieure ; mais si vous voulez savoir un des principaux moyens à l’aide desquels je tiendrais en échec la coalition des haines étrangères, le voici : Je règne sur un puissant royaume, je vous l’ai dit ; eh bien ! je chercherais autour de mes États quelque grand pays déchu qui aspirât à se relever, je le relèverais tout entier à la faveur de quelque guerre générale, comme cela s’est vu pour la Suède, pour la Prusse, comme cela peut se voir d’un jour à l’autre pour l’Allemagne ou pour l’Italie, et ce pays, qui ne vivrait que par moi, qui ne serait qu’une émanation de mon existence, me donnerait, tant que je serais debout, trois cent mille hommes de plus contre l’Europe armée.

Montesquieu.

Et le salut de votre État à côté duquel vous élèveriez ainsi une puissance rivale et par suite ennemie dans un temps donné ?

Machiavel.

Avant tout je me conserve.

Montesquieu.

Ainsi vous n’avez rien, pas même le souci des destinées de votre royaume [19] ?

Machiavel.

Qui vous dit cela ? Pourvoir à mon salut, n’est-ce pas pourvoir en même temps au salut de mon royaume !

Montesquieu.

Votre physionomie royale se dégage de plus en plus ; je veux la voir toute entière.

Machiavel.

Daignez donc ne pas m’interrompre.

Il s’en faut bien qu’un prince, quelle que soit sa force de tête, trouve toujours en lui les ressources d’esprit nécessaires. Un des plus grands talents de l’homme d’État consiste à s’approprier les conseils qu’il entend autour de lui. On trouve très-souvent dans son entourage des avis lumineux. J’assemblerais donc très-souvent mon conseil, je le ferais discuter, débattre devant moi les questions les plus importantes. Quand le souverain se défie de ses impressions, ou n’a pas assez de ressources de langage pour déguiser sa véritable pensée, il doit rester muet ou ne parler que pour engager plus avant la discussion. Il est très-rare que, dans un conseil bien composé, le véritable parti à prendre dans telle situation donnée, ne se formule pas de manière ou d’autre. On le saisit et très-souvent l’un de ceux qui a donné fort obscurément son avis est tout étonné le lendemain de le voir exécuté.

Vous avez pu voir dans mes institutions et dans mes actes, quelle attention j’ai toujours mise à créer des apparences ; il en faut dans les paroles comme dans les actes. Le comble de l’habileté est de faire croire à sa franchise, quand on a une foi punique. Non-seulement mes desseins seront impénétrables mais mes paroles signifieront presque toujours le contraire de ce qu’elles paraîtront indiquer. Les initiés seuls pourront pénétrer le sens des mots caractéristiques qu’à de certains moments je laisserai tomber du haut du trône ; quand je dirai : Mon règne, c’est la paix, c’est que ce sera la guerre ; quand je dirai que je fais appel aux moyens moraux, c’est que je vais user des moyens de la force. M’écoutez-vous ?

Montesquieu.

Oui.

Machiavel.

Vous avez vu que ma presse a cent voix et qu’elles parlent incessamment de la grandeur de mon règne, de l’enthousiasme de mes sujets pour leur souverain ; qu’elles mettent en même temps dans la bouche du public les opinions, les idées et jusqu’aux formules de langage qui doivent défrayer ses entretiens ; vous avez vu également que mes ministres étonnent sans relâche le public des témoignages incontestables de leurs travaux. Quant à moi, je parlerais rarement, une fois l’année seulement, puis çà et là dans quelques grandes circonstances. Aussi chacune de mes manifestations serait accueillie, non-seulement dans mon royaume, mais dans l’Europe entière, comme un événement.

Un prince dont le pouvoir est fondé sur une base démocratique, doit avoir un langage soigné, mais cependant populaire. Au besoin il ne doit pas craindre de parler en démagogue, car après tout il est le peuple, et il en doit avoir les passions. Il faut avoir pour lui certaines attentions, certaines flatteries, certaines démonstrations de sensibilité qui trouveront place à l’occasion. Peu importe que ces moyens paraissent infimes ou puérils aux yeux du monde, le peuple n’y regardera pas de si près et l’effet sera produit.

Dans mon ouvrage je recommande au prince de prendre pour type quelque grand homme du temps passé, dont il doit autant que possible suivre les traces [20]. Ces assimilations historiques font encore beaucoup d’effet sur les masses ; on grandit dans leur imagination, on se donne de son vivant la place que la postérité vous réserve. On trouve d’ailleurs dans l’histoire de ces grands hommes des rapprochements, des indications utiles, quelquefois des situations identiques, dont on tire des enseignements précieux, car toutes les grandes leçons politiques sont dans l’histoire. Quand on a trouvé un grand homme avec qui l’on a des analogies, on peut faire mieux encore : Vous savez que les peuples aiment qu’un prince ait l’esprit cultivé, qu’il ait le goût des lettres, qu’il en ait même le talent. Eh bien, le prince ne saurait mieux employer ses loisirs qu’à écrire, par exemple, l’histoire du grand homme des temps passés, qu’il a pris pour modèle. Une philosophie sévère peut taxer ces choses de faiblesse. Quand le souverain est fort on les lui pardonne, et elles lui donnent même je ne sais quelle grâce.

Certaines faiblesses, et même certains vices, servent d’ailleurs le prince autant que des vertus. Vous avez pu reconnaître la vérité de ces observations d’après l’usage que j’ai dû faire tantôt de la duplicité, et tantôt de la violence. Il ne faut pas croire, par exemple, que le caractère vindicatif du souverain puisse lui nuire ; bien au contraire. S’il est souvent opportun d’user de la clémence ou de la magnanimité, il faut qu’à de certains moments sa colère s’appesantisse d’une manière terrible. L’homme est l’image de Dieu, et la divinité n’a pas moins de rigueur dans ses coups que de miséricorde. Quand j’aurais résolu la perte de mes ennemis, je les écraserais donc jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que poussière. Les hommes ne se vengent que des injures légères ; ils ne peuvent rien contre les grandes [21]. C’est du reste ce que je dis expressément dans mon livre. Le prince n’a que le choix des instruments qui doivent servir à son courroux ; il trouvera toujours des juges prêts à sacrifier leur conscience à ses projets de vengeance ou de haine.

Ne craignez pas que le peuple s’émeuve jamais des coups que je porterai. D’abord, il aime à sentir la vigueur du bras qui commande, et puis il hait naturellement ce qui s’élève, il se réjouit instinctivement quand on frappe au-dessus de lui. Peut-être ne savez-vous pas bien d’ailleurs avec quelle facilité on oublie. Quand le moment des rigueurs est passé, c’est à peine si ceux-là mêmes que l’on a frappés se souviennent. À Rome, au temps du Bas-Empire, Tacite rapporte que les victimes couraient avec je ne sais quelle jouissance au-devant des supplices. Vous entendez parfaitement qu’il ne s’agit de rien de semblable dans les temps modernes ; les mœurs sont devenues fort douces : quelques proscriptions, des emprisonnements, la déchéance des droits civiques, ce sont là des châtiments bien légers. Il est vrai que, pour arriver à la souveraine puissance, il a fallu verser du sang et violer bien des droits ; mais, je vous le répète, tout s’oublie. La moindre cajolerie du prince, quelques bons procédés de la part de ses ministres ou de ses agents, seront accueillis avec les marques de la plus grands reconnaissance.

S’il est indispensable de punir avec une inflexible rigueur, il faut récompenser avec la même ponctualité : c’est ce que je ne manquerais jamais de faire. Quiconque aurait rendu un service à mon gouvernement, serait récompensé dès le lendemain. Les places, les distinctions, les plus grandes dignités, formeraient autant d’étapes certaines pour quiconque serait en possession de servir utilement ma politique. Dans l’armée, dans la magistrature, dans tous les emplois publics, l’avancement serait calculé sur la nuance de l’opinion et le degré de zèle à mon gouvernement. Vous êtes muet.

Montesquieu.

Continuez.

Machiavel.

Je reviens sur certains vices et même sur certains travers d’esprit, que je regarde comme nécessaires au prince. Le maniement du pouvoir est une chose formidable. Si habile que soit un souverain, si infaillible que soit son coup d’œil et si vigoureuse que soit sa décision, il y a encore un immense alea dans son existence. Il faut être superstitieux. Gardez-vous de croire que ceci soit de légère conséquence. Il est, dans la vie des princes, des situations si difficiles, des moments si graves, que la prudence humaine ne compte plus. Dans ces cas-là, il faut presque jouer au dé ses résolutions. Le parti que j’indique, et que je suivrais, consiste, dans certaines conjonctures, à se rattacher à des dates historiques, à consulter des anniversaires heureux, à mettre telle ou telle résolution hardie sous les auspices d’un jour où l’on a gagné une victoire, fait un coup de main heureux. Je dois vous dire que la superstition a un autre avantage très grand ; le peuple connaît cette tendance. Ces combinaisons augurales réussissent souvent ; il faut aussi les employer lorsque l’on est sûr du succès. Le peuple, qui ne juge que par les résultats, s’habitue à croire que chacun des actes du souverain correspond à des signes célestes, que les coïncidences historiques forcent la main de la fortune.

Montesquieu.

Le dernier mot est dit, vous êtes un joueur.

Machiavel.

Oui, mais j’ai un bonheur inouï, et j’ai la main si sûre, la tête si fertile que la fortune ne peut pas tourner.

Montesquieu.

Puisque vous faites votre portrait, vous devez avoir encore d’autres vices ou d’autres vertus à faire passer.

Machiavel.

Je vous demande grâce pour la luxure. La passion des femmes sert un souverain bien plus que vous ne pouvez le penser. Henri IV a dû à son incontinence une partie de sa popularité. Les hommes sont ainsi faits, que ce penchant leur plaît chez ceux qui les gouvernent. La dissolution des mœurs a été de tout temps une fureur, une carrière galante dans laquelle le prince doit devancer ses égaux, comme il devance ses soldats devant l’ennemi. Ces idées sont françaises, et je ne pense pas qu’elles déplaisent trop à l’illustre auteur des Lettres persanes. Il ne m’est pas permis de tomber dans des considérations trop vulgaires, cependant je ne puis me dispenser de vous dire que le résultat le plus réel de la galanterie du prince, est de lui concilier la sympathie de la plus belle moitié de ses sujets.

Montesquieu.

Vous tournez au madrigal.

Machiavel.

On peut être sérieux et galant : vous en avez fourni la preuve. Je ne rabats rien de ma proposition. L’influence des femmes sur l’esprit public est considérable. En bonne politique, le prince est condamné à faire de la galanterie, alors même qu’au fond il ne s’en soucierait pas ; mais le cas sera rare.

Je puis vous assurer que si je suis bien les règles que je viens de tracer, on se souciera fort peu de la liberté dans mon royaume. On aura un souverain vigoureux, dissolu, plein d’esprit de chevalerie, adroit à tous les exercices du corps : on l’aimera. Les gens austères n’y feront rien ; on suivra le torrent ; bien plus, les hommes indépendants seront mis à l’index : on s’en écartera. On ne croira ni à leur caractère, ni à leur désintéressement. Ils passeront pour des mécontents qui veulent se faire acheter. Si çà et là, je n’encourageais pas le talent, on le repousserait de toutes parts, on marcherait sur les consciences comme sur le pavé. Mais au fond, je serai un prince moral ; je ne permettrai pas que l’on aille au delà de certaines limites. Je respecterai la pudeur publique, partout où je verrai qu’elle veut être respectée. Les souillures ne m’atteindront pas, car je me déchargerai sur d’autres des parties odieuses de l’administration. Ce que l’on pourra dire de pis, c’est que je suis un bon prince mal entouré, que je veux le bien, que je le veux ardemment, que je le ferai toujours, quand on me l’indiquera.

Si vous saviez combien il est facile de gouverner quand on a le pouvoir absolu. Là, point de contradiction, point de résistance ; on peut suivre à loisir ses desseins, on a le temps de réparer ses fautes. On peut sans opposition faire le bonheur de son peuple, car c’est là ce qui me préoccupe toujours. Je puis vous affirmer que l’on ne s’ennuiera pas dans mon royaume ; les esprits y seront sans cesse occupés par mille objets divers. Je donnerai au peuple le spectacle de mes équipages et des pompes de ma cour, on préparera de grandes cérémonies, je tracerai des jardins, j’offrirai l’hospitalité à des rois, je ferai venir des ambassades des pays les plus reculés. Tantôt ce seront des bruits de guerre, tantôt des complications diplomatiques sur lesquelles on glosera pendant des mois entiers ; j’irai bien loin, je donnerai satisfaction même à la monomanie de la liberté. Les guerres qui se feront sous mon règne seront entreprises au nom de la liberté des peuples et de l’indépendance des nations, et pendant que sur mon passage les peuples m’acclameront, je dirai secrètement à l’oreille des rois absolus : Ne craignez rien, je suis des vôtres, je porte comme vous une couronne et je tiens à la conserver : j’embrasse la liberté européenne, mais c’est pour l’étouffer.

Une seule chose pourrait peut-être, un moment, compromettre ma fortune ; ce serait le jour où l’on reconnaîtra de tous côtés que ma politique n’est pas franche, que tous mes actes sont marqués au coin du calcul.

Montesquieu.

Quels seront donc les aveugles qui ne verront pas cela ?

Machiavel.

Mon peuple tout entier, sauf quelques coteries dont je me soucierai peu. J’ai d’ailleurs formé autour de moi une école d’hommes politiques d’une très grande force relative. Vous ne sauriez croire à quel point le machiavélisme est contagieux, et combien ses préceptes sont faciles à suivre. Dans toutes les branches du gouvernement il y aura des hommes de rien, ou de très-peu de conséquence, qui seront de véritables Machiavels au petit pied qui ruseront, qui dissimuleront, qui mentiront avec un imperturbable sang-froid ; la vérité ne pourra se faire jour nulle part.

Montesquieu.

Si vous n’avez fait que railler d’un bout à l’autre de cet entretien, comme je le crois, Machiavel, je regarde cette ironie comme votre plus magnifique ouvrage.

Machiavel.

Une ironie ! Vous vous trompez bien si vous le pensez. Ne comprenez-vous pas que j’ai parlé sans voile, et que c’est la violence terrible de la vérité qui donne à mes paroles la couleur que vous croyez voir !

Montesquieu.

Vous avez achevé.

Machiavel.

Pas encore.

Montesquieu.

Achevez donc.


VINT-CINQUIÈME DIALOGUE


Machiavel.

Je régnerai dix ans dans ces conditions, sans changer quoi que ce soit à ma législation ; le succès définitif n’est qu’à ce prix. Rien, absolument rien, ne doit me faire varier pendant cet intervalle ; le couvercle de la chaudière doit être de fer et de plomb ; c’est pendant ce temps que s’élabore le phénomène de destruction de l’esprit factieux. Vous croyez peut-être qu’on est malheureux, qu’on se plaint. Ah ! je serais inexcusable s’il en était ainsi ; mais quand les ressorts seront le plus violemment tendus, quand je pèserai du poids le plus terrible sur la poitrine de mon peuple, voici ce qu’on dira : Nous n’avons que ce que nous méritons, souffrons.

Montesquieu.

Vous êtes bien aveugle si vous prenez cela pour une apologie de votre règne ; si vous ne comprenez pas que l’expression de ces paroles est un regret violent du passé. C’est là un mot stoïque qui vous annonce le jour du châtiment.

Machiavel.

Vous me troublez. L’heure est venue de détendre les ressorts, je vais rendre des libertés.

Montesquieu.

Mieux vaut mille fois l’excès de votre oppression ; votre peuple vous répondra : gardez ce que vous avez pris.

Machiavel.

Ah ! que je reconnais bien là la haine implacable des partis. N’accorder rien à ses adversaires politiques, rien, pas même les bienfaits.

Montesquieu.

Non, Machiavel, rien avec vous, rien ! la victime immolée ne reçoit pas de bienfaits de son bourreau.

Machiavel.

Ah ! que je pénétrerais aisément à cet égard la pensée secrète de mes ennemis. Ils se flattent, ils espèrent que la force d’expansion que je comprime me lancera tôt ou tard dans l’espace. Les insensés ! Ils ne me connaîtront bien qu’à la fin. En politique que faut-il pour prévenir tout danger avec la plus grande compression possible ? une imperceptible ouverture. On l’aura.

Je ne rendrai pas des libertés considérables, à coup sûr ; eh bien, voyez pourtant à quel point l’absolutisme aura déjà pénétré dans les mœurs. Je puis gager qu’au premier bruit de ces libertés, il s’élèvera autour de moi des rumeurs d’épouvante. Mes ministres, mes conseillers s’écrieront que j’abandonne le gouvernail, que tout est perdu. On me conjurera, au nom du salut de l’État, au nom du pays, de n’en rien faire ; le peuple dira : à quoi songe-t-il ? son génie baisse ; les indifférents diront : le voilà à bout ; les haineux diront : Il est mort.

Montesquieu.

Et ils auront tous raison, car un publiciste moderne[22] a dit avec une grande vérité : « Veut-on ravir aux hommes leurs droits ? il ne faut rien faire à demi. Ce qu’on leur laisse, leur sert à reconquérir ce qu’on leur enlève. La main qui reste libre dégage l’autre de ses fers. »

Machiavel.

C’est très-bien pensé ; c’est très-vrai ; je sais que je m’expose beaucoup. Vous voyez bien que l’on est injuste envers moi, que j’aime plus la liberté qu’on ne le dit. Vous m’avez demandé tout à l’heure si j’avais de l’abnégation, si je saurais me sacrifier pour mes peuples, descendre du trône au besoin : vous avez maintenant ma réponse, j’en puis descendre par le martyre.

Montesquieu.

Vous êtes bien attendri. Quelles libertés rendez-vous ?

Machiavel.

Je permets à ma chambre législative de me témoigner chaque année, au moment du jour de l’an, l’expression de ses vœux dans une adresse.

Montesquieu.

Mais puisque l’immense majorité de la chambre vous est dévouée, que pouvez-vous recueillir sinon des remerciements et des témoignages d’admiration et d’amour ?

Machiavel.

Eh bien, oui. Ces témoignages ne sont-ils pas naturels ?

Montesquieu.

Sont-ce toutes les libertés ?

Machiavel.

Mais cette première concession est considérable, quoique vous en disiez. Je ne m’en tiendrai cependant pas là. Il s’opère aujourd’hui en Europe un certain mouvement d’esprit contre la centralisation, non pas chez les masses, mais dans les classes éclairées. Je décentraliserai, c’est-à-dire que je donnerai à mes gouverneurs de province le droit de trancher beaucoup de petites questions locales soumises auparavant à l’approbation de mes ministres.

Montesquieu.

Vous ne faites que rendre la tyrannie plus insupportable si l’élément municipal n’est pour rien dans cette réforme.

Machiavel.

Voilà bien la précipitation fatale de ceux qui réclament des réformes : il faut marcher à pas prudents dans la voie de la liberté. Je ne m’en tiens cependant pas là : je donne des libertés commerciales.

Montesquieu.

Vous en avez déjà parlé.

Machiavel.

C’est que le point industriel me touche toujours : je ne veux pas qu’on dise que ma législation va, par un excès de défiance envers le peuple, jusqu’à l’empêcher de pourvoir lui-même à sa subsistance. C’est pour cette raison que je fais présenter aux chambres des lois qui ont pour objet de déroger un peu aux dispositions prohibitives de l’association. Du reste, la tolérance de mon gouvernement rendait cette mesure parfaitement inutile, et comme, en fin de compte, il ne faut pas se désarmer, rien ne sera changé à la loi, si ce n’est la formule de la rédaction. On a aujourd’hui, dans les chambres, des députés qui se prêtent très-bien à ces innocents stratagèmes.

Montesquieu.

Est-ce tout ?

Machiavel.

Oui, car c’est beaucoup, trop peut-être ; mais je crois pouvoir me rassurer : mon armée est enthousiaste, ma magistrature fidèle, et ma législation pénale fonctionne avec la régularité et la précision de ces mécanismes tout-puissants et terribles que la science moderne à inventés.

Montesquieu.

Ainsi, vous ne touchez pas aux lois de la presse ?

Machiavel.

Vous ne le voudriez pas.

Montesquieu.

Ni à la législation municipale ?

Machiavel.

Est-ce possible ?

Montesquieu.

Ni à votre système de protectorat du suffrage ?

Machiavel.

Non.

Montesquieu.

Ni à l’organisation du Sénat, ni à celle du Corps législatif, ni à votre système intérieur, ni à votre système extérieur, ni à votre régime économique, ni à votre régime financier ?

Machiavel.

Je ne touche qu’à ce que je vous ai dit. À proprement parler, je sors de la période de la terreur, j’entre dans la voie de la tolérance ; je le puis sans dangers ; je pourrais même rendre des libertés réelles, car il faudrait être bien dénué d’esprit politique pour ne pas reconnaître qu’à l’heure imaginaire que je suppose, ma législation a porté tous ses fruits. J’ai rempli le but que je vous avais annoncé ; le caractère de la nation est changé ; les légères facultés que j’ai rendues ont été pour moi la sonde avec laquelle j’ai mesuré la profondeur du résultat. Tout est fait, tout est consommé, il n’y a plus de résistance possible. Il n’y a plus d’écueil, il n’y a plus rien ! Et cependant je ne rendrai rien. Vous l’avez dit, c’est là qu’est la vérité pratique.

Montesquieu.

Hâtez-vous de terminer, Machiavel. Puisse mon ombre ne vous rencontrer jamais, et que Dieu efface de ma mémoire jusqu’à la dernière trace de ce que je viens d’entendre !

Machiavel.

Prenez garde, Montesquieu ; avant que la minute qui commence ne tombe dans l’éternité vous chercherez mes pas avec angoisse et le souvenir de cet entretien désolera éternellement votre âme.

Montesquieu.

Parlez !

Machiavel.

Revenons donc. J’ai fait tout ce que vous savez ; par ces concessions à l’esprit libéral de mon temps, j’ai désarmé la haine des partis.

Montesquieu.

Ah ! vous ne laisserez donc pas tomber ce masque d’hypocrisie dont vous avez couvert des forfaits qu’aucune langue humaine n’a décrits. Vous voulez donc que je sorte de la nuit éternelle pour vous flétrir ! Ah ! Machiavel ! vous-même n’aviez pas enseigné à dégrader à ce point l’humanité ! Vous ne conspiriez pas contre la conscience, vous n’aviez pas conçu la pensée de faire de l’âme humaine une boue dans laquelle le divin créateur lui-même ne reconnaîtrait plus rien.

Machiavel.

C’est vrai, je suis dépassé.

Montesquieu.

Fuyez ! ne prolongez pas un instant de plus cet entretien.

Machiavel.

Avant que les ombres qui s’avancent en tumulte là-bas n’aient atteint ce noir ravin qui les sépare de nous, j’aurai fini ; avant qu’elles ne l’aient atteint vous ne me reverrez plus et vous m’appellerez en vain.

Montesquieu.

Achevez donc, ce sera l’expiation de la témérité que j’ai commise en acceptant cette gageure sacrilège !

Machiavel.

Ah ! liberté ! voilà donc avec quelle force tu tiens dans quelques âmes quand le peuple te méprise ou se console de toi par des hochets. Laissez-moi vous conter à ce sujet une bien courte apologue :

Dion raconte que le peuple romain était indigné contre Auguste à cause de certaines lois trop dures qu’il avait faites, mais que, sitôt qu’il eut fait revenir le comédien Pilade, que les factieux avaient chassé de la ville, le mécontentement cessa.

Voilà mon apologue. Maintenant voici la conclusion de l’auteur, car c’est un auteur que je cite :

« Un pareil peuple sentait plus vivement la tyrannie lorsque l’on chassait un baladin que lorsqu’on lui enlevait toutes ses lois[23]. »

Savez-vous qui a écrit cela ?

Montesquieu.

Peu m’importe !

Machiavel.

Reconnaissez-vous donc, c’est vous-même. Je ne vois que des âmes basses autour de moi, qu’y puis-je faire ? Les baladins ne manqueront pas sous mon règne et il faudra qu’ils se conduisent bien mal pour que je prenne le parti de les chasser.

Montesquieu.

Je ne sais si vous avez exactement rapporté mes paroles ; mais voici une citation que je puis vous garantir : elle vengera éternellement les peuples que vous calomniez :

« Les mœurs du prince contribuent autant à la liberté que les lois. Il peut, comme elle, faire des hommes des bêtes, et des bêtes des hommes ; s’il aime les âmes libres, il aura des sujets, s’il aime les âmes basses, il aura des esclaves[24]. »

Voilà ma réponse, et si j’avais aujourd’hui à ajouter quelque chose à cette citation, je dirais :

« Quand l’honnêteté publique est bannie du sein des cours, quand la corruption s’étale là sans pudeur, elle ne pénètre pourtant jamais que dans le cœur de ceux qui approchent un mauvais prince ; l’amour de la vertu continue à vivre dans le sein du peuple, et la puissance de ce principe est si grande que le mauvais prince n’a qu’à disparaître pour que, par la force même des choses, l’honnêteté revienne dans la pratique du gouvernement en même temps que la liberté. »

Machiavel.

Cela est très-bien écrit, dans une forme très-simple. Il n’y a qu’un malheur à ce que vous venez de dire, c’est que, dans l’esprit comme dans l’âme de mes peuples, je personnifie la vertu, bien mieux, je personnifie la liberté, entendez-vous, comme je personnifie la révolution, le progrès, l’esprit moderne, tout ce qu’il y a de meilleur enfin dans le fond de la civilisation contemporaine. Je ne dis pas qu’on me respecte, je ne dis pas qu’on m’aime, je dis qu’on me vénère, je dis que le peuple m’adore ; que, si je le voulais, je me ferais élever des autels, car, expliquez cela, j’ai les dons fatals qui agissent sur les masses. Dans votre pays on guillotinait Louis XVI qui ne voulait que le bien du peuple, qui le voulait avec toute la foi, toute l’ardeur d’une âme sincèrement honnête, et, quelques années auparavant, on avait élevé des autels à Louis XIV qui se souciait moins du peuple que de la dernière de ses maîtresses ; qui, au moindre coup de tête, eût fait mitrailler la canaille en jouant aux dés avec Lauzun. Mais je suis, moi, bien plus que Louis XIV, avec le suffrage populaire qui me sert de base ; je suis Washington, je suis Henri IV, je suis saint Louis, Charles-le-Sage, je prends vos meilleurs rois, pour vous faire honneur. Je suis un roi d’Égypte et d’Asie en même temps, je suis Pharaon, je suis Cyrus, je suis Alexandre, je suis Sardanapale ; l’âme du peuple s’épanouit quand je passe ; il court avec ivresse sur mes pas ; je suis un objet d’idolâtrie ; le père me montre du doigt à son fils, la mère invoque mon nom dans ses prières, la jeune fille me regarde en soupirant et songe que si mon regard tombait sur elle, par hasard, elle pourrait peut-être reposer un instant sur ma couche. Quand le malheureux est opprimé, il dit : Si le roi le savait ; quand on veut se venger, qu’on espère un secours, on dit : Le roi le saura. On ne m’approche jamais, du reste, que l’on ne me trouve les mains pleines d’or. Ceux qui m’entourent, il est vrai, sont durs, violents, ils méritent parfois le bâton, mais il faut qu’il en soit ainsi ; car leur caractère haïssable, méprisable, leur basse cupidité, leurs débordements, leurs gaspillages honteux, leur avarice crasse font contraste avec la douceur de mon caractère, mes allures simples, ma générosité inépuisable. On m’invoque, vous dis-je, comme un dieu ; dans la grêle, dans la disette, dans les incendies, j’accours, la population se jette à mes pieds, elle m’emporterait au ciel dans ses bras, si Dieu lui donnait des ailes.

Montesquieu.

Ce qui ne vous empêcherait pas de la broyer avec de la mitraille au moindre signe de résistance.

Machiavel.

C’est vrai, mais l’amour n’existe pas sans la crainte.

Montesquieu.

Ce songe affreux est-il fini ?

Machiavel.

Un songe ! Ah ! Montesquieu ! vous allez pleurer longtemps : déchirez l’Esprit des lois, demandez à Dieu de vous donner l’oubli pour votre part dans le ciel ; car voici venir la vérité terrible dont vous avez déjà le pressentiment ; il n’y a pas de songe dans ce que je viens de vous dire.

Montesquieu.

Qu’allez-vous m’apprendre !

Machiavel.

Ce que je viens de vous décrire, cet ensemble de choses monstrueuses devant lesquelles l’esprit recule épouvanté, cette œuvre que l’enfer même pouvait seul accomplir, tout cela est fait, tout cela existe, tout cela prospère à la face du soleil, à l’heure qu’il est, sur un point de ce globe que nous avons quitté.

Montesquieu.

Où ?

Machiavel.

Non, ce serait vous infliger une seconde mort.

Montesquieu.

Ah ! parlez, au nom du ciel !

Machiavel.

Eh bien !…

Montesquieu.

Quoi ?…

Machiavel.

L’heure est passée ! Ne voyez-vous pas que le tourbillon m’emporte !

Montesquieu.

Machiavel !!

Machiavel.

Voyez ces ombres qui passent non loin de vous en se couvrant les yeux ; les reconnaissez-vous ? ce sont des gloires qui ont fait l’envie du monde entier. À l’heure qu’il est, elles redemandent à Dieu leur patrie !…

Montesquieu.

Dieu éternel, qu’avez-vous permis !…


  1. Aller Esp. des lois, p. 24 et 25, chap. IX, livre III.
  2. Aller Esp. des lois, p. 129, liv. XI, ch. VI.
  3. Aller Montesquieu fait évidemment ici allusion à Joseph de Maistre, dont le nom se retrouve d’ailleurs plus loin. (Note de l’Éditeur.)
  4. Aller Esp. des lois, p. 543, 544, liv. XXXI, ch. IV.
  5. Aller Traité du Prince, p. 114, ch. XVII.
  6. Aller Esp. des lois, p. 252 et s., liv. XIX, ch. V.
  7. Aller Traité du Prince, p. 47, ch. VII.
  8. Aller Esp. des lois, p. 123, livre XI, chap. III.
  9. Aller Esp. des lois, p. 12 et s., liv. II, et s., ch. II, et s.
  10. Aller Esp. des lois, p. 371, liv. XXIV, ch. I et suiv.
  11. Aller Esp. des lois, p. 393, liv. XXV, ch. XII.
  12. Aller Esp. des lois, p. 68, livre VI, chap. V.
  13. Aller Esp. des lois, p. 80. chap. X, liv. XIII.
  14. Aller Traité du Prince, p. 106, ch. XVI.
  15. Aller Esp. des lois, liv. X, ch. XV, p. 127.
  16. Aller Cette phrase se trouve dans la préface de l’Esprit des lois, p. 1. (Note de l’Éditeur.)
  17. Aller Esp. des lois, liv. XXV, chap. II, p 386.
  18. Aller Traité du Prince, chap. IX, p. 63.
  19. Aller On ne peut se dissimuler qu’ici Machiavel ne soit en contradiction avec lui-même, car il dit formellement, ch. IV, p. 26, « que le Prince qui en rend un autre puissant travaille à sa propre ruine. »
    (Note de l’éditeur.)
  20. Aller Traité du Prince, chap. XIV, p. 98.
  21. Aller Traité du Prince, ch. III, p. 17.
  22. Aller Benjamin Constant. (Note de l’éditeur.)
  23. Aller Esp. des lois, liv. XIX, chap. II, p. 253.
  24. Aller P. 173, chap. XXVII, liv. XII.

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Les Protocoles des Sages de Sion ( le texte intégral):Édition du Centre d’Études Antibolcheviques (1943)


Premier protocole

Nous parlerons bien franchement et discuterons le sens de chaque réflexion, faisant ressortir, par des comparaisons et des déductions, des explications complètes. J’exposerai, par ce moyen, la conception de notre politique, ainsi que celle des Goïm (expression juive pour désigner tous les Gentils). Il faut remarquer que le nombre des hommes aux instincts corrompus est plus grand que celui des gens aux instincts nobles. C’est pourquoi les meilleurs résultats s’obtiennent, dans le gouvernement du monde, en employant la violence et l’intimidation plutôt que les discussions académiques. Tout homme a soif du pouvoir ; chacun aimerait à être un dictateur si seulement il le pouvait, et bien rares sont ceux qui ne consentiraient pas à sacrifier le bien-être d’autrui pour atteindre leurs buts personnels.

Le droit réside dans la force

Qu’est-ce qui a contenu les sauvages bêtes de proie, que nous appelons hommes ? Par quoi ont-ils été gouvernés jusqu’à ce jour ? Aux premières époques de la vie sociale, ils étaient soumis à la force brutale et aveugle, puis ils se soumirent à la loi, qui n’est, en réalité, que la même force masquée. Cette constatation me mène à déduire que, de par la loi naturelle, le droit réside dans la force.

Ce qui tue la vraie liberté

La liberté politique n’est pas un fait, mais une idée. Cette idée, il fait savoir comment l’appliquer quand il est nécessaire, afin de la faire servir d’appât pour attirer les forces de la foule à son parti, si ce parti a décidé d’usurper celles d’un rival. Le problème est simplifié si ledit rival s’infecte d’idées de liberté, de soi-disant libéralisme, et si, pour l’amour de telles idées, il cède une partie de son pouvoir.

Notre idée va triompher de façon évidente en ceci : les rênes du Gouvernement étant abandonnées, il s’ensuivra, de par la loi de la vie, qu’elles seront immédiatement saisies par une nouvelle main, parce que la force aveugle de la foule ne peut exister un seul jour sans chef. Le nouveau Gouvernement ne fait que remplir la place de l’ancien que son libéralisme a affaibli.

L’or a détruit la religion

L’anarchie nous livre les peuples

De nos jours, la puissance de l’or a supprimé celle des autorités libérales. Il fut un temps où la religion gouvernait. L’idée de liberté est irréalisable, parce que personne ne sait en user avec discrétion.

II suffit de donner un instant à la foule le pouvoir de se gouverner elle-même pour qu’elle devienne, aussitôt une cohue désorganisée. Dès ce moment, naissent des dissensions qui ne tardent pas à devenir des conflits sociaux ; les États sont mis en flammes et toute leur importance disparaît. Qu’un État soit épuisé par ses propres convulsions intérieures, ou qu’il soit livré, par les guerres civiles, à un ennemi étranger, il peut, dans l’un et l’autre cas, — être considéré comme définitivement détruit, — il est en notre pouvoir.

L’or est entre nos mains

Le despotisme du capital, qui est entièrement, entre nos mains, tendra à cet État un brin de paille auquel il sera inévitablement forcé de s’accrocher sous peine de tomber dans l’abîme.

Pas de moralité dans la lutte

Si, pour des motifs de libéralisme, quelqu’un était tenté de me faire remarquer que semblables discussions sont immorales, je poserais cette question : — Pourquoi n’est-il pas immoral qu’un État qui a deux ennemis, l’un au dehors, l’autre au dedans, emploie, pour les combattre, des moyens différents : plans secrets de défense, attaques nocturnes ou avec des forces supérieures ? Pourquoi, en effet, serait-il immoral que l’État employât de tels moyens contre celui qui, ruine ses fondements et sa prospérité ?

Il faut semer l’anarchie dans les masses

Un esprit logique et sensé peut-il espérer réussir à gouverner les foules par des arguments et des raisonnements, alors qu’il est possible que ces arguments et ces raisonnements soient contredits par d’autres arguments ? Si ridicules qu’ils puissent être, ils sont faits pour séduire cette partie du peuple qui ne peut pas penser très profondément. étant entièrement guidée par des raisons mesquines, des habitudes, des conventions et des théories sentimentales. La population ignorante et non initiée, ainsi que tous ceux qui se sont élevés de son sein, s’embarrasse dans les dissensions de partis qui entravent toute possibilité d’entente, même sur une base d’arguments solides. Toute décision des masses dépend d’une majorité de hasard, préparée d’avance, qui, dans son ignorance des secrets de la politique, prend des décisions absurdes, semant ainsi dans le Gouvernement les germes de l’anarchie.

Pas de morale en politique

La politique n’a riens de commun avec la morale. Un souverain gouverné par la morale n’est pas un habile politique ; il n’est donc pas d’aplomb sur un trône. Celui qui veut gouverner doit recourir à la ruse et à l’hypocrisie. En politique, les grandes qualités humaines d’honnêteté et de sincérité deviennent des vices et détrônent un souverain plus immanquablement que son plus cruel ennemi. Ces qualités doivent être les attributs des pays non juifs, mais, nous ne sommes aucunement obligés d’en faire nos guides.

Le droit et la force

Notre droit réside dans la force. Le mot « droit » est une idée abstraite qui ne repose sur rien. Il ne signifie pas autre chose que ceci : « Donnez-moi ce dont j’ai besoin pour prouver que je suis plus fort que vous ».

Où commence le « droit » ? Où finit-il ? Dans un État où le pouvoir est mal organisé, où les lois et la personne du souverain, sont annihilées dans un continuel empiétement du libéralisme, j’adopte un nouveau système d’attaque, me servant du droit de la force pour détruire les ordonnances, et règlements existants, me saisir des lois, réorganiser les institutions et devenir ainsi le dictateur de ceux qui, de leur propre volonté, ont libéralement renoncé à leur puissance et nous l’ont conférée.

L’invincibilité de la Judéo-maçonnerie

Notre force, étant donnée la situation branlante des pouvoirs, sera plus grande qu’aucune autre, parce qu’elle sera invisible jusqu’au jour où elle sera telle qu’aucune ruse ne la saurait miner.

Libéralisme destructeur

Du mal temporaire, auquel nous sommes actuellement obligés d’avoir recours, sortira le bienfait d’un gouvernement inébranlable qui rétablira le cours du mécanisme de l’existence normale détruit par le libéralisme : La fin justifie les moyens. Il faut, en dressant nos plans, que nous fassions plus attention à ce qui est nécessaire et profitable qu’à ce qui est bon et moral.

Nous avons devant nous un plan sur lequel est tirée une ligne stratégique dont nous ne pouvons nous écarter sans détruire l’œuvre de siècles entiers.

La foule est aveugle

Pour élaborer un plan d’action convenable, il faut se mettre en l’esprit la veulerie, l’instabilité et le manque de pondération de la foule incapable de comprendre et de respecter les conditions de sa propre existence et de son bien-être. Il faut se rendre compte, que la force de la foule est aveugle, dépourvue de raison dans le discernement et qu’elle prête l’oreille tantôt à droite, tantôt à gauche. Si un aveugle conduit un autre aveugle, ils tombent tous deux dans le fossé. En conséquence, les parvenus, sortis des rangs du peuple, fussent-ils des génies, ne peuvent pas se poser en chefs des masses sans ruiner la nation.

L’impuissance des partis

Seul un personnage élevé pour exercer la souveraineté autocratique peut lire les mots formés par les lettres de l’alphabet politique. Le peuple livré à lui-même, c’est-à-dire des chefs sortis des rangs, est ruiné par les querelles de partis qui naissent de la soif du pouvoir et des honneurs et qui créent les troubles et le désordre.

Est-il possible à la masse de juger avec calme et d’administrer sans jalousie les affaires de l’État qu’il ne lui faudra pas confondre avec ses propres intérêts ? Peut-elle servir de défense contre un ennemi étranger ? C’est impossible, car un plan, divisé en autant de parties qu’il y a de cerveaux dans la masse, perd sa valeur et devient inintelligible et inexécutable.

Seul gouvernement possible : l’autocratie

Seul un autocrate peut concevoir de vastes projets et assigner à toute chose son rôle particulier dans le mécanisme de la machine gouvernementale. C’est pourquoi nous concluons qu’il est utile au bien-être du pays que son gouvernement soit entre les mains d’une seule personne responsable. Sans le despotisme absolu, pas de civilisation possible, car la civilisation ne peut avancer que sous la protection d’un chef, quel qu’il soit, pourvu qu’il ne soit pas entre les mains de la masse.

La foule est barbare et le prouve en toute occasion.

Dés que le peuple s’est assuré la liberté, il se hâte de la transformer en anarchie qui, par elle-même, est le comble de la barbarie.

Alcoolisme et corruption

Considérez ces brutes alcoolisées stupéfiées par la boisson, dont la liberté tolère un usage illimité ! Allons-nous nous permettre et permettre à nos semblables de les imiter ?

Chez les chrétiens, le peuple est abruti par l’alcool, la jeunesse est détraquée par les classiques et la débauche prématurée à laquelle l’ont incitée nos agents : précepteurs, domestiques, institutrices dans les maisons riches, employés, etc., nos femmes dans les lieux de plaisir ; j’ajoute à ces dernières les soi-disant « femmes du monde », — leurs imitatrices volontaires en matière de luxe et de corruption

La force et l’hypocrisie

Notre devise doit être : « Tous les moyens de la force et de l’hypocrisie ».

Seule la force pure est victorieuse en politique, surtout quand elle se cache dans le talent indispensable aux hommes d’État. La violence doit être le principe, la ruse et l’hypocrisie la règle de ces gouvernements qui ne veulent pas déposer leur couronne aux pieds des agents d’un nouveau pouvoir quelconque. Ce mal est le seul moyen d’arriver au bien. Ne nous laissons donc pas arrêter par l’achat des consciences, l’imposture et la trahison, si par eux nous servons notre cause.

En politique, n’hésitons pas à confisquer la propriété si nous pouvons ainsi acquérir soumission et pouvoir.

La terreur

Notre État, suivant la voie des conquêtes pacifiques, a le droit de substituer aux horreurs de la guerre des exécutions moins apparentes et plus expéditives qui sont nécessaires pour maintenir la terreur et produire une soumission. aveugle. Une sévérité juste et implacable est le principal acteur de la puissance d’un État. Ce n’est pas simplement pour l’avantage qu’on peut en tirer, mais encore par l’amour du devoir et de la victoire que nous devons nous en tenir au programme de violence et d’hypocrisie. Nos principes sont aussi puissants que les moyens que nous employons pour les mettre à exécution. C’est pourquoi nous triompherons certainement, non seulement par ces moyens mêmes, mais par la sévérité de nos doctrines, et nous rendrons tous les Gouvernements esclaves de notre Super-Gouvernement. Il suffira que l’on sache que nous sommes implacables quand il s’agit de briser la résistance.

« Liberté-Égalité-Fraternité »

Nous fûmes les premiers, jadis, à crier au peuple : « Liberté, Égalité, Fraternité », ces mots si souvent répétés, depuis lors, par d’ignorants perroquets, venus en foule de tous les points du globe autour de cette enseigne. À force de les répéter, ils ont privé le monde de sa prospérité et les individus de leur vraie liberté personnelle si bien protégée naguère contre la populace qui voulait l’étouffer.

Les Gentils, soi-disant sages et intelligents, ne discernèrent pas combien étaient abstraits ces mots qu’ils prononçaient et ne remarquèrent point combien ils s’accordaient peu les uns avec les autres et même se contredisaient.

Ils ne virent pas qu’il n’est aucune égalité dans la Nature qui créa elle-même des types divers et inégaux d’intelligence, de caractère et de capacité. De même en est-il pour la soumission aux lois de la Nature. Ces prétendus sages n’ont pas deviné que la foule est une puissance aveugle et que les parvenus sortis de son sein pour gouverner sont également aveugles en politique ; ils n’ont pas compris davantage qu’un homme destiné à régner, fût-il un imbécile, peut gouverner tandis qu’un autre qui n’a pas reçu l’éducation voulue, fût-il un génie, n’entendra rien à la politique.

Tout ceci a échappé aux Gentils.

Contre les régimes dynastiques

Ce fut sur cette base, cependant, que fut fondé le régime dynastique. Le père enseignait au fils le sens et le cours des évolutions politiques de telle manière que, sauf les seuls membres de la dynastie, personne n’en eût connaissance et n’en pût dévoi1er les secrets au peuple gouverné. Avec le temps, le sens des vrais enseignements, tels qu’ils avaient été transmis dans les dynasties, de génération en génération, se perdit, et cette perte contribua au succès de notre cause.

L’abolition des privilèges

Notre appel « Liberté, Égalité, Fraternité » amena dans nos rangs, des quatre coins du monde, grâce à nos agents inconscients, des légions entière qui portèrent nos bannières avec extase. Pendant ce temps, ces mots, tels autant de vers rongeurs, dévoraient la prospérité des Chrétiens, détruisaient leur paix, leur fermeté et leur union, ruinant ainsi les fondements des États. Comme nous le verrons plus loin, ce fut cette action qui amena notre triomphe. Elle nous donna, entre autres choses, la possibilité de jouer notre as d’atout : l’abolition des privilèges, en d’autres termes, l’existence de l’aristocratie des Gentils, seule protection qu’avaient contre nous les nations et les pays.

L’aristocratie ploutocratique[1]

Sur les ruines de l’aristocratie naturelle et héréditaire, nous élevâmes, en lui donnant des bases ploutocratiques, une aristocratie à nous. Nous l’établîmes sur la richesse tenue sous notre contrôle et sur la science promue par nos savants.

Flatter les faiblesses et les passions

Notre triomphe fut facilité par le fait que, grâce à nos relations avec des gens qui nous étaient indispensables, nous avons toujours appuyé sur les cordes les plus sensibles de l’esprit humain, exploitant le faible de nos victimes pour les bénéfices, leurs convoitises, leur insatiabilité, les besoins matériels de l’homme. Chacune de ces faiblesses, prise à part, est capable de détruire toute initiative ; en les flattant, nous mettons la force de volonté du peuple à la merci de ceux qui voulaient le priver de cette initiative.

La liberté nous livre le pouvoir

Le caractère abstrait du mot « Liberté » permit de convaincre la populace que le Gouvernement n’est qu’un gérant représentant le propriétaire ; c’est-à-dire la nation, et qu’on peut s’en débarrasser comme d’une paire de gants usés.

Le seul fait que les représentants de la nation peuvent être déposés les livra à notre pouvoir et mit pratiquement leur choix entre nos mains.


  1.  Du grec ploutos : riche et cratie : pouvoir. Gouvernement où le pouvoir appartient aux riches.

Deuxième protocole

Nécessité des guerres économiques

Il est indispensable à nos desseins que les guerres n’amènent aucune altération territoriale. Dans ces conditions, toute guerre serait transférée sur le terrain économique.

Alors les nations reconnaîtront notre supériorité en voyant les services que nous rendons ; cet état de choses mettra les deux adversaires, tout spécialement formés dès la plus tendre enfance pour disposer de ressources absolument illimitées. Alors nos droits internationaux balayeront les lois du monde entier et gouverneront les pays comme les gouvernements individuels leurs sujets.

Fonctionnaires serviles

Nous choisirons parmi le public des administrateurs aux tendances serviles. Ils seront inexpérimentés dans l’art de gouverner. Nous les transformerons facilement en pions sur notre échiquier où ils seront mus par nos savants et sages conseillers, tout spécialement formés dès la plus tendre enfance pour le gouvernement du monde. Ainsi que vous le savez déjà, ces hommes ont étudié cette science de gouverner d’après nos plans politiques, l’expérience de l’Histoire et l’observation des événements actuels. Les Gentils ne profitent pas des observations continuellement fournies par l’Histoire, mais ils s’en tiennent à une routine de théorie, sans se préoccuper des résultats qu’elle ne peut donner. Nous n’accorderons donc aucune importance aux Gentils. Qu’ils s’amusent jusqu’à ce que les temps soient accomplis ; qu’ils vivent dans l’espérance de nouveaux plaisirs, ou dans le souvenir des joies passées, Qu’ils croient que ces lois théoriques que nous leur avons inspirées sont d’une suprême importance. Avec cette idée en perspective et le concours de notre presse, nous augmenterons sans cesse leur confiance aveugle en ces lois. L’élite intellectuelle des Gentils s’enorgueillira de sa science et, sans la vérifier, la mettra en pratique telle que la lui auront présentée nos agents, pour former leurs esprits dans le sens voulu par nous.

Darwin, Marx, Nietzsche exploités par les Juifs

Ne croyez pas que nos assertions sont des mots en l’air. Considérez le succès de Darwin, Marx et Nietzsche, préparé par nous. L’effet démoralisant des tendances de ces doctrines sur l’esprit des Gentils ne devrait certes pas nous échapper.

Pouvoir d’adaptation

Pour ne pas risquer de commettre des fautes dans notre politique ou dans notre administration, il nous est essentiel d’étudier et d’avoir bien présents à l’esprit le courant actuel de la pensée, le caractère et les tendances des nations.

Le triomphe de notre théorie est son adaptabilité au tempérament des nations avec lesquelles nous prenons contact. Elle ne peut réussir que si son application pratique repose sur l’expérience du passé, jointe à l’observation du présent.

La presse

La presse est, entre les mains des Gouvernements existants, une grande puissance par laquelle ils dominent l’esprit public. La presse révèle les réclamations vitales de la populace, informe de ses sujets de plainte, et ; parfois, crée le mécontentement. La libre parole est née de la presse. Mais les Gouvernements n’ont pas su tirer parti de cette force, et elle tomba entre nos mains. Par la presse, nous acquîmes l’influence, tout en restant dans la coulisse.

L’or et notre sang

Grâce à la presse, nous accumulâmes l’or, bien qu’il nous en coûta des flots de sang ; il nous en coûta le sacrifice de bien des nôtres ; mais chacun de nos sacrifices vaut, devant Dieu, des milliers de Gentils.

Troisième protocole

Le cercle du Serpent Symbolique

Aujourd’hui, je puis vous assurer que nous ne sommes plus qu’à quelques pas de notre but. Encore une courte distance à franchir et le cercle du Serpent Symbolique — le signe de notre peuple — sera complet. Quand ce cercle sera fermé, il entourera tous les États de l’Europe comme de chaînes indestructibles.

Pour atteindre les Chefs d’États

Bientôt s’écrouleront les échafaudages qui existent actuellement, parce que nous leur faisons continuellement perdre l’équilibre pour les user plus rapidement et les mettre hors de service. Les Gentils s’imaginaient qu’ils étaient suffisamment solides et que leur équilibre serait durable. Mais les supports des échafaudages — c’est-à-dire les chefs d’État — sont gênés par leurs serviteurs inutiles, entraînés qu’ils sont par cette force illimitée de l’intrigue qui leur est propre et grâce à la terreur qui règne dans les palais.

N’ayant aucun moyen d’accès au cœur de son peuple, le souverain ne peut se défendre des intrigants avides de pouvoir. Comme le pouvoir vigilant a été séparé par nous de la force aveugle de la populace, tous deux ont perdu leur signification, parce qu’une fois séparés, ils sont aussi impuissants qu’un aveugle sans son bâton.

Opposer les partis

Afin d’inciter les amateurs de pouvoir à faire mauvais usage de leurs droits, nous avons dressé tous les pouvoirs les uns contre les autres en encourageant leurs tendances libérales vers l’indépendance. Nous avons favorisé toute entreprise dans ce sens : nous avons mis des armes formidables aux mains de tous les partis et nous avons fait du pouvoir le but de toute notre ambition. Nous avons transformé les Gouvernements en arènes pour les guerres de partis.

Pour ruiner le pouvoir

Bientôt le désordre flagrant et la banqueroute apparaîtront partout. D’incorrigibles bavards ont converti en parlottes les assemblées parlementaires et administratives.

D’audacieux journalistes et des pamphlétaires impudents attaquent continuellement les pouvoirs administratifs. Les abus de pouvoir prépareront définitivement l’effondrement de toutes les institutions, et tout tombera en ruines sous les coups de la populace en fureur.

Des droits fictifs pour les masses

Les gens sont asservis, à la sueur de leur front, dans la pauvreté, d’une manière plus formidable qu’au temps des lois du servage. De celui-ci, ils pouvaient se libérer d’une manière ou de l’autre, tandis que rien ne les affranchira de la tyrannie du besoin absolu.

Nous avons eu soin d’insérer, dans les Constitutions, des droits qui sont pour la masse purement fictifs. Tous les soi-disant « droits du peuple » ne peuvent exister que sous forme d’idées inapplicables en pratique.

Le pouvoir contre le peuple

Qu’importe à un ouvrier prolétaire, courbé en deux par un dur labeur et apprimé par son sort, qu’un bavard obtienne le droit de parler, ou un journaliste celui de publier une sottise quelconque ? A quoi sert une Constitution au prolétariat s’il n’en retire d’autre avantage que les miettes que nous lui jetons de notre table, en échange de ses votes pour l’élection de nos agents ? Les droits républicains sont une ironie pour le pauvre, car la nécessité du travail quotidien l’empêche d’en retirer aucun avantage, et ils ne font que lui enlever la garantie de salaire fixe et assuré, le rendant dépendant des grèves des patrons et des camarades.

Noblesse et profiteurs

Sous nos auspices, la populace extermina l’aristocratie qui, dans son intérêt propre, avait pourvu aux besoins du peuple et l’avait défendu, car son intérêt est inséparable du bien-être de la populace. De nos jours, ayant détruit les privilèges de la noblesse, le peuple tombe sous le joug de profiteurs rusés et de parvenus.

Protection aux communistes

Nous tenons à passer pour les libérateurs du travailleur, venus pour le délivrer de cette oppression en lui suggérant d’entrer dans les rangs de nos armées de socialistes, d’anarchistes et de communistes. Nous protégerons toujours ces derniers, feignant de les aider par principe de fraternité et d’intérêt général pour l’humanité, évoqué par notre Maçonnerie socialiste. La noblesse qui, de droit, partageait le travail des classes laborieuses, avait tout intérêt à ce qu’elles fussent bien nourries, saines et fortes.

Brimer le travailleur

Notre intérêt veut, au contraire, la dégénérescence des Gentils. Notre force consiste à maintenir le travailleur dans un état constant de besoin et d’impuissance, parce qu’ainsi nous l’assujettissons à notre volonté ; et dans son entourage, il ne trouvera jamais ni pouvoir ni énergie pour se dresser contre nous.

Le droit de l’or

La faim conférera au Capital des droits plus puissants sur le travailleur que jamais le pouvoir légal du souverain n’en conféra à l’aristocratie.

Nous gouvernerons les masses en tirant parti des sentiments de jalousie et de haine allumés par l’oppression et le besoin. Et, au moyen de ces sentiments, nous nous débarrassons de ceux qui entravent notre marche.

Détruire les obstacles

Quand viendra pour nous le moment de couronner notre « Maître du Monde », nous veillerons à ce que, par les mêmes moyens – c’est-à-dire en nous servant de la populace – nous détruisions tout ce qui serait un obstacle sur notre route.

L’enseignement.

La science de la vie

Les Gentils ne sont plus longtemps capables de penser sans notre aide en matière de science. C’est pourquoi ils ne se rendent pas compte de la nécessité vitale de certaines choses que nous aurons soin de réserver pour le moment où notre heure sera venue, à savoir que, dans les écoles, doit être enseignée la seule vraie et la plus importante de toutes les sciences : la science de la vie de l’homme et celle des conditions sociales ; toutes deux exigent une division du travail, et, par suite, la classification des gens en castes et en classes.

Il est indispensable que chacun sache que la véritable égalité ne peut exister, étant donnée la différence de nature des diverses sortes de travail, et que ceux qui agissent au détriment de toute une caste, ont, devant la loi, une autre responsabilité que ceux qui commettent un crime ne compromettant que leur honneur personnel.

L’organisation secrète

La vraie science des conditions sociales, aux secrets de laquelle nous n’admettons pas les Gentils, convaincrait le monde que les métiers et le travail devraient être réservés a des castes spéciales, afin de ne pas causer la souffrance humaine provenant d’une éducation qui ne correspond pas au travail que les individus sont appelés à accomplir. S’il étudiait cette science, le peuple, de sa propre et libre volonté, se soumettrait aux pouvoirs régnants et aux classes gouvernementales classées par eux. Étant données les conditions présentes de la science et la ligne que nous lui avons permis de suivre, la populace, dans son ignorance, croit aveuglément tout ce qui est imprimé et les fallacieuses illusions dûment inspirées par nous, et elle est hostile à toutes les classes qu’elle croit au-dessus d’elle, car elle ne comprend pas l’importance de chaque caste.

Les crises économiques

Cette haine sera encore accrue par l’effet que produiront les crises économiques qui arrêteront les marchés et la production. Nous créerons une crise économique universelle par tous les moyens détournés possibles et à l’aide de l’or qui est entièrement entre nos mains. Simultanément, nous jetterons à la rue, dans toute l’Europe, des foules énormes d’ouvriers. Ces masses seront alors heureuses de se précipiter sur ceux que, dans leur ignorance, elles ont jalousés dès l’enfance ; elles répandront leur sang et pourront ensuite s’emparer de leurs biens.

Protéger les Juifs

On ne nous fera pas de mal, parce que le moment de l’attaque nous sera connu et que nous prendrons des mesures pour protéger nos intérêts.

Le libéralisme doit disparaître

Nous avons persuadé les Gentils que le libéralisme les conduirait au règne de la raison.

Notre despotisme sera de cette nature, car il sera en situation d’abattre toute rébellion et de supprimer, par une juste rigueur, toute idée libérale dans toutes les Institutions.

La « grande » révolution

Quand la populace s’aperçut qu’au nom de la liberté on lui accordait toute espèce de droits, elle s’imagina être la maîtresse et essaya de s’emparer du pouvoir. Naturellement, comme tout autre aveugle, la masse se heurta à d’innombrables obstacles. Alors, ne voulant pas retourner à l’ancien régime, elle dépose sa puissance à nos pieds. Souvenez-vous de la Révolution française, que nous appelons « la Grande » ; les secrets de sa préparation, étant l’œuvre de nos mains, nous sont bien connus.

Le Roi-Despote

A partir de ce moment, nous avons conduit les nations de déception en déception, de sorte qu’elles en viennent à nous désavouer en faveur du Roi-despote issu du sang de Sion que nous préparons au monde.

Force internationale de la Juiverie

Actuellement, eu tant que force internationale, nous sommes invulnérables, parce que si un gouvernement des Gentils nous attaque, d’autres nous soutiennent. L’intense abjection des peuples chrétiens favorise notre indépendance — soit qu’à genoux ils rampent devant le pouvoir, ou qu’ils soient sans pitié pour le faible, sans miséricorde pour les fautes et cléments pour les crimes ; soit qu’ils refusent de reconnaître les contradictions de la liberté ; soit enfin qu’ils se montrent patients jusqu’au martyre dans leur indulgence pour la violence d’un audacieux despotisme.

De la part de leurs dictateurs actuels, présidents du Conseil et Ministres, ils supportent des abus pour le moindre desquels ils auraient assassiné vingt Rois.

Éducation faussée du peuple

Comment expliquer un tel état de choses ? Pourquoi les masses sont-elles si logiques dans leur conception des événements ? Parce que les despotes persuadent le peuple, par l’intermédiaire de leurs agents, que, même s’ils faisaient un mauvais usage du pouvoir et portaient préjudice à l’État, ce serait dans un but élevé, c’est-à-dire en vue de la prospérité du peuple pour la cause de la fraternité, de l’union et de l’égalité internationales.

Certes, il ne leur disent pas qu’une telle unification ne peut être obtenue que sous notre domination. Aussi, voyons-nous la populace condamner l’innocent et acquitter le coupable, convaincue qu’elle peut toujours faire ce qu’il lui plaît. En raison de cet état d’esprit, la foule détruit tout équilibre et crée partout le désordre.

La « liberté »

Le mot « liberté » met la société en conflit avec toutes les puissances, même avec celle de la Nature, et avec celle de Dieu. C’est pourquoi, lorsque nous arriverons au pouvoir, il nous faudra effacer le mot « liberté » du dictionnaire humain, comme étant le symbole du pouvoir bestial qui transforme les hommes en animaux sanguinaires. Mais rappelons-nous que ces animaux s’endorment dès qu’ils sont rassasiés de sang et qu’il est facile alors de les charmer et de les asservir. Si on ne leur donne pas de sang, ils ne dormiront pas et se battront entre eux.


  1.  Note du transcripteur – Dans le texte original.

Quatrième protocole

L’évolution de la république

Toute république passe par diverses phases. La première ressemble aux premiers jours de fureur d’un homme frappé de cécité, qui balaye et détruit tout à droite et à gauche. La seconde, c’est le règne du démagogue faisant naître l’anarchie pour lui substituer le despotisme. Ce despotisme n’est pas officiellement légal et, partant, irresponsable ; il est caché et invisible, tout en se laissant sentir. Il est généralement sous le contrôle de quelque organisation secrète, qui agit derrière un agent, ce qui la rend d’autant plus audacieuse et sans scrupule. Ce pouvoir secret n’hésitera pas à changer ses agents qui le masquent. Ces changements seront profitables à l’organisation qui pourra ainsi se débarrasser de vieux serviteurs auxquels il aurait fallu donner de plus importantes gratifications pour leur long service.

L’action occulte des Loges

Par qui ou par quoi pourrait être détrôné un pouvoir invisible ? Or, c’est là justement ce qu’est notre Gouvernement. La Loge maçonnique joue, inconsciemment, dans le monde entier, le rôle d’un masque qui cache notre but. Mais l’usage que nous allons faire de ce pouvoir dans notre plan d’action, et jusque dans nos quartiers généraux, reste à jamais ignoré du monde en général.

Détruire la foi en Dieu

La liberté pourrait être inoffensive et exister dans les gouvernements et les pays sans être préjudiciable à la prospérité du peuple, si elle reposait sur la religion et sur la crainte de Dieu, sur la fraternité humaine, exempte d’idées d’égalité qui sont en opposition directe aux lois de la création, lesquelles ont prescrit la soumission.

Gouverné par une telle loi, le peuple serait sous la tutelle des paroisses et vivrait paisiblement et humblement sous la direction des pasteurs spirituels et soumis à la Providence divine sur cette terre. C’est pourquoi nous devons arracher de l’esprit des chrétiens jusqu’à la conception même de Dieu et la remplacer par des calculs arithmétiques et des besoins matériels.

Pour ruiner les Gentils — La spéculation

Pour détourner l’attention des Chrétiens de notre politique, il est essentiel que nous l’attirions du côté du commerce et de l’industrie ; en sorte que toutes les nations luttant pour leurs intérêts propres ne s’occuperont pas, dans cette agitation universelle, de leur commun ennemi. Mais, pour que la liberté puisse disloquer et ruiner la vie sociale des Gentils, il faut que nous établissions le commerce sur une base spéculative, ce qui aura pour résultat d’empêcher les Gentils de retenir entre leurs mains les richesses tirées de la production du sol ; par la spéculation, elles passeront dans nos coffres.

La soif de l’or

La lutte pour la supériorité et les spéculations continuelles dans le monde des affaires créera une société démoralisée, égoïste et sans cœur. Cette société deviendra complètement indifférente à la religion et à la politique dont elle aura même le dégoût. La passion de l’or sera son seul guide et elle fera tous ses efforts, pour se procurer cet or qui, seul, peut lui assurer les plaisirs matériels dont elle a fait son véritable culte. Alors les classes inférieures se joindront à nous contre nos compétiteurs — les Gentils privilégiés — sans alléguer aucun but élevé, ou même l’amour des richesses, mais par pure haine des classes supérieures.

Cinquième protocole

Gouvernement despotique

Quelle sorte de gouvernement peut-on donner à des sociétés où la concussion et la corruption ont pénétré partout, où les richesses ne peuvent s’acquérir que par d’astucieuses surprises ou par des moyens frauduleux, où les querelles dominent continuellement, ou la morale doit être soutenue par le châtiment et par de sévères lois et non par des principes volontairement acceptés, où les sentiments patriotiques et religieux se noient dans des convictions cosmopolites ?

Quelle autre forme de gouvernement peut-on donner à ces sociétés, si ce n’est la forme despotique que je vais vous décrire ?

Nous voulons organiser un gouvernement central et fort, de façon à obtenir pour nous-mêmes les pouvoirs sociaux. Par de nouvelles lois, nous réglerons la vie politique de nos sujets, comme s’ils étaient autant de rouages d’une machine. De telles lois restreindront graduellement la liberté et tous les privilèges accordés par les Gentils. Notre règne se développera ainsi en un despotisme si puissant qu’il pourra à tout moment et en tout lieu écraser les Gentils mécontents ou récalcitrants.

On nous dira que la sorte de despotisme que je suggère ne s’accordera pas avec le progrès actuel de la civilisation, mais je vais vous prouver le contraire.

Le pouvoir basé

sur la ruine de la religion

Au temps ou le peuple croyait au droit divin de ses souverains, il se soumettait paisiblement au despotisme de ses monarques. Mais, du jour où nous inspirâmes à la populace la notion de ses propres droits, elle regarda les rois comme de simples mortels ; l’onction sacrée disparut à ses yeux, et lorsque nous lui eûmes enlevé sa religion, le pouvoir fut jeté dans les rues comme propriété publique, et nous nous en emparâmes. De plus, parmi nos talents administratifs, nous comptons également celui de régir les masses et les individus au moyen d’une phraséologie et de théories habillement construites, de règles de vie et de toutes sortes de stratagèmes. Toutes ces théories, auxquelles les Gentils ne comprennent rien, sont fondées sur l’analyse et sur l’observation combinées avec un raisonnement si habile qu’il ne peut être égalé par nos rivaux pas plus que ceux-ci ne peuvent entrer en compétition avec nous dans la construction de plans d’action politique et de solidarité. A notre connaissance, la seule société capable de lutter avec nous dans cette science serait celle des Jésuites. Mais nous sommes parvenus à la discréditer aux yeux de la foule stupide, comme étant urne organisation apparente, tandis que nous sommes restés dans la coulisse, tenant occulte notre organisation.

En outre, qu’est-ce que cela pourra bien faire au monde que celui qui doit devenir son maître soit le chef de l’Église catholique ou un despote du sang de Sion ? Mais à nous, le « peuple choisi », la chose ne peut-être indifférente.

Désunion des peuples chrétiens

Pendant un certain temps, les Gentils pourraient peut-être bien composer avec nous.

Mais, sur ce point, nous ne courons aucun danger, étant sauvegardés par les profondes racines de leur haine mutuelle qui ne peuvent être extirpées. Nous avons mis en désaccord les uns avec les autres tous les intérêts personnels et nationaux des Gentils pendant près de vingt siècles, en y mêlant des préjugés de religion et de tribu. De tout cela, il résulte que pas un seul gouvernement ne trouvera d’appui chez ses voisins lorsqu’il fera contre nous appel à leur aide, parce que chacun d’eux pensera qu’une action intentée contre nous pourrait être désastreuse pour son existence individuelle. Nous sommes trop puissants – le monde doit compter avec nous. Les gouvernements ne peuvent même pas faire un traité de peu d’importance sans que nous y soyons secrètement impliqués.

Le « génie » du peuple élu

« Per me reges regunt » (Que les rois règnent par moi).

Nous lisons, dans la « Loi des Prophètes », que nous avons été choisis pour gouverner la terre. Dieu nous donna le génie pour que nous puissions accomplir cette œuvre. S’il se trouvait un génie dans le camp ennemi, il pourrait, cependant, nous combattre, mais un nouveau venu ne pourrait se mesurer à de vieux lutteurs de notre espèce, et le combat serait entre nous d’une nature si désespérée que le monde n’en a encore jamais vu de semblable.

Il est déjà trop tard pour leur génie.

L’or,

seule puissance gouvernementale

Tous les rouages du mécanisme de l’État sont mus par une force qui est entre nos mains, à savoir : l’or.

La science de l’économie politique, élaborée par nos savants, a déjà prouvé que la puissance du capital surpasse le prestige de la couronne.

Le monopole des affaires

Le capital, pour avoir le champ libre, doit obtenir le monopole de l’industrie et du commerce. Ceci est en voie d’être réalisé, dans toutes les parties du monde, par une main invisible. Un tel privilège donnera un pouvoir politique aux industriels qui, s’enrichissant de profits excessifs, opprimerons le peuple :

De nos jours, il est plus important de désarmer le peuple que de le mener à la guerre. Il est plus important d’utiliser pour notre cause les passions brûlantes que de les éteindre, d’encourager les idées des nôtres et de s’en servir pour nos desseins que de les écarter.

Le rôle de notre presse

Le problème essentiel de notre gouvernement est celui-ci : comment affaiblir la pensée publique par la critique, comment lui faite perdre sa puissance de raisonnement, celle qui engendre l’opposition, et comment distraire l’esprit public par une phraséologie dépourvue de sens ?

Discours éloquents …

De tout temps, les nations, comme les individus, ont pris les mots pour des actes. Satisfaits de ce qu’ils entendent, ils remarquent rarement si la promesse a vraiment été tenue. C’est pourquoi, dans le seul but de parader, nous organiserons des institutions dont les membres, par des discours éloquents, prouveront et glorifierons leur contribution au « progrès ».

Nous nous donnerons une attitude libérale vis-à-vis de tous les partis et de toutes les tendances, et nous la communiquerons à tous nos orateurs. Ces orateurs seront si loquaces qu’il fatigueront le peuple de leurs discours, à ce point qu’ils lui rendront tout genre d’éloquence insupportable.

… et corruption de l’opinion publique

Pour s’assurer l’opinion publique, il faut, tout d’abord, l’embrouiller complètement en lui faisant entendre de tous côtés et de toutes manières des opinions contradictoires, jusqu’à qu’à ce que les Gentils soient perdus dans leur labyrinthe. Ils comprendront alors que le meilleur parti à prendre est de n’avoir aucune opinion en matière politique ; matière qui n’a pas été comprise du public, mais qui doit être exclusivement réservée à ceux qui dirigent les affaires. Ceci est le premier secret.

Le second secret, nécessaire au succès de notre gouvernement, consiste à multiplier à un tel degré les fautes, les habitudes, les passions et les lois conventionnelles, du pays que personne ne soit plus capable de penser clairement dans ce chaos ; les hommes cesseront ainsi de se comprendre les uns les autres.

Cette politique nous aidera également à semer des dissensions parmi tous les partis, à dissoudre toutes les puissantes collectivités et à décourager toute initiative individuelle pouvant gêner nos projets.

Contre toute initiative personnelle

Il n’est rien de plus dangereux que l’initiative personnelle : s’il y avait un cerveau par derrière, elle pourrait nous faire plus de mal que les millions d’individus que nous avons mis aux prises.

Il nous faut diriger l’éducation des sociétés chrétiennes, de telle façon que, chaque fois que l’initiative est requise pour une entreprise, elles s’avouent désespérément vaincues. La tension produite par la liberté d’action perd de sa force dès qu’elle se heurte à la liberté d’autrui ; de là, les chocs moraux, les déceptions et les échecs.

Le Super-gouvernement juif

Par tous ces moyens nous opprimerons tant les Chrétiens qu’ils seront contraints de nous demander de les gouverner internationalement. Dès que nous aurons atteint une telle position, nous pourrons aussitôt absorber toutes les puissances gouvernementales du monde entier et former un super-gouvernement universel. Nous remplacerons les gouvernements existants par un monstre que nous appellerons l’Administration du Super-gouvernement. Ses mains s’étendront au loin comme de longues tenailles et il aura à sa disposition une organisation telle qu’il ne pourra manquer de soumettre toutes les nations.

Sixième protocole

L’absorption des fortunes

Bientôt nous nous mettrons à organiser de grands monopoles, réservoirs de richesses colossales dans lesquels entreront précisément les grosses fortunes des Gentils, en sorte qu’elles sombreront ensemble, avec le crédit de leur gouvernement, le lendemain de la crise politique.

Que les économistes présents parmi vous aujourd’hui mesurent seulement l’importance de ce dessein !

Nous devons employer toute espèce de moyens possibles pour développer la popularité de notre Super-gouvernement, le présentant comme le protecteur et le rémunérateur de tous ceux qui, volontairement, se soumettent à nous.

Ruiner l’aristocratie par les impôts

L’aristocratie des Gentils, comme puissance politique, n’est plus. Il est donc inutile de nous en occuper désormais à ce point de vue ; mais, comme propriétaires fonciers, les aristocrates sort encore dangereux pour nous, parce que leur indépendance est assurée par leurs ressources. Il nous est donc indispensable de dépouiller à tout prix l’aristocratie de ses terres. Pour arriver à ce but, la meilleure méthode est d’élever les impôts et les taxes. Cette méthode maintiendra les revenus des biens fonciers au minimum. Les aristocrates Gentils qui, par les goûts dont ils ont hérité, sont incapables de se contenter de peu, seront bientôt ruinés.

Pour drainer toutes les richesses

Il faut qu’en même temps nous protégions le plus possible le commerce et l’industrie, et tout particulièrement la spéculation, dont le principal rôle est de servir de contrepoids à l’industrie.

Sans la spéculation, l’industrie accroîtrait les capitaux privés et tendrait à relever l’agriculture en affranchissant la terre de dettes et d’hypothèques avancées par les banques agricoles. Il est essentiel que l’industrie draine toutes les richesses de la terre et que la spéculation verse entre nos mains ces mêmes richesses ainsi captées. Par ce moyen, tous les Gentils seront jetés dans les rangs du prolétariat. Alors, les Gentils se courberont devant nous pour obtenir le droit d’exister.

Encourager le luxe

Afin de ruiner l’industrie des Gentils et d’activer la spéculation, nous encouragerons l’amour du luxe effréné que nous avons déjà développé.

Salaires et « vie chère »

Nous augmenterons les salaires, ce qui ne soulagera pas les ouvriers, car, en même temps, nous élèverons le prix des objets de première nécessité, sous prétexte de mauvaises récoltes.

L’alcoolisme

Nous voulons aussi ruiner la production dans sa base en semant des germes d’anarchie parmi les ouvriers et en flattant leur goût pour l’alcool. Nous emploierons, en même temps, tous les moyens possibles pour chasser de la terre toute l’intelligence des Gentils.

Fausses doctrines économiques

Pour que les Gentils ne se rendent pas prématurément compte de la véritable situation des affaires, nous la dissimulerons sous un désir apparent d’aider les classes ouvrières dans la solution des grands problèmes économiques, dont nos théories économiques facilitent la propagande de toutes les manières possibles.

Septième protocole

Les armements

L’intensification du service militaire et l’augmentation des forces de police sont essentielles à la réalisation des plans ci-dessus mentionnés. Il faut que nous arrangions les choses de façon qu’en dehors de nous il n’y ait dans tous les pays qu’un immense prolétariat dont tous les individus seront autant de soldats et d’agents de police dévoués à notre cause.

Fomenter la lutte entre Nations

Dans toute l’Europe, et avec l’aide de l’Europe, sur les autres continents, nous devons exciter la sédition, les dissensions et l’hostilité mutuelle. Il y a à cela double avantage. D’abord nous commandons par ces moyens le respect de tous les pays qui savent bien que nous avons le pouvoir de créer les soulèvements à volonté ou de restaurer l’ordre. Tous les pays sont accoutumés à recourir à nous quand la répression devient nécessaire. En second lieu, nous embrouillerons, par nos intrigues, tous les fils ourdis par nous dans les ministères de tous les gouvernements, non seulement au moyen de notre politique, mais par des conventions commerciales et des obligations financières.

Pour atteindre ces fins, il nous faudra recourir à beaucoup de ruse et d’artifice pendant les négociations et les débats ; mais dans ce qui s’appelle le « langage officiel », nous semblerons adopter la tactique opposée et paraîtrons honnêtes et conciliants. Ainsi, les gouvernements des Gentils, à qui nous avons appris de ne regarder que le côté brillant des affaires, telles que nous les leur présentons, nous considéreront même comme les bienfaiteurs et les sauveurs de l’humanité.

Buts des guerres

Nous devons être à même de répondre à toute opposition par une déclaration de guerre du pays voisin de L’État qui ose se mettre en travers de notre route ; mais si ces voisins, à leur tour, devaient se décider à s’unir contre nous, il faudrait leur répondre en déchaînant une guerre mondiale.

L’art politique

En politique, le succès capital consiste dans le degré de secret qu’on a su garder pour y atteindre. Les actes d’un diplomate ne doivent pas correspondre à ses paroles.

L’opinion publique

Pour favoriser notre plan mondial, qui est près d’aboutir à ses fins désirées, il nous faut influencer les gouvernements des Gentils par ce que l’on nomme l’opinion publique, pré-disposée par nous au moyen de la plus grande de toutes les puissances : la presse, qui, à part quelques insignifiantes exceptions, auxquelles il ne vaut pas la peine de s’arrêter, est tout entière entre nos mains.

Bref, afin de démontrer que tous les gouvernements des Gentils d’Europe nous sont asservis, nous manifesterons notre pouvoir à l’un d’eux, au moyen de crimes, de violences, c’est-à-dire par un règne de terreur, et, au cas où ils se révolteraient tous contre nous, nous répondrions avec les fusils américains, chinois ou japonais.

Huitième protocole

Une fausse justice

Nous devons nous assurer tous les moyens dont nos ennemis pourraient se servir contre nous. Nous aurons recours aux expressions les plus obscures et les plus compliquées du dictionnaire de la loi, afin de nous justifier dans le cas où nous serions obligés de prendre des décisions qui pourraient sembler trop hardies ou injustes. Car il sera important d’exprimer de telles décisions d’une manière si énergique, qu’aux yeux du peuple elles puissent paraître de nature excessivement morale, équitable et juste.

Les auxiliaires du Juif

Notre gouvernement devra s’entourer de toutes les puissances de la civilisation au sein de laquelle il aura à agir. Il attirera à lui les publicistes, les avocats, les praticiens, les administrateurs, les diplomates, et, enfin, tous ceux que nous aurons formés dans nos écoles spéciales modernistes.

But des écoles spéciales

Ces gens connaîtront les secrets de la vie sociale, ils seront maîtres de toutes les langues rassemblées dans le vocabulaire politique ; ils connaîtront à fond le côté intérieur de la nature humaine avec toutes ses cordes les plus sensibles, sur lesquelles ils auront à jouer.

Ces cordes constituent le cerveau des Gentils, leurs bonnes et leurs mauvaises qualités, leurs tendances et leurs vices, les particularités des castes et des classes. Il va sans dire que ces sages conseillers de notre puissance auxquels je fais allusion ne seront pas choisis parmi les Gentils qui ont coutume de poursuivre leur travail administratif sans garder en vue les résultats qu’ils doivent obtenir et sans savoir pour quelle fin ces résultats sont requis. Les administrateurs des Gentils signent des papiers qu’ils ne lisent pas et servent pour l’amour de l’argent ou par ambition.

Professeurs d’économie

Nous entourerons notre gouvernement de toute une armée d’économistes. C’est la raison pour laquelle la science de l’économie est le principal sujet enseigné aux Juifs. Nous aurons autour de nous des milliers de banquiers, de négociants et, ce qui est plus important encore, de millionnaires, parce qu’en réalité l’argent décidera de tout.

Exploitation des gens tarés

Cependant, tant qu’il ne seras pas sûr de remplir les postes de gouvernement par nos frères juifs, nous confierons ces postes importants à des gens dont les antécédents et la réputation sont si mauvais, qu’ils forment un abîme entre eux et la nation, et à des hommes tels, qu’au cas où ils enfreindraient nos ordres, ils pourraient s’attendre à être jugés et emprisonnés. Et tout ceci dans le but de les obliger à défendre nos intérêts jusqu’à leur dernier souffle.

Neuvième protocole

Pour la rééducation des peuples

En appliquant nos principes, faites surtout attention au caractère de la nation particulière au sein de laquelle vous vivez et devez travailler. Il ne faut pas vous attendre à réussir en appliquant partout nos doctrines, jusqu’à ce que la nation en question ait été rééduquée par nos principes ; mais, en procédant avec précaution dans leur application, vous découvrirez qu’avant dix ans le caractère le plus obstiné aura changé, et nous aurons ajouté une nation de plus à celles qui nous ont déjà fait leur soumission.

Destruction des pouvoirs

À la formule libérale de notre devise maçonnique : « Liberté, Égalité, Fraternité » nous substituerons non pas les mots de notre devise, mais des mots exprimant simplement une idée, et nous dirons « Le droit de la Liberté, le devoir de l’Égalité et l’idée de Fraternité », tenant ainsi le taureau par les cornes. En fait, nous avons déjà détruit tous les pouvoirs régnants, excepté le nôtre ; mais, en théorie, ils existent encore.

L’antisémitisme de certains nous favorise

Actuellement, si quelques gouvernements se rendent répréhensibles à notre égard, ce n’est que pure formalité et tout se passe avec notre connaissance et notre plein consentement, car nous avons besoin de leurs débordements antisémites pour maintenir dans l’ordre nos frères inférieurs. Je ne m’étendrai pas sur ce point qui a déjà fait le sujet de nombreuses discussions.

La dictature juive

Somme toute, nous ne rencontrerons aucune opposition. Notre gouvernement est dans une situation si extraordinairement forte devant la loi que nous pouvons presque le définir par l’énergique expression de dictature. Je peux honnêtement dire que, pour le temps présent, nous sommes des législateurs ; nous tenons des assises et infligeons des peines ; nous mettons à mort, ou faisons grâce ; nous sommes, pour ainsi dire, le commandant en chef chevauchant à la tête de toutes les armées. Nous gouvernons par la force puissante parce que les restes d’un parti, puissant jadis, sont entre nos mains ; ce parti nous est aujourd’hui assujetti. Nous avons des ambitions illimitées, une convoitise dévorante, une vengeance impitoyable et une haine intense.

La source de la terreur

Nous sommes la source d’une terreur s’étendant au loin.

Nos serviteurs

Nous avons à notre service des gens de toute opinion et de tous les partis : des hommes désireux de rétablir les monarchies, des socialistes, des communistes et des partisans de toutes sortes d’utopies. Nous les avons tous mis sous le harnais ; chacun à sa manière, mine le reste du pouvoir et essaye de détruire les lois existantes. Par ce procédé, tous les gouvernements sont torturés ; ils hurlent pour réclamer le repos ; et, pour l’amour de la paix, ils sont prêts à tous les sacrifices. Mais nous ne leur laisserons aucune paix jusqu’à ce qu’ils aient reconnu notre Super-gouvernernent international.

Le peuple réclama, en gémissant, la solution indispensable des problèmes sociaux par des moyens internationaux. Les dissensions de partis mirent ceux-ci entre nos mains, parce que, pour conduire l’opposition, il faut de l’argent, et l’argent est sous notre contrôle.

Conflit entre le pouvoir et le peuple

Nous avons redouté l’alliance de la puissance souveraine et expérimentée du Gentil avec la puissance aveugle de la foule, mais nous avons pris toutes les mesures nécessaires pour supprimer la possibilité d’une telle éventualité. Entre ces deux puissances, nous avons élevé un mur, sous la forme de la terreur qu’elles éprouvent l’une pour l’autre. Ainsi la puissance aveugle de la populace reste pour nous un appui. Nous seuls serons ses chefs et la guiderons vers notre but.

Le contact avec les masses

Afin que la main de l’aveugle ne puisse se libérer de notre étreinte, nous devons être en contact permanent avec les masses, sinon personnellement, du moins par l’intermédiaire de nos frères les plus fidèles. Lorsque nous serons devenus un pouvoir reconnu, nous nous adresserons personnellement au peuple, sur les places publiques, et nous ferons son éducation politique dans le sens qui nous conviendra.

Comment pourrons-nous contrôler ce qui est enseigné au peuple dans les écoles de campagne ? En tout cas, il est certain que ce qui est dit par le délégué du gouvernement, ou par le souverain lui-même, ne peut manquer d’être connu de toute la nation, la voix du peuple le répandant aussitôt.

L’organisme libéral est entre nos mains

Afin de ne pas détruire prématurément les institutions des Gentils, nous les avons touchées de notre main expérimentée, et nous avons saisi l’extrémité des ressorts de leur mécanisme. Ceux-ci fonctionnaient autrefois suivant un ordre sévère, mais juste ; nous y avons substitué un organisme libéral déréglé. Nous avons mis la main sur la juridictions, les manœuvres électorales, sur la direction de la presse, sur le développement de la liberté individuelle, et, ce qui est plus important encore, sur l’éducation, principal appui de l’existence libre.

Corrompre les Goïm et contourner leurs lois

Nous avons abêti et corrompu la génération actuelle des Gentils en lui enseignant des principes et des théories que nous savions entièrement faux, mais que nous lui avons nous-mêmes inculqués. Sans amender, en réalité, les lois déjà en vigueur, mais simplement en les contournant et en les interprétant ainsi que ne l’avaient pas prévu ceux qui les ont conçues, nous avons obtenu un résultat extraordinairement utile.

Savoir interpréter les lois

On peut, tout d’abord, constater ces résultats dans le fait que notre interprétation cacha le sens réel des lois, et les rendit, par suite, si inintelligibles qu’il fut impossible au gouvernement de démêler un Code aussi confus.

De là est sortie la théorie de ne pas s’attacher à la lettre de la loi, mais de juger d’après sa conscience.

De l’utilité des voies souterraines

On nous objectera que les nations pourraient prendre les armes contre nous si, nos plans étaient prématurément découverts ; mais, en vue de cette possibilité, nous pouvons nous reposer sur la mise en action d’une force si formidable qu’elle ferait frémir les hommes les plus braves. D’ici là, des chemins de fer métropolitains et des passages souterrains seront construits dans toutes les villes. De ces lieux souterrains, nous ferons sauter toutes les cités du monde, avec leurs institutions et leurs documents.


  1.  «…L’expression « les Peuples des nations en l’homme » signifie les attributs, les désirs (kilim) qu’il n’est pas possible d’utiliser jusqu’au parachèvement de la réparation. Seul le travail sur les désirs « Israël » est possible. « Israël » correspond aux kilim, aux attributs altruistes. Le terme « Goïm » correspond aux kilim se caractérisant par l’attribut du recevoir, aux attributs d’égoïsme.

     

    Après la réparation de tous les attributs en l’homme, tous les kilim d’Israël et des Goïm doivent s’unir et ressentir le Créateur pleinement (parfaitement). Avant cela, la réparation doit être effectuée par Israël qui doit procéder le premier à sa réparation. A mesure qu’Israël se répare, il rapproche également les Peuples des nations de leur réparation.»

     

    Rav Mikhael Laitman – Entretien du 19 octobre 2000 ; Traduction : N. Baron, Bnei Baruch, Paris

Dixième protocole

Nécessité du camouflage

Aujourd’hui, je commencerai par répéter ce qui a été dit précédemment, et je vous prie tous de vous souvenir qu’en politique les gouvernements et les nations sont satisfaits par le côté apparent de toute chose. Et comment auraient-ils le temps d’en examiner le côté intérieur, alors que leurs représentants ne songent qu’aux plaisirs ?

Il est de la plus haute importance pour notre politique de ne pas perdre de vue le détail ci-dessus mentionné qui nous sera d’un grand secours lorsque nous discuterons des questions telles que la répartition des pouvoirs, la liberté de la parole, la liberté de la presse et de la religion, le droit d’association, l’égalité devant la loi, l’inviolabilité de la propriété et du domicile, la question de l’impôt (l’idée d’un impôt secret) et la force rétroactive des lois.

Toutes les questions analogues sont d’une nature telle qu’il ne serait pas prudent de les discuter ouvertement devant le peuple ; cependant, au cas où il deviendrait nécessaire d’en parler à la foule, il ne faut pas les énumérer, mais faire, sans entrer dans le détail, des exposés concernant les principes de droit moderne, comme étant reconnus par nous.

L’importance des réticences réside dans le fait qu’un principe non ouvertement proclamé nous laisse la liberté d’action, tandis que ce même principe, une fois déclaré, peut être considéré comme établi.

La fortune sourit aux audacieux

La nation tient en grand respect la puissance d’un génie politique ; elle supporte ses actes les plus hardis et les commente ainsi : « Quelle escroquerie, mais qu’elle a été bien faite, et avec quel courage ! »

Nous comptons, en attirant toutes les nations, travailler à construire les fondations d’un nouvel édifice dont nous avons fait les plans. Pour cela, il nous faut acquérir le concours d’agents hardis et audacieux, capables de surmonter tous les obstacles qui entraveraient notre marche.

Importance du mensonge et du vote

Quand nous ferons notre « coup d’État », nous dirons au peuple : « tout a très mal marché jusqu’ici, vous avez tous souffert ; nous détruisons, maintenant, la cause de vos souffrances, à savoir : les patries, les frontières et les valeurs financières nationales. Certes, vous serez libres de nous condamner, mais votre jugement sera-t-il juste, si vous le prononcez sans avoir expérimenté ce que nous pouvons faire pour votre bien ? »

Alors, dans un élan d’espoir et d’exultation, ils nous porteront en triomphe sur leurs épaules. La puissance du vote — dont nous avons investi les membres les plus insignifiants de l’humanité en organisant des réunions et des conventions réglées d’avance — jouera alors son dernier rôle ; cette puissance, au moyen de laquelle nous sommes montés sur le trône, s’acquittera de sa dernière dette envers nous en témoignant de son anxiété de voir le résultat de notre proposition avant de prononcer son jugement.

Le suffrage universel, arme de choc

Pour obtenir la majorité absolue, il faudra que nous amenions tout le monde à voter, sans distinction de classes. On n’obtiendrait pas cette majorité par les seules classes instruites ou par une société divisée en castes.

La famille doit disparaître

Après avoir ainsi rempli l’esprit de l’homme de sa propre importance, nous détruirons la vie de famille des Gentils et son influence éducatrice ; nous empêcherons les hommes de valeur de percer, et, sous notre direction, la populace les tiendra sous le joug et ne leur permettra pas même d’exposer leurs plans.

La foule a l’habitude de nous écouter, nous qui payons son attention et son obéissance.

Nous créerons, par ces moyens, une force si aveugle qu’elle ne sera jamais capable de prendre aucune décision sans l’avis de nos agents, placés par nous pour la guider.

La foule se soumettra donc à ce système, parce qu’elle saura que ses gages, ses gains et tous autres bénéfices lui viendront par ces guides.

L’unité de commandement est nécessaire

Le système de gouvernement doit être l’œuvre d’une seule tête, parce qu’il serait impossible de le consolider s’il était l’œuvre combinée de nombreuses intelligences. C’est pourquoi il ne nous est permis de connaître que le plan d’action, mais nous ne devons, en aucune façon, le discuter, sous peine d’en détruire l’efficacité, les fonctions de ses différentes parties et le sens pratique de chacun de ses points. Si de tels plans étaient mis en discussion et altérés par des passages répétés au scrutin de vote, ils seraient déformés par suite des conceptions erronées des électeurs qui n’auraient pas approfondi leur signification. Il est donc nécessaire que nos plans soient décisifs et logiquement conçus.

C’est la raison pour laquelle il ne faut pas lancer à la foule, ni même à une petite coterie, pour qu’elle soit mise en pièces, la grande œuvre de notre chef. Ces plans ne bouleverseront pas pour l’instant les institutions existantes. Ils ne changeront que leur théorie économique, et, partant, toute la marche de leurs procédures qui suivront alors inévitablement le chemin prescrit par nos plans.

Saper les institutions de l’État

Les mêmes institutions existent dans tous les pays ; leurs noms seuls diffèrent : les Chambres, les Ministères, le Sénat, un Conseil privé, des Départements législatif et administratif.

Je n’ai pas à vous expliquer le mécanisme qui relie ces diverses institutions, il vous est déjà bien connu. Retenez seulement que chacune des institutions susnommées correspond à quelque fonction importante du gouvernement. (J’applique le mot « importante » non pas aux institutions, mais à leurs fonctions.)

Toutes ces institutions se sont partagé toutes les fonctions du gouvernement, c’est-à-dire le pouvoir administratif, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Et leurs fonctions sont devenues semblables à celles des différents organes du corps humain.

Si nous portons atteinte à quelque partie que ce soit de la machine gouvernementale, l’État tombera malade, comme le ferait un corps humain, et il mourra.

Le libéralisme, ce poison mortel

Lorsque nous eûmes injecté le poison du libéralisme dans l’organisation de l’État, sa complexion politique changea ; les États furent infectés d’une maladie mortelle : la décomposition du sang. Il ne reste plus qu’à attendre la fin de leur agonie.

Les tares des états constitutionnels

Le libéralisme donna naissance aux gouvernements constitutionnels qui prirent la place de l’autocrate — la seule forme de gouvernement saine pour les Gentils. Toute constitution, comme vous le savez par vous-mêmes, n’est autre chose qu’une école de dissensions, de mauvaise entente, de querelles et d’agitations inutiles de partis ; en résumé, c’est l’école de tout ce qui affaiblit la force du gouvernement. La tribune comme la presse tendirent à rendre les gouvernants inactifs et faibles, et, par conséquent, inutiles et superflus ; c’est pourquoi ils furent déposés dans bien des pays.

L’institution d’une ère républicaine devint alors possible, et nous remplaçâmes le souverain par sa caricature en la personne d’un président tiré par nous de la foule et choisi parmi nos créatures et nos esclaves.

C’est de cette manière que nous avons posé la mine sous les Gentils, ou, mieux, sous les nations des Gentils.

Des présidents responsables…

Dans un avenir prochain, nous rendrons le président responsable.

Nous appliquerons hardiment alors, et sans scrupule, les plans dont notre « dummy » (celui qui fait « le mort » au whist) sera responsable. Que nous importe si les rangs des coureurs de places s’éclaircissent, s’il s’élève des troubles parce qu’on ne peut trouver de président — troubles qui finiront par désorganiser le pays ?

…réduits au rôle de pantins

Pour arriver à de tels résultats, nous prendrons nos mesures, afin qu’on nomme des présidents ayant à leur passif un scandale comme le « Panama », ou quelque autre affaire louche du même genre. Un président de cet acabit sera le fidèle exécuteur de nos plans, parce qu’il craindra d’être découvert, et sera dominé par cette peur qui s’empare toujours d’un homme parvenu au pouvoir et qui désire vivement conserver les privilèges et les honneurs que lui confère sa haute charge. La Maison des Représentants élira, protégera et masquera le président ; mais nous retirerons à cette chambre son pouvoir d’introduire et de modifier les lois.

Nous donnerons ce pouvoir au président responsable, qui sera comme une marionnette entre nos mains. Le pouvoir du président deviendra, en pareil cas, une cible exposée à toutes sortes d’attaques, mais nous lui donnerons un moyen de défense dans son droit d’appel au peuple par-dessus la tête des députés de la nation, c’est-à-dire qu’il en appellera directement au peuple composé de nos esclaves aveugles — la majorité de la populace.

De plus, nous conférerons au président le pouvoir de proclamer la loi martiale. Nous expliquerons cette prérogative par le fait que le président, étant le chef de l’armée, doit la tenir sous son autorité pour protéger la nouvelle Constitution républicaine ; il doit sa protection à cette Constitution dont il est le représentant responsable.

Contrôle de la législation

Il est clair que, dans de telles conditions, la clef de la situation intérieure sera entre nos mains, et nul autre que nous ne contrôlera la législation.

Pour une nouvelle Constitution démocratique

De plus, quand nous instaurerons la nouvelle Constitution républicaine, sous prétexte de secret d’État, nous priverons la Chambre de son droit de discuter l’opportunité des mesures prises par le gouvernement. Par cette nouvelle Constitution, nous réduirons également au minimum le nombre des représentants de la nation, diminuant ainsi du même coup, d’un nombre équivalent, les passions politiques, et la passion de la politique. Si, en dépit de tout, ils se montraient récalcitrants, nous supprimerions les derniers représentants en faisant appel à la nation. Le président aura la prérogative de nommer le président et le vice-président de la Chambre des députés et du Sénat. Nous substituerons aux sessions permanentes des Parlements des sessions de quelques mois seulement. En outre, le président, comme chef du pouvoir exécutif, aura le droit de convoquer et de dissoudre le Parlement, et, en cas de dissolution, de différer la convocation d’un nouveau Parlement.

Mais, afin que le président ne soit pas tenu pour responsable des conséquences de ces actes, à proprement parler illégaux, avant que nos plans soient parvenus à maturité, nous convaincrons les ministres et les autres hauts personnages officiels qui entourent le président, de dénaturer ses ordres en lançant des instructions à leur guise, ce qui les obligera à assumer une responsabilité qui incombait au président. Nous recommanderons, tout particulièrement, de confier cette fonction au Sénat, au Conseil d’État ou au Conseil des Ministres, mais non à des individus. Sous notre direction, le président interprétera les lois qui pourraient être comprises de plusieurs manières.

De plus, il annulera les lois au cas où cela nous paraîtrait opportun. Il aura également le droit de proposer de nouvelles lois temporaires et même des modifications dans l’œuvre constitutionnelle du gouvernement, invoquant pour cela les exigences de la prospérité du pays.

L’autocratie juive

De telles mesures nous permettront de retirer graduellement tous les droits et toutes les concessions que nous aurions pu être tout d’abord contraints d’accorder en nous arrogeant le pouvoir. Nous aurons été obligés de les introduire dans la Constitution des gouvernements pour dissimuler l’abolition progressive de tous les droits constitutionnels, lorsque l’heure viendra de substituer notre autocratie à tous les gouvernements existants.

Vers le règne d’un souverain juif

Il est possible que notre autocrate soit reconnu avant l’abolition de Constitutions, autrement dit, la reconnaissance de notre gouvernement partira du moment où le peuple, déchiré par les discordes et souffrant de la faillite de ses dirigeants (faillite préparée par nous), vociférera : « Déposez-les, et donnez-nous un chef mondial qui puisse nous unir et détruire toutes les causes de dissensions, c’est-à-dire les frontières, les nationalités, les religions, les dettes d’État, etc., un chef qui puisse nous donner la paix et le repos que nous ne pouvons trouver sous le gouvernement de nos souverains et de nos représentants ».

Les Loges, instrument de contagion

Mais vous le savez parfaitement bien vous-mêmes, pour que la multitude en arrive à hurler cette requête, il faut que dans tous les pays on trouble continuellement les relations qui existent entre le peuple et les gouvernements, — les hostilités, les guerres, les haines, et même le martyre de la faim et du besoin, des maladies inoculées, et cela à un tel degré que les Gentils ne voient d’autre issue à leurs malheurs qu’un appel à notre argent et à notre complète souveraineté.

Mais si nous donnons à la nation le temps de se ressaisir, il est peu probable que pareille opportunité se représente.

Onzième protocole

Fondements de la nouvelle Constitution

Le Conseil d’État sanctionnera la puissance du souverain. En tant que corps législatif officiel, il sera, pour ainsi dire, un Comité destiné à lancer les ordres des gouvernants.

Voici donc un programme de la Constitution nouvelle que nous préparons au monde.

Nous ferons les lois, définirons les droits constitutionnels et administratifs : 1° au moyen d’édits de la Chambre législative, proposés par le président ; 2° au moyen d’ordres généraux et d’ordres du Sénat et du Conseil d’État, et au moyen des décisions du Cabinet, et, 3° lorsque le moment opportun se présentera, au moyen d’un coup d’État.

Notre révolution

Ayant ainsi déterminé les grands traits de notre plan d’action, nous allons discuter les détails qui peuvent nous être nécessaires pour accomplir la révolution dans tous les rouages de la machine de l’État, suivant le sens que j’ai déjà indiqué. Par ces détails, j’entends la liberté de religion, l’élection des représentants du peuple, et bien d’autres droits qui auront à disparaître de la vie courante des hommes. S’ils ne disparaissent pas tous entièrement, ils devront être radicalement transformés dès le lendemain du jour où sera proclamée la Constitution nouvelle. Ce serait seulement à ce moment précis qu’il n’y aurait plus aucun danger pour nous à faire connaître toutes les innovations, et cela pour la raison suivante : tout changement apparent, en un autre temps, pourrait être dangereux, parce que s’il était introduit par la force, et mis en vigueur strictement et sans discernement, il tendrait à exaspérer le peuple qui redouterait de nouveaux changements dans des conditions semblables. D’autre part, si ces changements devaient nous obliger à accorder plus de concessions encore, le peuple dirait que nous reconnaissons nos erreurs, et cela pourrait ternir la gloire de l’infaillibilité du nouveau pouvoir. Il pourrait également dire que nous avons été effrayés et contraints de céder. Et si tel était le cas, le monde ne nous remercierait jamais, parce qu’il considère comme son droit d’obtenir toujours des concessions. Si l’une ou l’autre de ces impressions agissait sur l’esprit du public, ce serait un immense danger pour le prestige de la Constitution nouvelle.

Il est essentiel pour nous que, dès cette proclamation, tant que le peuple souffrira encore du brusque changement et sera dans un état de terreur et d’indécision, il se rende compte que nous sommes si puissants, si invulnérables, si pleins de force, qu’en aucun cas nous ne prendrons ses intérêts en considération. Nous tiendrons à ce qu’il soit convaincu que non seulement nous ignorons ses opinions et ses désirs, mais que nous serons prêts à tout moment et en tous lieux à réprimer énergiquement toute manifestation ou toute velléité d’opposition. Nous ferons entendre au peuple que nous avons pris tout ce que nous désirions et que nous ne lui permettrons jamais de partager le pouvoir avec nous. Alors, la crainte lui fermera les yeux, et il attendra patiemment la suite des événements.

Loups et moutons

Les Gentils sont comme un troupeau de moutons — nous sommes les loups. Et savez-vous ce que font les moutons lorsque les loups pénètrent dans la bergerie ? Ils ferment les yeux. Nous les amènerons à faire de même, car nous leur promettrons de leur rendre toutes leurs libertés après avoir asservi tous les ennemis du monde et obtenu la soumission de tous les partis. J’ai à peine besoin de vous dire combien de temps ils auront à attendre le retour de leurs libertés.

Ce que cachent les Loges

Pour quelle raison avons-nous été conduits à imaginer notre politique et à l’implanter chez les Gentils ? Nous la leur avons inculquée sans leur en laisser comprendre le sens intime. Qu’est-ce qui nous a poussés à adopter une telle ligne de conduite, sinon ce fait que, race disséminée, nous ne pouvions atteindre notre objet par des moyens directs, mais seulement par des moyens détournés ? Telle fut la cause réelle de notre organisation de la Maçonnerie, dont ces pourceaux de Gentils n’ont pas approfondi le sens, ni même soupçonné le but. Ils sont attirés par nous dans la multitude de nos Loges, qui paraissent être uniquement maçonniques pour jeter de la poudre aux yeux de leurs camarades.

Par la miséricorde de Dieu, son peuple élu fut dispersé, et cette dispersion, qui parut au monde comme notre faiblesse, a constitué toute notre puissance, laquelle nous a conduits au seuil de la souveraineté universelle.

Il nous reste peu de chose à ajouter à ces fondations pour atteindre notre but.

Douzième protocole

La liberté

Le mot « liberté », qui peut être interprété de diverses manières, nous le définirons ainsi :

« La liberté est le droit de faire ce qui est permis par la loi ». Une telle définition nous sera utile en ce sens qu’elle nous réserve de déterminer où il y a et où il n’y aura pas de liberté, pour la simple raison que la loi permettra seulement ce qui peut satisfaire nos désirs.

La presse

Envers la presse, nous nous conduirons de la manière suivante : — Quel est actuellement le rôle joué par la presse ? Elle sert à déchaîner sur les peuples les plus violentes passions, ou, quelquefois, des luttes égoïstes de partis qui peuvent être nécessaires à nos desseins.

Elle est souvent creuse, injuste, fausse, et la plupart ne comprennent en rien ses intentions véritables. Nous la mettrons sous le joug et la conduirons avec des rênes solides ; nous devrons également nous assurer le contrôle de toutes les formes de publications. Il ne serait d’aucune utilité pour nous de contrôler les journaux, si nous restions exposés aux attaques des brochures et des livres. Nous ferons du produit de la publicité, actuellement si coûteuse, une ressource avantageuse pour notre gouvernement, en introduisant un droit de timbre spécial et en contraignant les éditeurs et les imprimeurs à nous verser une caution afin de garantir notre gouvernement contre toutes espèces d’attaques de la part de la presse.

En cas d’attaque, nous répondrions de tous côtés par des amendes. Ces mesures, timbres, cautions, amendes, seront une importante source de revenus pour le gouvernement.

Certainement, des organes de partis ne regarderont pas à payer de fortes amendes, mais, après une seconde attaque sérieuse contre nous, nous les supprimerons totalement. Nul ne pourra impunément toucher au prestige de notre infaillibilité politique. Pour interdire une publication, nous trouverons le prétexte suivant : — la publication qui vient d’être supprimée excitait, dirons-nous, l’opinion publique, sans aucune raison ou aucun fondement. Je vous prie de bien remarquer que, parmi les publications agressives, se trouveront celles qui auront été créées par nous dans ce dessein ; mais ces dernières n’attaqueront notre politique que sur les points où nous nous serons proposé un changement.

La censure

Aucune information n’atteindra la société sans passer par notre contrôle. Ceci est déjà pour nous un point acquis par le fait que toutes les nouvelles sont reçues de toutes les parties du monde par un petit nombre d’agences qui les centralisent. Lorsque nous serons arrivés au pouvoir, ces agences nous appartiendront entièrement et ne publieront que les nouvelles qu’il nous plaira de laisser paraître.

Si, dans les conditions actuelles, nous avons réussi à obtenir, sur la société des Gentils, un contrôle tel qu’elle n’entrevoie les affaires du monde qu’à travers des lunettes colorées que nous lui avons mises devant les yeux ; si, dès maintenant, aucune barrière ne peut nous empêcher de pénétrer les secrets d’État, ainsi que les nomme la stupidité des Gentils, quelle ne sera pas notre situation, lorsque nous serons officiellement reconnus comme les dirigeants du monde, dans la personne de notre Empereur mondial ?

Revenons à l’avenir de la presse. Celui qui voudra devenir éditeur, libraire ou imprimeur, devra obtenir un certificat et une licence qui, en cas de désobéissance, lui seraient retirés.

Les canaux par lesquels la pensée humaine trouve son expression seront mis entre les mains de notre gouvernement, qui les utilisera comme organe éducateur et qui empêchera ainsi le public d’être dérouté par le « progrès » idéalisateur et par le libéralisme.

Le progrès

Qui d’entre nous ne sait que cet insigne bienfait mène tout droit à l’utopie d’où naquirent l’anarchie et la haine de l’autorité ? Et cela pour la simple raison que le « progrès », ou plutôt l’idée d’un progrès libéral, donne aux hommes des pensées différentes d’émancipation, sans leur assigner aucune limite. Tous les soi-disant libéraux sont des anarchistes, sinon dans leurs actes, du moins dans leurs idées. Chacun d’eux court après le fantôme de la liberté, pensant qu’il peut faire tout ce qui lui plaît, c’est-à-dire tombant dans un état d’anarchie pour autant qu’il fait de l’opposition par pur amour de l’opposition.

Littérature et journalisme

Discutons maintenant sur la publication des livres. Nous les taxerons de la même manière que les quotidiens — autrement dit par le moyen de timbres de régie et de cautions.

Mais, sur les livres de moins de 300 pages, nous doublerons l’impôt. Nous rangerons cette sorte de livre parmi les brochures, de manière à restreindre la publication des périodiques qui constituent la forme la plus virulente du poison imprimé. Ces mesures obligeront également les écrivains à publier de si longs ouvrages qu’ils seront peu lus du public, surtout en raison de leur prix élevé. Nous-mêmes publierons des livres bon marché, afin d’instruire et de fixer l’esprit public dans le sens qui nous convient. L’impôt réduira la production de la littérature sans sujet spécial, purement récréative ; et le fait qu’ils seront responsables devant la loi mettra les auteurs entre nos mains. Celui qui voudrait nous attaquer avec sa plume ne trouverait pas d’éditeur.

Avant d’imprimer un ouvrage quelconque, l’éditeur ou l’imprimeur devra obtenir des autorités un permis de publier ledit ouvrage. Ainsi nous connaîtrons d’avance toute conspiration contre nous, et nous pourrons la frapper à la tête en prévenant le complot et en publiant une explication.

La littérature et le journalisme sont les deux puissances d’éducation les plus importantes ; pour cette raison, notre gouvernement achètera le plus grand nombre de périodiques.

Nous neutraliserons ainsi la mauvaise influence de la presse indépendante, et nous acquerrons un empire énorme sur l’esprit humain. Si nous permettons dix périodiques privés, nous en lancerons trente nous-mêmes, et ainsi de suite.

Mais le public ne doit pas avoir de ces mesures le plus léger soupçon ; aussi, les périodiques par nous publiés devront paraître de vues et d’opinions contradictoires, inspirant ainsi confiance et présentant une forme attrayante à nos ennemis sans défiance, qui tomberont de la sorte dans notre piège et seront désarmés.

Au premier rang, nous placerons la presse officielle. Elle veillera constamment à la défense de nos intérêts, et, par suite, son influence sur le public sera relativement insignifiante. Au second rang, nous placerons la presse semi-officielle, dont le devoir sera d’attirer les tièdes et les indifférents. Au troisième rang, nous placerons la presse qui se donnera l’air de nous faire opposition et qui, dans l’une de ses publications, semblera notre adversaire. Nos véritables ennemis croiront à la sincérité de cette opposition et nous laisseront voir leurs cartes.

Tous les journaux défendront des partis différents — aristocratique, républicain, révolutionnaire et même anarchiste — mais, bien entendu, aussi longtemps seulement que dureront les Constitutions. Ces journaux, comme le dieu indien Vishnou, auront des centaines de mains dont chacune tâtera le pouls de la changeante opinion publique.

Quand le pouls s’accélérera, ces mains inclineront l’opinion publique vers notre cause, car un sujet nerveux est facilement conduit et subit aisément toutes sortes d’influences.

Si quelques bavards s’imaginent qu’ils répètent l’opinion de l’organe de leur parti, ils ne répètent, en réalité, que notre propre opinion ou celle que nous désirons. En pensant qu’ils suivent leur journal, ils suivront, en réalité, le drapeau que nous ferons flotter devant eux.

Pour que notre armée de journaux puisse exécuter ce programme dans son esprit, à savoir soutenir les différents partis, il nous faudra organiser notre presse avec grand soin.

Sous le nom de « Commission centrale de la Presse », nous organiserons des meetings littéraires où nos agents, inaperçus, donneront le mot d’ordre et le mot de passe. En discutant et en contredisant notre politique, toujours superficiellement, bien entendu, sans toucher effectivement à aucune de ses parties essentielles, nos organes mèneront des débats simulés avec les journaux officiels, afin de nous donner un motif de définir nos plans avec plus d’exactitude que nous ne le pouvions faire dans nos programmes préliminaires. Mais ceci uniquement lorsqu’il y aura profit pour nous. Cette opposition de la presse nous servira également à faire croire au peuple que la liberté de la parole existe encore. A nos agents, elle donnera l’opportunité de montrer que nos adversaires portent contre nous des accusations dénuées de sens, puisqu’ils seront incapables de découvrir une base réelle pour réfuter notre politique.

De telles mesures, échappant à l’attention publique, seront les plus sûrs moyens de guider l’esprit du peuple et d’inspirer confiance en notre gouvernement.

Grâce à ces mesures, nous pourrons exciter ou calmer l’esprit public sur les questions politiques, lorsque cela nous deviendra nécessaire ; nous pourrons le persuader ou le dérouter en imprimant de vraies ou de fausses nouvelles, des événements exacts ou contradictoires, suivant la convenance de nos desseins. Les informations que nous publierons dépendront de la disposition actuelle du peuple à accepter telle sorte de nouvelles, et nous examinerons toujours soigneusement le terrain avant d’y mettre le pied.

Les restrictions que nous imposerons — comme je l’ai dit — aux publications privées nous permettront de rendre certaine la défaite de nos ennemis, parce qu’ils n’auront aucun organe de presse à leur disposition au moyen duquel ils pourraient donner libre cours à leurs opinions. Nous n’aurons même pas à faire une réfutation totale de leurs affirmations.

Les ballons d’essai que nous lancerons dans le troisième rang de notre presse seront, s’il est nécessaire, réfutés par nous d’une manière semi-officielle.

La franc-maçonnerie et la presse

Déjà il existe dans le journalisme français un système d’entente maçonnique pour donner les mots d’ordre. Tous les organes de la presse sont liés par des secrets professionnels mutuels, à la manière des anciens augures. Aucun de ses membres ne dévoilera sa connaissance du secret, si l’ordre n’a pas été donné de le rendre public. Pas un seul éditeur n’aura le courage de trahir le secret qui lui a été confié, car nul n’est admis dans le monde littéraire s’il ne porte la marque de quelque acte ténébreux dans son passé. Au moindre signe d’insoumission, la tache serait aussitôt révélée. Tant que ces marques restent connues du petit nombre seulement, le prestige du journaliste attire l’opinion publique à travers le pays tout entier. Le peuple le suit et l’admire.

Les provinces

Nos plans doivent principalement s’étendre à la province. Il nous est indispensable d’y créer des idées et des opinions telles qu’à un moment donné nous les puissions lancer contre la capitale, en les présentant comme les vues neutres des provinces.

Évidemment, la source et l’origine de ces idées ne seraient pas changées — elles seraient nôtres.

Il est pour nous de toute nécessité qu’avant notre prise de possession du pouvoir les grandes villes soient, pendant quelque temps, sous l’influence de l’opinion des provinces, c’est-à-dire qu’elles connaissent l’opinion de la majorité, opinion par nous préparée. Il nous est nécessaire que les capitales, au moment critique et psychologique, n’aient pas le temps de discuter un fait accompli, mais qu’elles l’acceptent simplement parce qu’il a été approuvé par une majorité dans les provinces.

Un régime infaillible

Lorsque nous arriverons à la période du nouveau régime — c’est-à-dire pendant la période transitoire qui précédera notre souveraineté — , nous ne permettrons à la presse de publier aucun compte rendu d’affaires criminelles ; il faut que le peuple pense que le nouveau régime est si satisfaisant que le crime même n’existe plus.

Là où le crime sera commis, il ne devra être connu que de la victime et de ceux qui, par hasard, en auront été les témoins, mais de ceux-là seuls.

Treizième protocole

Nos serviteurs

Le besoin du pain quotidien obligera les Gentils à tenir leurs langues et à rester nos humbles serviteurs. Ceux des Gentils que nous pourrions occuper dans notre presse discuteront, sous nos ordres, les faits que nous ne jugerions pas à propos de discuter dans notre gazette officielle. Et, tandis que tous les genres de discussion et de débats auront lieu de la sorte, nous ferons passer les lois dont nous aurons besoin, puis nous les présenterons au public comme un fait accompli.

Nul n’osera demander que ce qui a été décidé soit abrogé, tout spécialement parce que nous aurons tout coloré de notre intention d’aider au progrès. Alors, la presse détournera l’attention du public par de nouvelles propositions. Vous savez vous-mêmes que nous avons toujours appris au peuple à rechercher de nouvelles émotions.

L’opinion publique

Des aventuriers politiques, sans cervelle, précipiteront la discussion de nouveaux problèmes, semblables à ceux qui, même de nos jours, ignorent ce dont ils parlent. Les problèmes politiques ne sont pas destinés à être connus du commun des mortels ; ils ne peuvent être compris, comme je l’ai dit plus haut, que des gouvernements qui ont, depuis des siècles, dirigé les affaires. De tout ceci, vous pouvez conclure que nous n’en déférerons à l’opinion publique que pour faciliter le travail de notre machinerie. Vous pouvez également remarquer que nous cherchons l’approbation sur les diverses questions non par des actes, mais par des paroles. Nous affirmons continuellement que, dans toute la mesure possible, nous sommes guidés par l’espoir et la certitude de servir le bien public.

Commerce et industrie

Afin de détourner les gens agités des questions politiques, nous leur fournirons de nouveaux problèmes, concernant le commerce et l’industrie, par exemple. Qu’ils s’excitent sur ces questions tant qu’ils voudront. Les masses ne consentent à s’abstenir et à se détacher de ce qu’elles croient être l’action politique que si nous leur procurons de nouveaux amusements : le commerce, par exemple, que nous essayons de leur faire passer comme question politique. Nous-mêmes avons amené les masses à prendre part à la politique pour nous assurer leur appui dans notre campagne contre les gouvernements des Gentils.

Distraire pour mieux tromper

Pour les empêcher de se découvrir une nouvelle ligne de conduite en politique, nous les distrairons également par toutes sortes de divertissements : jeux, passe-temps, passions, maisons publiques.

Nous allons bientôt lancer des annonces dans les journaux, invitant le peuple à prendre part à des concours de tout genre : artistiques, sportifs, etc. Ces nouveaux divertissements distrairont définitivement l’esprit public des questions qui pourraient nous mettre en conflit avec la populace. Comme le peuple perdra graduellement le don de penser par lui-même, il hurlera avec nous, pour cette raison bien simple que nous serons les seuls membres de la société à même d’avancer des idées nouvelles ; ces voies inconnues seront ouvertes à la pensée par des intermédiaires qu’on ne pourra soupçonner être des nôtres.

Crédulité des Goïm

Le rôle des idéalistes libéraux sera définitivement terminé quand notre gouvernement sera reconnu. Jusque-là, ils nous rendront grand service, et c’est pourquoi nous essayerons d’incliner l’esprit public vers toutes sortes de théories fantastiques qui pourraient être avancées ou libérales. C’est nous qui avons, avec un succès complet, tourné les têtes sans cervelle des Gentils vers le socialisme, par nos théories progressistes ; on ne trouverait pas parmi les Gentils un seul homme capable de s’apercevoir que, hors les cas où il s’agit de découvertes matérielles ou scientifiques, il y a toujours derrière le mot « progrès » un leurre quelconque. Car il n’existe qu’un seul enseignement vrai dans lequel le « progrès » n’a point de place. Le progrès, comme toute idée fausse, sert à cacher la vérité pour que personne ne la sache que nous, le Peuple élu de Dieu, pour en être le gardien.

Le monde aux mains des Juifs

Lorsque nous aurons le pouvoir, nos orateurs discuteront les grands problèmes qui ont bouleversé l’humanité que nous amènerons, enfin, sous notre joug béni.

Qui se doutera alors que tous ces problèmes furent lancés à notre instigation, pour servir un plan politique que nul n’aura saisi durant tant de siècles ?

Quatorzième protocole

La religion juive seule tolérée

Quand nous serons les maîtres de la terre, nous ne tolérerons aucune religion que la nôtre, c’est-à-dire une religion n’admettant qu’un seul Dieu à qui notre destin est lié par l’élection qu’il fit de nous, et par qui est également déterminé le destin du monde.

Il faut, pour cette raison, que nous abolissions toutes les professions de foi. Si, momentanément, le résultat obtenu est de faire des athées, notre but n’en sera pas contrarié, mais cela servira d’exemple aux générations futures qui écouteront notre enseignement sur la religion de Moïse, religion dont la doctrine ferme et bien réfléchie nous imposa le devoir de mettre toutes les nations sous nos pieds.

En agissant ainsi, nous insisterons également sur les vérités mystiques de l’enseignement mosaïque, desquelles dépend, dirons-nous, toute valeur éducative.

La paix dans l’esclavage

Puis, nous publierons, en toute occasion, des articles dans lesquels nous comparerons notre avantageuse autorité à celle du passé. L’état de bénédiction et de paix qui existera alors, bien qu’il sera le fruit de longs siècles de perturbation, mettra encore en relief le bienfait de notre nouveau gouvernement. Nous exposerons, sous les couleurs les plus vives, les erreurs commises par les Gentils dans leur administration. Nous soulèverons un tel dégoût pour l’ancien régime que les nations préféreront la paix dans l’esclavage aux droits que lui donnerait la liberté si haut exaltée, mais qui les a si cruellement torturés, qui a épuisé les sources de l’existence humaine et vers lesquels poussait seule, à vrai dire, une troupe d’aventuriers qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient.

Les inutiles changements de gouvernement auxquels nous aurons poussé les Gentils, pour ruiner leur édifice gouvernemental, auront tellement fatigué les peuples, qu’ils préféreront tout endurer de nous dans la crainte d’avoir à souffrir, de nouveau, les tourments et les malheurs qu’ils auront subis. Nous attirerons une attention spéciale sur les erreurs historiques des gouvernements des Gentils, erreurs qui les conduisirent à martyriser l’humanité durant tant de siècles, parce qu’ils n’entendaient rien à ce qui concerne le vrai bonheur de la vie humaine, étant constamment à la recherche de plans fantastiques de bien-être social. Car les Gentils ne se sont pas aperçus que leurs plans, au lieu d’améliorer les rapports des hommes entre eux, n’ont servi qu’à les rendre de plus en plus mauvais.

Cependant, ces rapports mutuels sont la base même de l’existence humaine. Toute la force de nos principes et des mesures que nous prendrons pour les appliquer consistera en ce que nous les interpréterons en les mettant en contraste lumineux avec le régime tombé des anciennes conditions sociales.

Notre religion et ses mystères

Nos philosophes exposeront tous les désavantages des religions des Gentils, mais personne ne jugera jamais notre religion de son vrai point de vue, parce que personne n’en aura jamais une connaissance complète, à part les nôtres, qui ne se hasarderont, dans aucun cas, à en dévoiler les mystères.

Littérature malsaine et littérature de l’avenir

Dans les pays soi-disant dirigeants, nous avons fait circuler une littérature malsaine, ordurière et dégoûtante. Nous continuerons à laisser prévaloir cette littérature pendant un court espace de temps, après l’établissement de notre gouvernement, afin qu’elle fasse ressortir d’une manière plus frappante le contraste des enseignements que nous donnerons du pinacle où nous serons élevés. Nos savants, instruits tout exprès pour diriger les Gentils, feront des discours, tireront des plans, ébaucheront des mots et écriront des articles au moyen desquels nous influencerons les esprits, les inclinant vers la science et les idées qui nous conviendront.

Quinzième protocole

Organiser la révolution mondiale

Quand nous aurons obtenu le pouvoir, par des coups d’État préparés par nous, de façon à ce qu’ils se produisent simultanément dans tous les pays, et aussitôt après que les gouvernements respectifs de ces derniers auront été officiellement proclamés incapables de gouverner le peuple — il pourra s’écouler un temps considérable, tout un siècle peut-être — nous ferons tous nos efforts pour empêcher les conspirations de se tramer contre nous.

La terreur n’épargnera pas les sociétés secrètes

Pour atteindre ce but, nous emploierons l’impitoyable moyen des exécutions contre tous ceux qui pourraient prendre les armes contre l’établissement de notre pouvoir.

L’institution d’une nouvelle société secrète quelconque tombera aussi sous le coup de la peine de mort ; quant aux sociétés secrètes qui existent actuellement et qui nous sont connues, celles qui servent et ont servi notre cause, nous les dissoudrons et enverrons leurs membres en exil au bout du monde.

Ce qui attend les francs-maçons non juifs

C’est de cette manière que nous agirons avec les francs-maçons Gentils qui pourraient en savoir plus long qu’il ne nous convient. Nous tiendrons dans une perpétuelle crainte de l’exil tels francs-maçons auxquels, pour une raison quelconque, nous ferions miséricorde.

Nous ferons passer une loi qui condamnera tous les anciens membres des sociétés secrètes à être exilés d’Europe, où sera le centre de notre gouvernement.

Les décisions de notre gouvernement seront irrévocables et nul n’aura le droit d’en appeler.

Terreur et autocratie

Pour mettre sous la botte la société des Gentils, dans laquelle nous avons si profondément enraciné la discorde et les dogmes de la religion protestante, des mesures impitoyables devront être introduites. De telles mesures montreront aux nations que notre puissance ne peut être bravée. Nous ne devons tenir aucun compte des nombreuses victimes qui devront être sacrifiées afin d’obtenir la prospérité future.

Obtenir la prospérité, même au moyen de nombreux sacrifices, est le devoir d’un gouvernement qui comprend que les conditions de son existence ne consistent pas seulement dans les privilèges dont il jouit, mais aussi dans la pratique de son devoir.

Fortifier le prestige de son pouvoir est la condition principale de sa stabilité, et ce prestige ne peut s’obtenir que par une puissance majestueuse et inébranlable qui se montrerait inviolable et entourée d’un pouvoir mystique, par exemple, le pouvoir décrété par Dieu.

Telle fut, jusqu’à nos jours, l’autocratie russe, notre seule ennemie dangereuse, si nous ne comptons pas le Saint-Siège. Rappelez-vous le temps où l’Italie était inondée de sang ; elle ne toucha pas un cheveu de la tête de Sylla, bien que ce fût lui qui fit couler son sang.

Grâce à sa force de caractère, Sylla devint un dieu aux yeux du peuple, et son audacieux retour en Italie le rendit inviolable. La populace ne touchera pas celui qui l’hypnotise par son courage et sa force d’âme.

De l’utilisé des Loges

Tant que nous n’aurons pas atteint le pouvoir, nous tâcherons de créer et de multiplier les Loges de francs-maçons dans toutes les parties du monde. Nous attirerons dans ces Loges tous ceux qui peuvent revêtir la mentalité publique ou qui en sont déjà revêtus, car ces Loges seront les principaux lieux où nous recueillerons nos renseignements en même temps qu’elles seront des centres de propagande.

La direction des Loges aux mains des Juifs

Nous centraliserons toutes ces Loges sous une direction unique, connue de nous seuls et constituée par nos Sages. Ces Loges auront également leurs propres représentants, afin de masquer les véritables dirigeants. Et ces dirigeants auront seuls le droit de désigner les orateurs et de tracer l’ordre du jour. Dans ces Loges, nous resserrerons les liens de toutes les classes socialistes et révolutionnaires de la société. Les plans politiques les plus secrets nous seront connus, et, dès qu’ils seront formés, nous en dirigerons l’exécution.

L’espionnage, arme juive

Presque tous les agents de la police internationale et secrète seront des membres de nos Loges.

Les services de la police sont d’une extrême importance pour nous, car ils peuvent masquer nos entreprises, inventer des explications plausibles du mécontentement des masses, aussi bien que punir ceux qui refusent de se soumettre.

Les Juifs, seuls maîtres des sociétés secrètes

La plupart de ceux qui entrent dans les sociétés secrètes sont des aventuriers qui, pour une raison ou pour une autre, veulent se frayer un chemin dans la vie et qui ne sont point d’esprit sérieux.

Avec de tels hommes, il nous sera facile de poursuivre notre but et nous leur ferons mettre notre machine en mouvement.

Si le monde entier en est bouleversé, c’est qu’il nous était nécessaire de le bouleverser ainsi, afin de détruire sa trop grande solidité. Si, au milieu de ce bouleversement, éclatent des conspirations, cela voudra dire que l’un de nos plus fidèles agents est à la tête desdites conspirations. Il est bien naturel que nous soyons le seul peuple à diriger les entreprises maçonniques. Nous sommes le seul peuple qui sache les conduire. Nous connaissons le but final de toute action, tandis que les Gentils ignorent la plupart des choses concernant la maçonnerie et ne peuvent même pas voir les résultats immédiats de ce qu’ils font.

Généralement, ils ne pensent qu’aux avantages immédiats du moment et sont contents si leur orgueil est satisfait par l’accomplissement de leurs intentions, et ils ne perçoivent pas que l’idée originale ne leur revient pas, mais fut inspirée par nous.

L’arrivisme des Goïm

Les Gentils fréquentent les Loges maçonniques par pure curiosité, ou dans l’espoir de recevoir leur part des avantages qu’elles procurent ; et quelques-uns d’entre eux, afin de pouvoir discuter leurs idées idiotes devant un auditoire. Les Gentils sont à l’affût des émotions que donnent le succès et les applaudissements ; nous les leur distribuons sans compter. C’est pourquoi nous les laissons remporter leurs succès et tournons à notre avantage les hommes possédés par la vanité et qui s’assimilent inconsciemment nos idées, convaincus de leur propre infaillibilité et persuadés qu’eux seuls ont des idées et ne sont pas soumis à l’influence d’autrui.

Vous ne vous doutez pas combien il est facile d’amener le plus intelligent des Gentils à un degré ridicule de naïveté, en flattant sa vanité, et, d’autre part, combien il est facile de le décourager par le plus petit échec, ou simplement en cessant de l’applaudir ; on le réduit ainsi à un état de sujétion servile par la perspective de quelque nouveau succès. Autant les nôtres méprisent le succès et sont seulement anxieux de voir leurs plans réussir, autant les Gentils aiment le succès et, pour son amour, sont prêts à lui sacrifier la réussite de tous leurs plans. Ce trait caractéristique des Gentils nous permet de faire aisément d’eux ce que nous voulons. Ceux qui paraissent être des tigres sont aussi stupides que des moutons et leurs têtes sont pleines de vide.

Nous les laisserons donc chevaucher, dans leurs rêves, sur le coursier des vains espoirs de détruire l’individualité humaine par des idées symboliques de collectivisme.

Ineptie du collectivisme

Ils n’ont pas encore compris et ne comprendront jamais que ce rêve fou est contraire à la loi fondamentale de la nature, qui, depuis le commencement du monde, créa les êtres différents les uns des autres, afin de donner à chacun son individualité.

Le fait que nous avons été capables d’amener les Gentils à une idée aussi erronée ne prouve-t-il pas, avec une clarté frappante, quelle conception étroite, en comparaison de la nôtre, ils se font de la vie humaine ? Là réside notre plus grand espoir de succès.

Massacres pour la cause

Combien clairvoyants étaient nos anciens Sages lorsqu’ils nous disaient que, pour atteindre un but réellement grand, nous ne devions pas nous arrêter devant les moyens, ni compter le nombre des victimes devant être sacrifiées à la réalisation de la cause ! Nous n’avons jamais compté les victimes de la race de ces brutes de Gentils, et, bien que nous ayons dû sacrifier un assez grand nombre des nôtres, nous avons déjà donné à notre peuple une situation dans le monde telle qu’il ne l’eût jamais rêvée. Un nombre relativement restreint de victimes de notre côté a sauvé notre nation de la destruction.

Les francs-maçons doivent payer

Tout homme doit inévitablement finir par la mort. Il vaut mieux hâter cette fin pour ceux qui entravent le progrès de notre cause, plutôt que pour ceux qui la font avancer.

Nous mettons à mort les francs-maçons de telle manière que nul, en dehors de la Fraternité, n’en peut avoir le moindre soupçon. Les victimes elles-mêmes ne peuvent s’en douter à l’avance. Toutes meurent, quand il est nécessaire, d’une mort apparemment naturelle. Connaissant ces faits, la Fraternité n’ose protester contre ces exécutions.

Par ces moyens, nous avons coupé à sa racine même toute protestation contre nos ordres pour autant que les francs-maçons eux-mêmes sont en jeu. Nous prêchons le libéralisme aux Gentils, mais, d’autre part, nous tenons notre propre nation dans une entière sujétion.

La vérité sur les lois et la puissance des Gentils

Sous notre influence, les lois des Gentils furent obéies aussi peu que possible. Le prestige de leurs lois a été miné par nos idées libérales que nous avons introduites parmi eux. Les questions les plus importantes, aussi bien politiques que morales, sont résolues, par les Cours de Justice, de la manière que nous leur prescrivons. L’administrateur de la Justice des Gentils envisage ces questions à la lumière qu’il nous plaît de les lui présenter.

Nous y parviendrons grâce à nos agents et à des hommes avec lesquels nous paraissons n’avoir aucune relation : opinions de la presse et autres moyens ; même des sénateurs, et d’autres personnages officiels, suivent aveuglément nos avis.

Le cerveau du Gentil, étant d’un caractère purement bestial, est incapable d’analyser et d’observer quoi que ce soit, et, plus encore, de prévoir les conséquences que peut avoir un cas présenté sous un certain jour.

Notre mission

C’est, précisément, dans cette différence de mentalité entre les Gentils et nous-mêmes que nous pouvons aisément voir le signe de notre élection par Dieu et de notre nature surhumaine ; il nous suffit de la comparer au cerveau instinctivement bestial des Gentils. Ils ne font que voir les faits, mais ne les prévoient pas, et sont incapables d’inventer quoi que ce soit, à l’exception, peut-être, de choses matérielles. De tout cela, il ressort clairement que la nature elle-même nous a destinés à conduire et à gouverner le monde.

Nos lois seront courtes et claires

Quand l’heure viendra pour nous de gouverner ouvertement, le moment sera venu aussi de montrer la douceur de notre régime et d’amender toutes les lois. Nos lois seront brèves et concises, ne demandant aucune interprétation ; tout le monde pourra les connaître dans leurs moindres détails.

Obéissance absolue

Leur trait essentiel sera d’exiger l’obéissance absolue à l’autorité, et ce respect de l’autorité sera porté à ses limites extrêmes. Alors cessera tout abus de pouvoir.

Châtiments impitoyables contre les abus de pouvoir

Chacun sera responsable devant l’unique pouvoir suprême, nommément celui du souverain.

L’abus de pouvoir, de la part de qui que ce soit, exception faite pour le souverain, sera si sévèrement puni qu’on perdra l’envie d’essayer sa force à cet égard.

Nous surveillerons attentivement chacune des décisions prises par notre Corps administratif, d’où dépendra le travail de la machine départementale, parce que si l’administration se relâche le désordre surgira partout. Pas un seul acte illégal, pas un seul abus de pouvoir ne restera impuni.

Tous les actes de dissimulation ou de négligence volontaire de la part des agents de l’administration disparaîtront dès qu’on aura vu les premiers exemples de châtiment.

Le prestige de notre puissance exigera que des châtiments convenables soient infligés, c’est-à-dire qu’ils soient durs, même dans le cas de la plus insignifiante atteinte portée à ce prestige, en vue d’un gain personnel. L’homme qui, par une peine même trop sévère, expie son crime sera comme le soldat mourant sur le champ de bataille de l’administration pour la cause de l’autorité, des principes et de la loi ; cause qui n’admet aucune déviation de la voie commune en faveur d’intérêts personnels, même pour ceux qui conduisent le char de l’État. Ainsi, nos juges sauront que, en essayant de montrer leur indulgence, ils violent la loi de la justice faite pour imposer un châtiment exemplaire, en raison des fautes commises, et non pour permettre au juge de montrer sa clémence. Cette heureuse qualité ne devra s’exercer que dans la vie privée et non dans l’exercice officiel des fonctions de juge, sans quoi la portée éducatrice de la vie politique perd toute son efficacité.

S’assurer la docilité des juges

Les magistrats, à cinquante-cinq ans, cesseront toutes fonctions pour les raisons suivantes :

1° Parce que des hommes âgés s’attachent plus fortement à des idées préconçues et sont moins capables d’obéir à des ordres nouveaux ;

2° Parce qu’une telle mesure nous permettra d’opérer de fréquents changements dans la magistrature qui, ainsi, sera docilement soumise à toute pression de notre part. Tout homme désirant conserver son poste devra, pour se l’assurer, nous obéir aveuglément.

Pas de juges et de fonctionnaires libéraux

En général, nos juges seront choisis parmi ceux qui comprennent que leur devoir est de punir et d’appliquer les lois et non de s’attarder à des rêves de libéralisme qui pourraient porter atteinte à notre plan d’éducation, comme c’est le cas pour les juges Gentils actuels.

Notre système de renouveler les magistrats nous aidera, en outre, à détruire toutes les combinaisons qu’ils pourraient former entre eux ; aussi travailleront-ils uniquement dans l’intérêt du gouvernement dont leur sort dépendra. La génération future des juges sera formée de manière à empêcher, instinctivement, toute action qui pourrait entamer les relations existantes de nos sujets entre eux.

Actuellement, les juges des Gentils sont indulgents pour tous les genres de crimes, car ils ne se font pas une idée exacte de leur devoir, pour cette simple raison que les gouvernants, lorsqu’ils nomment les juges, ne leur inculquent pas cette idée.

Les gouvernants des Gentils, lorsqu’ils nomment leurs sujets à des postes élevés, ne se soucient pas de leur en expliquer l’importance et de leur faire comprendre dans quel but les postes en question ont été créés ; ils agissent comme les animaux lorsque ceux-ci envoient leurs petits à la recherche d’une proie. Ainsi les gouvernements des Gentils sont ruinés par leurs propres serviteurs. Nous tirerons une morale de plus des résultats du système adopté par les Gentils ; elle nous servira à édifier notre gouvernement.

Nous déracinerons toute tendance libérale de chacune des institutions de propagande importantes dans notre gouvernement, institutions dont peut dépendre la formation de tous ceux qui seront nos sujets. Ces postes importants seront exclusivement réservés à ceux qui furent spécialement formés par nous pour l’administration.

Tout l’or du monde entre nos mains

Observera-t-on que de retraiter prématurément nos fonctionnaires serait trop dispendieux pour notre gouvernement, je répondrai alors que, tout d’abord, nous essayerons de découvrir pour de tels fonctionnaires une occupation privée propre à compenser pour eux la perte de leur emploi, ou que, d’ailleurs, notre gouvernement étant alors en possession de tout l’argent du monde, les dépenses ne seront pas à considérer.

Notre autocratie sera logique dans tous ses actes ; aussi toute décision prise par le bon plaisir de notre gouvernement sera toujours traitée avec respect et obéie sans condition.

Despotisme absolu

Nous ne tiendrons aucun compte des murmures et des mécontentements, et nous punirons tout indice de mauvaise humeur si sévèrement, que chacun tirera de là un exemple applicable à soi-même.

Suppression du droit d’appel

Nous supprimerons le droit d’appel et le réserverons à notre seul usage, parce que nous ne devons pas laisser se développer parmi le peuple l’idée que nos juges sont capables de se tromper dans leurs décisions.

Au cas où un jugement exigerait la révision, nous déposerions immédiatement le juge en question, et le châtierions publiquement, afin qu’une telle erreur ne se reproduisît pas.

Je répète ce que j’ai déjà dit : l’un de nos principes les plus importants sera de surveiller nos fonctionnaires administratifs, et ceci dans le but exprès de satisfaire la nation, parce qu’elle peut, de plein droit, exiger qu’un gouvernement ait de bons fonctionnaires.

Sous des apparences patriarcales

Notre gouvernement aura l’apparence d’une mission patriarcale dévolue à la personne de notre souverain. Notre nation et nos sujets le regarderont comme un père qui prend soin de satisfaire tous leurs besoins, de surveiller tous leurs actes et de régler les relations de ses sujets les uns avec les autres, aussi bien que leurs relations avec le gouvernement.

Le roi juif du monde

Ainsi le sentiment de respect envers le souverain pénétrera si profondément dans la nation qu’elle ne pourra plus se passer de sa sollicitude et de sa direction. Elle ne pourra vivre en paix sans lui et, finalement, le reconnaître comme son maître absolu.

Le peuple aura pour lui un sentiment de respect si profond qu’il sera proche de l’adoration, spécialement lorsqu’il se convaincra que ses fonctionnaires exécutent aveuglément ses ordres et que, seul, il règne sur eux. Ils se réjouiront de nous voir organiser leurs vies comme si nous étions des parents désireux d’inculquer à leurs enfants un vif sentiment du devoir et de l’obéissance.

Sacrifier les individus

En ce qui concerne notre politique secrète, toutes les nations sont des enfants comme le sont leurs gouvernements. Ainsi que vous pouvez le voir vous-mêmes, je fonde notre despotisme sur le Droit et le Devoir. Le droit du gouvernement d’exiger que le peuple remplisse son devoir est, en lui-même, une obligation du souverain qui est le père de ses sujets. Le droit de la force lui est accordé, afin qu’il conduise l’humanité dans la direction voulue par les lois de la nature, c’est-à-dire vers l’obéissance.

Toute créature en ce monde est en sujétion, soumise tantôt à un homme, tantôt aux circonstances, tantôt à sa propre nature, en tous les cas à quelque chose de plus puissant qu’elle-même. Soyons donc les plus puissants dans l’intérêt de la cause commune.

Nous devons, sans hésitation, sacrifier les individus qui auraient violé l’ordre existant, parce qu’un châtiment exemplaire est la solution du grand problème de l’éducation.

Notre roi, patriarche du monde

Le jour où le roi d’Israël posera sur sa tête sacrée la couronne que lui offrira l’Europe entière, il deviendra le Patriarche du monde.

Le nombre des victimes qui devront être sacrifiées par notre roi n’excédera jamais le nombre de celles qui ont été immolées par les souverains Gentils dans leur poursuite de la grandeur et dans leurs rivalités.

Notre souverain sera en communication constante avec le peuple ; il lui adressera, du haut des tribunes, des discours qui seront immédiatement transmis au monde entier.

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Seizième protocole

L’enseignement

En vue de détruire toute espèce d’entreprise collective autre que la nôtre, nous annihilerons toute œuvre collective dès sa naissance ; en d’autres termes, nous transformerons les universités et les reconstruirons sur de nouveaux plans.

Les chefs et les professeurs des universités seront spécialement préparés au moyen de programmes d’action perfectionnés et secrets, dont ils seront instruits et ne pourront s’écarter sans châtiment. Ils seront désignés avec soin et dépendront entièrement du gouvernement. De notre programme, nous exclurons tout l’enseignement de la loi civile, comme celui de tout autre sujet politique. A un petit nombre d’hommes, choisis parmi les initiés pour leurs capacités évidentes, seront dévoilées ces sciences. Les universités n’auront pas le droit de lancer dans le monde des blancs-becs regardant les nouvelles réformes constitutionnelles comme si elles étaient des comédies ou des tragédies, ou se préoccupant de la question politique que leurs pères eux-mêmes ne comprennent pas.

Une mauvaise connaissance de la politique pour une foule de gens est la source d’idées utopiques, et en fait de mauvais citoyens. Vous pouvez vous en rendre compte vous-mêmes d’après le système d’éducation des Gentils. Nous y avions introduit tous ces principes afin de pouvoir, avec succès, détruire leur structure sociale, ainsi que nous y sommes parvenus. Lorsque nous serons au pouvoir, nous supprimerons des programmes d’éducation tous les sujets qui pourraient troubler le cerveau de la jeunesse ; nous en ferons des enfants désobéissants, aimant leur maître et reconnaissant dans sa personne le pilier principal de la paix et du bien public.

Aux classiques et à l’étude de l’histoire ancienne, qui contiennent plus de mauvais exemples que de bons, nous substituerons l’étude des problèmes de l’avenir. Nous effacerons de la mémoire humaine le passé qui pourrait nous être défavorable, ne laissant subsister que les faits où s’affirment indubitablement les erreurs des gouvernements Gentils. Les sujets traitant des questions de la vie pratique, de l’organisation sociale et des relations des hommes entre eux, comme aussi des conférences contre les exemples mauvais et égoïstes, qui sont corrupteurs et font du mal, et d’autres questions semblables où le raisonnement n’intervient pas, seront au premier plan de notre système d’éducation. Ces programmes seront spécialement tracés pour les classes et les castes différentes, dont l’éducation sera tenue strictement séparée.

Il est de la plus haute importance d’insister sur ce système spécial.

Des écoles pour chaque caste

Chaque classe ou caste sera instruite séparément, suivant sa situation particulière et son travail. Un génie a toujours su et saura toujours comment pénétrer dans une caste plus élevée, mais à part ce cas tout à fait exceptionnel, il n’est pas utile de mélanger l’éducation des différentes castes et d’admettre à des rangs supérieurs des hommes qui prendraient la place de ceux qui sont nés pour les occuper. Vous savez vous-mêmes combien il fut désastreux pour les Gentils d’émettre l’idée absolument idiote que nulle différence ne doit être faite envers les classes sociales.

L’école au service de notre souverain

Afin que le souverain s’assure une place solide dans le cœur de ses sujets, il est nécessaire que, durant son règne, on enseigne à la nation, aussi bien dans les écoles que dans les lieux publics, l’importance de son activité et les bonnes intentions de ses entreprises.

Plus de liberté d’enseignement

Nous abolirons toute espèce d’éducation privée. Les jours de congé, les étudiants et leurs parents auront le droit de se réunir dans leurs collèges, comme si ceux-ci étaient des clubs. A ces réunions, les professeurs prononceront des discours, qui passeront pour des conférences libres, sur des sujets tels que les rapports des hommes entre eux, les lois et les malentendus qui sont généralement le résultat d’une fausse conception de la situation sociale des hommes, et, finalement, ils exposeront les nouvelles théories philosophiques qui n’ont pas encore été révélées au monde.

Nos théories seront des dogmes de foi

De ces théories, nous ferons des dogmes de foi, nous en servant comme d’un marchepied pour notre foi.

Quand j’aurai fini de vous exposer tout mon programme et quand nous aurons discuté tous nos plans pour le présent et pour l’avenir, je vous lirai le plan de cette nouvelle doctrine philosophique.

Liberté de pensée

Nous savons, par l’expérience de plusieurs siècles, que les hommes vivent et sont guidés par des idées, et qu’ils sont influencés par ces idées grâce à l’éducation ; celle-ci peut leur être donnée à tout âge avec le même résultat, mais naturellement, par des moyens différents.

Par une éducation systématique, nous nous chargerons de faire disparaître tout ce qui pourrait rester de cette indépendance de la pensée, dont nous nous sommes si largement servis, depuis un certain temps, pour aboutir à nos fins.

L’enseignement intuitif

Nous avons déjà établi un plan pour subjuguer les esprits, au moyen de l’enseignement intuitif (l’enseignement par les yeux), auquel on attribue la propriété de rendre les Gentils incapables de penser par eux-mêmes ; en sorte que, tels des animaux obéissants, ils attendent la démonstration d’une idée avant de chercher à la saisir. L’un de nos meilleurs agents, en France, est Bouroy [Les traductions allemande, américaine et polonaise donnent : Bourgeois.] ; il a déjà introduit dans ce pays le nouveau système de l’éducation intuitive.

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Dix-septième protocole

Enchaîner les avocats

La profession de légiste rend ceux qui l’exercent froids, cruels et obstinés ; elle leur enlève tout principe et les oblige à voir la vie sous un aspect inhumain, mais purement légal.

Ils ont pris l’habitude de considérer les événements au seul point de vue de savoir ce qu’il y a à gagner en les défendant, au lieu de considérer quel serait l’effet de cette défense sur le bien-être général.

Un praticien ne refuse jamais de défendre un cas, quel qu’il soit. Il s’efforcera d’obtenir l’acquittement, à n’importe quel prix, en s’attachant à de petits détours de la jurisprudence, pour démoraliser la Cour.

Nous limiterons donc le champ d’action de cette profession en mettant les avocats sur le même pied que les magistrats chargés de faire exécuter la loi. Les avocats, comme les juges, n’auront pas le droit d’interviewer leurs clients et ne recevront leurs dossiers que lorsque lesdits clients leur auront été assignés par le tribunal ; ils n’étudieront ces dossiers que sur des rapports et des documents, et ils ne défendront leurs clients qu’après qu’ils auront été examinés par le tribunal, appuyant leur défense sur ce premier examen. Leurs honoraires seront fixes, sans égard au succès ou à l’insuccès de leur défense. Ils deviendront ainsi de simples rapporteurs au service de la défense, faisant contrepoids au plaignant qui sera un rapporteur pour le compte de l’accusation.

La procédure légale se trouvera ainsi considérablement abrégée. Par ce moyen nous obtiendrons aussi une défense honnête et impartiale, que ne guideront pas les intérêts matériels, mais l’intime conviction de l’avocat. Ceci aura encore l’avantage d’empêcher tout pot-de-vin ou corruption qui peuvent actuellement se glisser dans les tribunaux de quelques pays.

Le clergé non juif

Nous avons pris grand soin de discréditer le clergé des Gentils aux yeux du peuple, et nous avons ainsi réussi à nuire à sa mission qui aurait pu contrarier gravement nos desseins.

L’influence du clergé sur le peuple diminue chaque jour.

La liberté de conscience

Aujourd’hui, la liberté religieuse est reconnue partout, et nous ne sommes éloignés que de quelques années du temps où le christianisme s’effondrera de toutes pièces. Il sera plus facile encore d’en finir avec les autres religions, mais il est trop tôt pour discuter sur ce point.

Nous réduirons le clergé et ses enseignements à un rôle si infime, et nous rendrons son influence si antipathique au peuple, que ses enseignements auront un effet contraire à celui qu’ils avaient jadis.

Contre le Vatican

Quand le moment sera venu pour nous de détruire complètement la Cour pontificale, une main inconnue indiquant le Vatican donnera le signal de l’assaut.

Lorsque, dans sa fureur, le peuple se jettera sur le Vatican, nous apparaîtrons comme des protecteurs pour arrêter l’effusion du sang. Par cet acte, nous pénétrerons jusqu’au cœur même de cette Cour pontificale, d’où rien au monde ne pourra nous chasser, jusqu’à ce que nous ayons détruit la puissance du Pape.

Le roi des Juifs, pape de l’Église universelle

Le roi d’Israël deviendra le vrai Pape de l’univers, le Patriarche de l’Église internationale.

Mais, jusqu’à ce que nous ayons réussi à faire la rééducation de la jeunesse, au moyen de nouvelles religions transitoires, pour aboutir à la nôtre propre, nous n’attaquerons pas ouvertement les Églises existantes, mais nous les combattrons par la critique qui a déjà répandu des dissensions parmi elles et qui continuera à le faire.

Les buts de la presse juive

D’une manière générale, notre presse dénoncera les gouvernements, les institutions des Gentils, religieuses ou autres, par toutes sortes d’articles peu scrupuleux, écrits dans l’intention de les discréditer à un point tel que, seule, notre sage nation est capable d’atteindre.

La police

Notre gouvernement ressemblera au dieu hindou Vishnou. Chacune de nos cent mains détiendra un ressort du mécanisme social de l’État.

Nous saurons tout sans avoir recours à l’aide de la police officielle, que nous avons tellement corrompue pour nuire aux Gentils, qu’elle ne sert qu’à empêcher le gouvernement de voir les faits clairement. D’après notre programme, un tiers de la population sera amené à surveiller le reste, par pur sentiment du devoir, et pour obéir au principe du service volontaire rendu au gouvernement.

Il n’y aura rien de déshonorant alors d’être un espion ; au contraire, ce sera regardé comme honorable. D’autre part, les porteurs de fausses nouvelles seront sévèrement punis, pour empêcher l’abus du privilège de l’espionnage.

Nous choisirons nos agents dans les hautes et dans les basses classes de la société ; nous en prendrons parmi les administrations, les éditeurs, les imprimeurs, les libraires, les employés, les ouvriers, les cochers, les valets de pied, etc. Cette force policière n’aura aucune puissance d’action indépendante et n’aura le droit de prendre aucune mesure de son propre chef ; par conséquent, le devoir de cette impuissante police consistera uniquement à servir de témoin et à faire des rapports. La vérification de ces rapports et de ces arrestations éventuelles sera l’affaire d’un groupe d’inspecteurs de police responsables ; les arrestations seront effectuées par des gendarmes et par la police municipale. Si un délit ou un crime politique ne sont pas rapportés, celui qui aurait dû les signaler sera puni pour avoir volontairement caché ce crime ou ce délit, si l’on peut prouver la dissimulation.

Le Kahal

Nos frères sont tenus d’agir de la même manière, c’est-à-dire devront, de leur propre initiative, dénoncer à l’autorité compétente tous les apostats et tous les faits qui seraient contraires à notre loi. Dans notre gouvernement universel, ce sera donc un devoir, pour tous les sujets, de servir leur souverain en agissant comme je viens de le dire.

Pour corrompre les institutions des Gentils

Une organisation comme la nôtre déracinera tous les abus de pouvoir et tous les genres si variés de vénalité et de corruption ; elle détruira, en réalité, toutes les idées dont nous avons contaminé la vie des Gentils par nos théories sur les droits surhumains.

Comment pourrions-nous atteindre notre but de créer le désordre dans les institutions administratives des Gentils sinon par de tels moyens ?

Parmi les plus importants de ces moyens de corrompre leurs institutions, il faut compter l’emploi des agents qui sont susceptibles, étant donné leur activité destructive, de contaminer les autres en leur révélant et leur développant leurs tendances corrompues, comme l’abus de pouvoir ou l’achat sans pudeur des consciences.

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Dix-huitième protocole

Mise en vigueur du système soviétique

Quand viendra pour nous le moment de prendre des mesures spéciales en mettant en vigueur le système russe actuel de l’ « Okhrana » (le poison le plus dangereux qui puisse attaquer le prestige de l’État), nous soulèverons, grâce au concours de bons orateurs, des désordres fictifs parmi le peuple, ou nous l’exciterons à manifester un mécontentement prolongé. Ces orateurs rencontreront beaucoup de sympathies, et, grâce à eux encore, on nous excusera de perquisitionner chez les gens et de les soumettre à certaines restrictions, employant pour cela les serviteurs que nous avons dans la police des Gentils.

Mesures à prendre contre les conspirateurs

Comme la plupart des conspirateurs le sont par amour de l’art, ou par celui de bavarder, nous n’y toucherons pas, jusqu’au moment où nous verrons qu’ils sont prêts d’agir, et nous nous bornerons à introduire parmi eux ce que nous appellerons un élément de délation. Il faut se rappeler qu’une puissance perd de son prestige chaque fois qu’elle découvre une conspiration publique dirigée contre elle-même. Il y a dans une telle révélation un aveu de faiblesse, et, ce qui est plus dangereux encore, l’aveu de ses propres erreurs. Il faut qu’on sache que nous avons détruit le prestige des Gentils régnants au moyen d’un nombre considérable de meurtres secrets préparés par nos agents, moutons aveugles de notre bergerie, qu’on persuade facilement de commettre un crime, si ce crime revêt un caractère politique.

Nous obligerons les gouvernements à convenir de leurs propres faiblesses en employant ouvertement des mesures de police spéciales, comme l’« Okhrana », et nous ébranlerons ainsi le prestige de leur puissance.

Surveillance du roi des Juifs

Notre souverain sera protégé par des gardes absolument secrètes, car jamais nous ne permettrons qu’on puisse penser qu’il est incapable de détruire à lui tout seul une conspiration quelconque ourdie contre lui et qui l’oblige à se cacher. Si nous laissions prévaloir une telle idée, comme elle prévaut parmi les Gentils, nous signerions, par le fait même, l’arrêt de mort de notre souverain, ou du moins celui de sa dynastie.

A s’en tenir aux seules apparences, notre chef n’emploiera sa puissance que dans l’intérêt de ses sujets et jamais pour son propre bien ou celui de sa dynastie.

En adoptant scrupuleusement cette mise en scène, ses sujets eux-mêmes honoreront et protégeront son pouvoir qu’ils vénéreront, sachant que le salut de l’État est attaché à l’existence d’un tel pouvoir dont dépendra l’ordre public.

Garder le roi ouvertement serait admettre la faiblesse de son pouvoir.

Notre chef sera toujours au milieu de son peuple ; on le verra entouré d’une foule curieuse d’hommes et de femmes qui occuperont toujours, comme par hasard, les rangs les plus rapprochés de lui et qui tiendront à distance la populace sans autre but apparent que celui de maintenir l’ordre pour l’amour de l’ordre. Cette attitude apprendra aux autres à savoir se posséder. Lorsqu’un pétitionnaire essayera de se frayer un passage à travers la foule pour présenter sa demande, les gens des premiers rangs prendront la pétition et la remettront au souverain, en présence du pétitionnaire. Chacun saura ainsi que toutes les pétitions lui parviennent et qu’il s’occupe lui-même de toutes les affaires.

Un pouvoir n’a de prestige que si les sujets peuvent se dire entre eux : « Si seulement le roi savait cela ! » ou : « Quand le roi le saura ».

Le mystère qui entoure la personne du souverain s’évanouit aussitôt qu’on voit une garde de police autour de lui. Devant une telle garde, un assassin n’a besoin que d’un peu d’audace pour se croire plus fort qu’elle ; il prend ainsi conscience de sa force et n’a plus qu’à guetter le moment favorable pour se lancer contre le roi.

Nous ne prêchons pas cette doctrine aux Gentils, et vous pouvez voir vous-mêmes les résultats qu’ils ont obtenus avec les gardes officielles.

Un simple soupçon doit suffire

Notre gouvernement arrêtera ceux qu’à tort ou à raison il soupçonnera coupables de crimes politiques. Il serait regrettable que, dans la crainte de commettre une erreur judiciaire, on donnât à de tels criminels l’occasion d’échapper. Nous ne leur témoignerons, certes, aucune pitié. Il sera peut-être possible, dans certains cas exceptionnels, d’admettre des circonstances atténuantes, lorsqu’il s’agira de crimes de droit commun ; mais il n’y aura pas d’excuse pour le crime politique, c’est-à-dire pour des gens mêlés à la politique que, seuls, les gouvernants ont le droit de comprendre. Et, à dire vrai, tous les souverains ne sont pas aptes à comprendre la vraie politique.

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Dix-neuvième protocole

Pétitions et propositions

Nous interdirons aux individus de se mêler de politique ; mais, d’autre part, nous encouragerons toute espèce de rapport ou de pétition concernant l’amélioration de la vie sociale et nationale, soumis à l’approbation du gouvernement. Car, par ce moyen nous serions tenus au courant des erreurs de notre gouvernement, d’une part, et des idéals de nos sujets, de l’autre. Aux demandes qui seraient ainsi présentées, nous répondrions, soit en les acceptant, soit en faisant valoir contre elles un argument frappant, pour bien prouver que leur réalisation est impossible, parce qu’elles reposent sur une mesquine conception des affaires.

Répression des troubles et des émeutes

On pourrait comparer les effets de la sédition à ceux que produisent, sur l’éléphant, les aboiements d’un roquet. Si le gouvernement est bien organisé, non pas au point de vue de sa police, mais à un point de vue social, le chien aboie sans se rendre compte de la force de l’éléphant ; mais que celui-ci montre une bonne fois sa force, et le chien se taira sur l’heure et il agitera sa queue dès qu’il apercevra l’éléphant.

Déshonorer les criminels politiques

Pour enlever au crime politique son auréole de bravoure nous placerons ceux qui l’auront commis au rang des autres criminels ; ils iront de pair avec les voleurs, les assassins et autres malfaiteurs du même genre odieux. L’opinion publique ne fera plus alors de différence entre les crimes politiques et les crimes vulgaires et les chargera d’égal opprobre.

Nous avons fait tous nos efforts pour empêcher les Gentils d’adopter cette méthode particulière de traiter les crimes politiques. Nous avons employé pour cela la presse, le public, la parole et des manuels classiques d’histoire habilement conçus. Nous avons inspiré l’idée qu’un condamné pour crime politique était un martyr, puisqu’il mourait pour l’idée du bien commun. Une telle réclame a multiplié le nombre des libéraux et grossi les rangs de nos agents de milliers de Gentils.

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Vingtième protocole

La science financière et les impôts

Je vais traiter aujourd’hui de notre programme financier que j’ai gardé pour la fin de mon rapport parce que c’est la question la plus difficile, celle qui sera la dernière clause de nos plans. Avant de discuter ce point, je veux vous rappeler ce que j’ai déjà dit plus haut, à savoir que toute notre politique repose sur ces chiffres.

Quand nous arriverons au pouvoir, notre gouvernement autocratique évitera, dans son propre intérêt, de faire peser de trop lourds impôts sur le peuple et ne perdra jamais de vue le rôle qu’il doit jouer : celui de père protecteur.

L’impôt sur les fortunes

Mais, comme l’organisation du gouvernement absorbera des sommes d’argent considérables, il est de toute nécessité de se procurer les fonds indispensables pour y subvenir. Il nous faudra donc employer de grandes précautions en élaborant cette question et voir que la charge des impôts soit justement répartie.

Notre souverain sera, grâce à une fiction légale, propriétaire de tous les biens, ce qui est facilement réalisable. Il pourra lever les sommes nécessaires pour régulariser la circulation de l’argent dans le pays.

Dès lors, le meilleur moyen de faire face aux dépenses du gouvernement sera l’établissement d’un impôt progressif sur la propriété. Ainsi les impôts seront couverts sans opprimer ni ruiner le peuple, et la charge qui incombera à chacun sera proportionnée à ce qu’il possédera.

Il faudra que les riches comprennent qu’il est de leur devoir de céder au gouvernement une part du surplus de leurs richesses, puisque le gouvernement leur garantit la possession paisible du reste de leurs biens et leur donne le droit de s’enrichir par des moyens honnêtes.

Je dis « honnêtes » parce que le contrôle de la propriété rendra le vol impossible au point de vue légal.

Comme cette réforme sociale est la principale garantie de la paix et qu’elle ne souffre aucun délai, nous devons la mettre au premier plan de notre programme.

Chaque fois que les impôts ont pesé sur les pauvres, la révolution s’en est suivie, au grand préjudice du gouvernement qui, en essayant de tirer de l’argent des pauvres, risque fort de n’en pas obtenir des riches.

L’impôt sur le capital diminuera l’accroissement de la fortune privée à laquelle, jusqu’ici, nous avons, à dessein, permis d’augmenter, pour qu’elle soit un contrepoids au gouvernement des Gentils et à leurs finances.

Un impôt progressif, réparti suivant la fortune de chacun, produira un revenu beaucoup plus important que ne le fait le système actuel de répartition égale pour tous. Ce système nous est, en ce moment, des plus favorables ; il engendre le mécontentement parmi les Gentils. [1]

La puissance de notre souverain reposera principalement sur ce fait qu’il sera la garantie de l’équilibre du pouvoir et de la paix perpétuelle du monde. Pour obtenir une telle paix, il est naturel que les capitalistes cèdent une partie de leurs revenus pour sauvegarder le gouvernement dans son action.

Les dépenses du gouvernement doivent être fournies par ceux qui peuvent le mieux les supporter et dont on peut tirer de l’argent.

Cette mesure éteindra la haine des pauvres pour les riches en qui ils reconnaîtront les auxiliaires financiers indispensables de l’État et les soutiens de la paix et du bien public ; car les classes pauvres comprendront que les riches fournissent les moyens de leur procurer les avantages sociaux.

Pour que les classes intelligentes qui, seules, payeront l’impôt, n’aient pas lieu de se plaindre outre mesure du nouveau système de répartition, nous leur soumettrons des comptes détaillés, dans lesquels nous indiquerons de quelle manière on emploie leur argent, sans qu’il soit fait mention, cela va sans dire, de ce qui sera attribué aux besoins particuliers du souverain et aux nécessités de l’administration.

Le souverain n’aura aucune propriété personnelle, puisque tout lui appartiendra dans l’État, car si l’on admettait que le souverain pût posséder une propriété privée, il semblerait que tout dans l’État ne fût pas sa propriété.

Les parents du souverain — sauf son héritier qui sera entretenu par l’État — devront servir l’État, soit comme fonctionnaires, soit dans un emploi quelconque, afin de conserver le droit de posséder ; le privilège d’être de sang royal ne leur vaudrait pas celui de vivre aux frais de l’État.

Principe de l’impôt progressif du timbre

Il y aura un droit de timbre progressif sur toutes les ventes, les achats et les successions.

Toute transaction qui ne porterait pas le timbre requis sera considérée comme illégale, et le premier propriétaire aura à payer à l’État un pourcentage sur ledit droit à compter du jour de la vente.

Toutes les reconnaissances de transactions devront être remises, chaque semaine, au contrôleur local des contributions, avec les noms et prénoms du nouveau et de l’ancien propriétaires, ainsi que leurs adresses permanentes.

Il sera nécessaire d’employer la même méthode pour toute transaction dépassant un certain chiffre, c’est-à-dire dépassant le chiffre moyen des dépenses quotidiennes. La vente des objets de première nécessité ne sera timbrée qu’avec un timbre ordinaire de valeur fixe.

Comptez seulement combien de fois le montant de cette taxe dépassera le revenu des gouvernements des Gentils.

L’argent doit circuler

L’État devra avoir en réserve un capital donné et, au cas où le produit des impôts excéderait cette somme, le surplus des rentrées serait mis en circulation. Ce reliquat sera employé à toutes sortes de travaux publics.

La direction de tels travaux serait confiée à un ministre d’État ; les intérêts des classes ouvrières seraient ainsi intimement liés à ceux de l’État et du souverain. Une partie du reliquat servirait encore à distribuer des primes aux inventeurs et aux producteurs.

Il est absolument essentiel de ne pas laisser dormir l’argent dans les banques de l’État, du moins au-delà de la somme nécessaire pour faire face à une dépense spéciale. L’argent est fait pour circuler, et toute congestion monétaire est fatale à la marche des affaires publiques ; l’argent est, en effet, comme l’huile, dans les rouages de l’État ; si l’huile devient trop épaisse, le mécanisme s’encrasse et la machine s’arrête.

Le fait d’avoir substitué, pour une large part, le papier à la monnaie courante vient de créer le malaise dont nous parlons et dont il est facile de saisir les conséquences.

Rôle de la Cour des Comptes

Nous instituerons aussi une Cour des Comptes qui permettra au souverain de connaître exactement les dépenses et les revenus du gouvernement. Toute la comptabilité sera scrupuleusement tenue à jour — excepté pour le mois courant et celui qui précède.

La seule personne qui ne saurait avoir d’intérêt à voler l’État est le souverain, puisqu’il en est le propriétaire. C’est pourquoi son contrôle coupera court à toute possibilité de coulage et de gaspillage.

Suppression des réceptions protocolaires

Toutes réceptions purement protocolaires, qui sont pour le souverain une telle perte de temps si précieux, seront supprimées, afin de lui laisser davantage de loisirs pour s’occuper des affaires de l’État. Dans notre gouvernement, le souverain ne sera pas entouré de courtisans, qui, en général, font la cour au monarque par amour du faste, mais qui n’ont, au fond du cœur, que leur intérêt propre et non le désir du bien public.

L’origine des crises économiques

Nous n’avons réussi à faire éclore toutes les crises économiques, si habilement préparées par nous dans les pays des Gentils, qu’en retirant l’argent de la circulation. L’État se trouve obligé, pour ses emprunts, de faire appel aux grosses fortunes, qui sont congestionnées par le fait que l’argent a été retiré au gouvernement. Ces emprunts constituent une lourde charge pour les États qui sont obligés de payer des intérêts et qui se trouvent ainsi obérés.

La concentration de la production par le capitalisme a sucé jusqu’à la dernière goutte toute la force productrice, et, avec elle, toute la richesse de l’État.

La circulation de l’argent, problème vital

L’argent ne peut, actuellement, satisfaire tous les besoins des classes ouvrières, parce qu’il n’y en a pas assez pour circuler partout.

Il faut que l’émission de la monnaie courante corresponde à l’importance de la population, et, du premier jour de leur naissance, les enfants doivent être comptés comme des unités de plus à satisfaire. La révision de la quantité de monnaie mise en circulation doit être faite de temps à autre ; c’est une question vitale pour le monde entier.

Condamnation de l’étalon or

Vous savez, je pense, que l’étalon or a été la perte de tous les États qui l’ont adopté, parce qu’il ne peut satisfaire tous les besoins des populations, d’autant plus que nous avons fait tous nos efforts pour obtenir son accaparement et le faire retirer de la circulation.

La monnaie future

Notre gouvernement mettra en circulation la quantité de monnaie en proportion avec la force ouvrière du pays, et cette monnaie sera en papier ou même en bois.

Nous émettrons une quantité de monnaie suffisante pour que chacun de nos sujets puisse en avoir suffisamment, ajoutant à chaque naissance et diminuant à chaque décès la somme correspondante.

Les comptes du gouvernement seront tenus par des gouvernements locaux séparés et par des bureaux provinciaux.

Faites ce que je dis

Pour qu’il ne puisse y avoir de retards dans le paiement des dépenses de l’État, le souverain lui-même donnera des ordres fixant les dates des paiements. Ainsi disparaîtra le favoritisme qui existe, dans certains ministères des finances, à l’égard d’autres ministères.

Les comptes des revenus et des dépenses seront tenus ensemble pour qu’ils puissent toujours être comparés.

Les plans que nous ferons pour réformer les institutions financières des Gentils seront présentés de telle manière qu’ils n’attireront jamais leur attention. Nous indiquerons la nécessité de réformes comme provenant de l’état de désordre auquel ont atteint les finances des Gentils. Nous montrerons que la première raison de ce mauvais état des finances provient de ce qu’au début de l’année financière on commence par faire une évaluation approximative du budget dont l’importance augmente chaque année, parce que, tel qu’il est, il suffit à peine pour aller jusqu’à la fin du premier semestre ; on propose une révision, on ouvre de nouveaux crédits, qui, généralement, sont absorbés au bout de trois mois ; on vote alors un budget supplémentaire, et, pour boucler le budget, il faut encore voter des crédits pour sa liquidation. Le budget de l’année est basé sur le chiffre des dépenses de l’année précédente ; or, il y a, chaque année, un écart de 50 % entre la somme nominale et la somme perçue, ce qui fait qu’au bout de dix ans le budget annuel a triplé. C’est à cette façon de procéder, tolérée par les gouvernements insouciants des Gentils, que leurs réserves ont été taries. Aussi, lorsque sont venus les emprunts, leurs caisses se sont vidées et ils ont été sur le point de faire banqueroute.

Vous comprendrez aisément que nous n’adopterons pas cette manière de conduire les affaires financières que nous avons conseillée aux Gentils.

Les emprunts, faiblesse de l’État

Chaque emprunt prouve la faiblesse du gouvernement et son incapacité de comprendre ses propres droits. Tout emprunt, comme l’épée de Damoclès, est suspendu sur la tête des gouvernants, qui, au lieu de lever directement l’argent dont ils ont besoin en établissant des impôts spéciaux, s’en vont, chapeau bas, chez nos banquiers.

Les emprunts étrangers sont comme des sangsues : on ne peut les détacher du corps de l’État, il faut qu’elles tombent d’elles-mêmes, ou bien que le gouvernement réussisse à s’en débarrasser. Mais les gouvernements des Gentils n’ont aucun désir de secouer ces sangsues ; bien au contraire, ils en accroissent le nombre, se condamnant ainsi à mort par la perte de sang qu’ils s’infligent. A tout prendre, un emprunt étranger est-il autre chose qu’une sangsue ? Un emprunt est une émission de valeurs d’État qui comporte l’obligation de payer les intérêts de la somme empruntée suivant un taux donné. Si l’emprunt est émis à 5 %, au bout de vingt ans l’État aura déboursé, sans aucune nécessité, une somme égale au montant de l’emprunt, et cela pour le simple paiement des intérêts. Au bout de quarante ans, cette somme aura été déboursée deux fois, et trois fois au bout de soixante ans, l’emprunt lui-même demeurant impayé.

D’après ce calcul, il est évident que de tels emprunts, sous le régime actuel des impôts (1901), arrache ses derniers centimes au pauvre contribuable, et cela pour payer les intérêts aux capitalistes étrangers, auxquels l’État emprunte l’argent. L’État ferait bien mieux de recueillir les sommes nécessaires en levant un impôt qui ne le grèverait pas d’intérêt à payer.

Tant que les emprunts furent nationaux, les Gentils faisaient tout simplement passer l’argent des pauvres dans la poche des riches ; mais, lorsque, à force de corruption, nous eûmes acheté les agents nécessaires, les emprunts étrangers furent substitués aux emprunts nationaux, et toute la richesse des États se rua dans nos coffres, si bien que les Gentils en vinrent à nous payer une sorte de tribut.

Par leur négligence dans la conduite des affaires de l’État, ou par la vénalité de leurs ministres, ou par leur ignorance des choses financières, les souverains des Gentils ont rendu leurs pays à tel point débiteurs de nos banques qu’ils ne pourront jamais payer leurs dettes. Vous devez comprendre quelles peines nous a coûté l’établissement d’un tel état de choses.

Les futurs emprunts d’État

Dans notre gouvernement, nous aurons grand soin qu’il ne puisse se produire d’arrêt dans la circulation de l’argent ; nous n’aurons donc pas de ces emprunts d’État, sauf un seul consistant en bons du Trésor, émis à 1 % ; ce faible pourcentage n’exposant pas l’État à être saigné par les sangsues.

Le droit d’émettre des valeurs appartiendra exclusivement aux sociétés commerciales.

Celles-ci n’auront aucune difficulté à payer les intérêts sur leurs bénéfices parce qu’elles empruntent de l’argent pour leurs entreprises commerciales, tandis que l’État ne peut tirer aucun bénéfice de ses emprunts, puisqu’il ne les fait que pour dépenser l’argent qu’il en reçoit.

L’État deviendra créancier

L’État achètera, lui aussi, des valeurs commerciales ; il deviendra, à son tour, un créancier au lieu d’être débiteur et de payer tribut comme il le fait de nos jours. Ceci mettra fin à l’indolence et à la paresse qui nous rendaient service tant que les Gentils étaient indépendants, mais qui seraient honnies dans notre gouvernement.

La faillite, seule issue pour les non-juifs

Le vide qui existe dans le cerveau purement bestial des Gentils est suffisamment prouvé par le fait qu’ils ne comprennent pas qu’en nous empruntant de l’argent ils auront, un jour ou l’autre, à soustraire des ressources du pays le capital emprunté avec ses intérêts. Il aurait été plus simple de prendre, tout de suite, l’argent des leurs, auxquels ils n’auraient pas eu à payer d’intérêts. Voilà qui prouve notre génie et le fait que notre peuple a été choisi par Dieu. Nous avons si bien présenté les choses que les Gentils ont cru qu’il y avait pour eux un bénéfice à tirer des emprunts.

Nos calculs, que nous exposerons en temps voulu et qui ont été élaborés au cours des siècles, tandis que les Gentils gouvernaient, différeront des leurs par leur extrême clarté et convaincront le monde des avantages de nos plans nouveaux. Ces plans mettront fin aux abus qui nous ont permis de nous rendre maîtres des Gentils et que nous ne tolérerons pas sous notre règne. Notre budget sera compris de telle façon qu’il sera impossible au souverain, comme au plus petit employé, de distraire la moindre somme d’argent sans être vu, ou de lui donner un tout autre emploi que celui qui a été prévu.

Il est impossible de gouverner avec succès si l’on n’a pas un plan fixe bien défini. Les chevaliers et les héros eux-mêmes périssent s’ils s’aventurent dans un chemin sans savoir où il conduit et s’ils partent en voyage sans s’être convenablement approvisionnés.

Les souverains des Gentils, encouragés par nous à abandonner leurs devoirs, pour ne penser qu’à paraître, à recevoir fastueusement et à se divertir de toute manière, nous ont servi d’écran pour dissimuler nos intrigues.

Les rapports de leurs partisans, envoyés pour représenter le souverain en public, étaient faits, en réalité, par nos agents. Ces rapports étaient toujours rédigés de façon à plaire aux souverains à l’esprit borné.

On ne manquait pas de les assaisonner de projets variés d’économie future. Ils auraient pu demander : « Comment pourrait-on économiser ? Serait-ce par de nouveaux impôts ? »

Mais ils ne posaient aucune question semblable aux lecteurs de nos rapports.

Vous savez vous-mêmes à quel chaos financier ils ont abouti, par leur propre négligence ; ils ont fait banqueroute, en dépit de tous les durs efforts de leurs sujets.


  1. (Remarquer que cette conférence eut lieu en 1901.) (Note du texte.)

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Vingt et unième protocole

Mécanisme des emprunts nationaux

Je veux maintenant reprendre le sujet de notre dernier entretien et vous donner une explication détaillée sur les emprunts nationaux. Je ne parlerai plus des emprunts étrangers, parce qu’ils ont rempli nos coffres de l’argent des Gentils, et encore parce que notre gouvernement universel n’aura pas de voisins à qui emprunter d’argent.

Nous avons employé la corruption des hauts fonctionnaires et la négligence des souverains des Gentils pour faire verser à l’État deux et trois fois l’argent par nous avancé, et dont, en réalité, il n’avait pas besoin. Qui pourrait en faire autant à notre égard ? Je passe donc aux détails sur les emprunts nationaux.

En annonçant l’émission d’un emprunt national, le gouvernement ouvre une souscription. Pour que les valeurs émises soient à la portée de tous, elles sont à très bas prix. Les premiers souscripteurs peuvent acheter au-dessous du pair. Le second jour, le prix augmente, pour donner l’impression que tout le monde se les arrache.

Quelques jours plus tard, les coffres du Trésor sont pleins de l’argent souscrit surabondamment. (Pourquoi continue-t-on de prendre l’argent lorsque l’emprunt est couvert et au-delà ?) La souscription est, évidemment, bien supérieure à la somme inscrite pour l’emprunt ; c’est là qu’est tout le succès : le public a toute confiance dans le gouvernement !

Les dettes d’État et les impôts

Mais, quand la farce est jouée, il ne reste plus que le fait d’une énorme dette à payer. Et, pour en servir les intérêts, il faut que le gouvernement ait recours à un nouvel emprunt qui n’annule pas la dette de l’État mais qui l’augmente, tout au contraire. Lorsqu’il ne lui est plus possible d’emprunter, l’État lève de nouveaux impôts pour arriver à payer les intérêts de ses emprunts. Ces impôts ne sont pas autre chose que des dettes qui couvrent d’autres dettes.

Les conversions d’emprunts

Nous arrivons alors aux conversions d’emprunts, mais ces conversions ne font que diminuer la somme d’intérêts à payer, sans éteindre la dette. De plus, on ne peut les faire qu’avec le consentement des créanciers. Lorsqu’on annonce ces conversions, on laisse le droit aux créanciers de les accepter ou non, et, dans ce dernier cas, ils peuvent retirer leur argent. Si tout le monde retirait son argent, l’État se trouverait pris dans ses propres filets et ne pourrait satisfaire toutes les demandes. Par bonheur pour les gouvernements, les Gentils n’entendent pas grand’chose aux questions financières, et ils ont toujours préféré consentir à une diminution de leurs valeurs et à une réduction des intérêts, plutôt que de risquer de nouveaux placements : c’est ainsi qu’ils ont souvent aidé l’État à se libérer de ses dettes s’élevant, dans certains cas, à plusieurs millions.

Les Gentils n’oseraient pas opérer de même pour les emprunts étrangers, sachant très bien que nous exigerions alors tous nos capitaux.

Ne pas éveiller la méfiance du peuple

En agissant de la sorte, le gouvernement admettrait ouvertement son insolvabilité, ce qui montrerait au peuple que ses intérêts n’ont rien de commun avec ceux de l’État. J’attire tout particulièrement votre attention sur ce point, comme sur le suivant.

La consolidation des emprunts nationaux

Tous les emprunts nationaux sont, actuellement, consolidés par ce qu’on appelle des emprunts provisoires, dont l’échéance est de courte durée. Ces emprunts sont couverts au moyen de dépôts dans les banques d’État ou à la Caisse d’épargne. Cet argent étant à la disposition de l’État pendant un temps considérable, il est employé à payer les intérêts des emprunts étrangers, et le gouvernement remplace l’argent qu’il prend dans ces banques par des valeurs d’État. Ce sont ces valeurs qui couvrent tous les déficits dans les coffres des gouvernements des Gentils.

Détruire le marché des valeurs

Toutes ces opérations frauduleuses disparaîtront lorsque notre souverain montera sur le trône universel. Nous détruirons également le marché des valeurs, parce que nous ne permettrons pas que notre prestige puisse être ébranlé par la hausse ou la baisse de nos fonds, dont la valeur nominale sera fixée par la loi, sans possibilité de fluctuation. La hausse est la cause de la baisse, et c’est par les hausses que nous sommes arrivés à discréditer les fonds publics des Gentils.

Monopoliser les affaires commerciales

Nous substituerons aux marchés des valeurs d’énormes administrations d’État, dont le service consistera à taxer, suivant les ordres reçus, les entreprises commerciales. Ces administrations seront à même de lancer sur le marché des millions d’actions commerciales ou de les acheter en un seul jour. Toutes les affaires commerciales seront ainsi entre nos mains.

Vous pouvez imaginer quelle force sera la nôtre !

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Vingt-deuxième protocole

Nos plans secrets

Dans tout ce que je vous ai dit jusqu’ici, j’ai cherché à vous faire un tableau exact du mystère des événements actuels et de ceux du passé ; tous voguent au gré des flots du Destin, et nous en verrons le résultat dans un avenir prochain. Je vous ai montré nos plans secrets mis à exécution dans nos rapports avec les Gentils, puis notre politique financière.

Je n’ai plus que quelques mots à ajouter.

L’or est entre nos mains

La plus grande force des temps présents est concentrée entre nos mains : c’est l’or. En deux jours, nous pouvons en faire sortir de nos trésors secrets n’importe quelle somme.

Est-il nécessaire, après cela, de prouver que notre gouvernement est voulu par Dieu ?

Est-il admissible qu’avec d’aussi vastes richesses nous ne soyons pas capables de prouver que tout l’or accumulé pendant tant de siècles ne nous soit une aide pour faire triompher notre vraie cause pour le bien, c’est-à-dire pour la restauration de l’ordre sous notre gouvernement ?

Peut-être faudra-t-il employer la violence, mais cet ordre sera définitivement établi.

Nous prouverons que nous sommes les bienfaiteurs qui avons rendu au monde torturé la paix et la liberté perdues. Nous donnerons au monde l’occasion de ressaisir cette paix et cette liberté, mais à une condition expresse : celle d’adhérer strictement à nos lois. De plus, nous rendrons évident à tous que la liberté ne consiste pas dans la dissolution, ni dans le droit de faire tout ce qui plaît ; que la position de la puissance d’un homme ne lui confère pas le droit de proclamer des principes destructeurs comme la liberté de religion, l’égalité ou autres idées analogues. Nous démontrerons clairement que la liberté individuelle ne donne pas le droit de s’agiter ou d’exciter les autres par des discours ridicules adressés aux masses en délire. Nous enseignerons au monde que la vraie liberté consiste seulement dans l’inviolabilité de la personne et de la propriété de ceux qui adhèrent à toutes les lois de la vie sociale, que la position d’un homme dépendra de sa conception des droits d’autrui et que sa dignité lui défend d’avoir sur lui-même des idées fantastiques.

Ne céder devant aucun droit

Notre domination sera glorieuse parce qu’elle sera forte et qu’elle gouvernera et guidera, sans se mettre à la remorque des chefs de la populace ou d’orateurs, quels qu’ils soient, clamant des paroles insensées qu’ils appellent de grands principes et qui ne sont, en réalité, que des utopies. Notre puissance sera l’organisatrice de l’ordre, principe du bonheur public.

Le prestige de cette puissance lui attirera une adoration mystique, en même temps que l’assujettissement de toutes les nations. Une vraie puissance ne doit céder devant aucun droit, pas même devant celui de Dieu. Personne n’osera s’en approcher avec l’intention de la diminuer, ne fût-ce que d’un fil.

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Vingt-troisième protocole

Combattre le luxe

Pour que les hommes s’habituent à nous obéir, il faut qu’ils soient élevés dans la simplicité ; c’est pourquoi nous réduirons la production des objets de luxe. De cette façon, nous imposerons aussi les bonnes mœurs que viennent corrompre les rivalités engendrées par le luxe.

Encourager le travail

Nous encouragerons le travail manuel pour faire du tort aux manufactures privées.

La nécessité de telles réformes se manifeste dans ce fait que les grands usiniers incitent souvent leurs ouvriers contre le gouvernement, peut-être même sans s’en douter.

Le problème du chômage

Le peuple employé dans les industries locales ne sait pas ce que c’est que le « chômage » ; c’est ce qui l’attache à l’ordre existant et lui fait soutenir le gouvernement ; mais il n’y a pas de plus grand danger pour le gouvernement que le chômage.

Pour nous, le chômage aura terminé son œuvre lorsque, par lui, nous aurons obtenu le pouvoir.

L’ivrognerie sera également prohibée comme un crime de lèse humanité et punie comme tel, car l’alcool ravale l’homme au niveau de la bête.

Les nations ne se soumettent aveuglément qu’à un pouvoir fort, absolument indépendant, ayant en main une épée pour se défendre contre toute insurrection sociale.

Pourquoi exigeraient-elles que leur souverain soit un ange ? Il faut qu’il soit la personnification de la force et de la puissance.

Le monde actuel sombrera dans l’anarchie

Un chef doit surgir : il supprimera les gouvernements existants que faisait vivre une foule dont nous avons amené la démoralisation en la jetant dans les flammes de l’anarchie.

Le chef en question commencera par éteindre ces flammes qui jaillissent sans cesse de tous côtés.

Pour obtenir un tel résultat, il devra détruire toutes les sociétés capables d’allumer l’incendie, même s’il doit pour cela répandre son propre sang. Il devra former une armée bien organisée qui combattra, sans trêve, l’infection de l’anarchie, véritable poison pour un gouvernement.

Notre roi sera l’élu de Dieu

Notre souverain sera l’élu de Dieu, avec la mission de détruire toutes les idées provenant de l’instinct et non de la raison, de la brutalité et non de l’humanité. Ces idées sont à l’ordre du jour, couvrant de la bannière du droit et de la liberté leurs rapines et leurs violences.

De telles idées ont détruit toutes les organisations sociales, préparant ainsi le règne du roi d’Israël.

Mais leur rôle sera fini lorsque commencera le règne de notre souverain. C’est alors qu’il faudra les balayer pour purifier de toute souillure le chemin de notre roi.

Nous pourrons alors dire aux nations : « Priez Dieu et courbez-vous devant Celui qui est marqué du sceau des prédestinés et dont Dieu Lui-même guide l’étoile, afin que nul autre que Lui ne puisse libérer l’humanité de tout péché. »

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Vingt-quatrième protocole

Comment affermir la domination de la dynastie de David

Nous allons parler, maintenant, de la manière dont nous affermirons la dynastie de David pour qu’elle puisse durer jusqu’à la fin des temps.

Notre procédé consistera particulièrement dans les mêmes principes qui valurent à nos Sages le gouvernement des affaires du monde, c’est-à-dire la direction de l’éducation de toute la race humaine.

Plusieurs membres de la famille de David prépareront des rois et leurs successeurs, qui seront élus non par droit d’hérédité, mais d’après leur valeur. Ces successeurs seront initiés à nos mystères politiques secrets et à nos plans de gouvernement, en prenant toute précaution pour que nul autre ne puisse les connaître.

De telles mesures seront nécessaires, afin que tout le monde sache que seuls sont capables de gouverner ceux qui ont été initiés aux mystère de l’art politique. Ce n’est qu’à ces hommes seuls qu’on apprendra comment il faut appliquer nos plans dans la pratique, en se servant de l’expérience des siècles passés. On les initiera aux conclusions à déduire de toutes les observations qu’ils pourront faire sur notre système politique et économique et à toutes les sciences sociales. En un mot, on leur dira le véritable esprit des lois qui ont été établies par la nature elle-même pour gouverner l’humanité.

Plus d’hérédité naturelle

Les successeurs directs du souverain sont écartés si, pendant leur éducation, on s’aperçoit qu’ils sont frivoles ou trop sensibles, ou s’ils montrent quelque autre tendance susceptible de nuire à leur puissance ou de les rendre incapables de gouverner et d’être même un danger pour le prestige de la couronne.

Nos Sages ne confieront les rênes du gouvernement qu’à des hommes capables de régner avec fermeté, au risque peut-être d’être cruels.

En cas de maladie ou de perte d’énergie, notre souverain sera obligé de passer les rênes du gouvernement à tel membre de sa famille qui se serait montré plus capable que lui.

Les plans du roi pour le présent et, plus encore, pour l’avenir ne seront même pas connus de ceux que l’on appellera ses conseillers les plus intimes.

Notre roi et ses trois conseillers

Seul notre souverain et ses trois initiateurs connaîtront l’avenir.

Notre roi, incarnation du Destin

Le peuple croira reconnaître le Destin lui-même et toutes ses voies humaines dans la personne du souverain qui gouvernera avec une fermeté inébranlable, exerçant son contrôle sur lui-même et sur l’humanité. Personne ne connaîtra les intentions du souverain quand il donnera ses ordres ; nul n’osera donc entraver sa course mystérieuse.

Il faut, naturellement, que notre souverain ait un cerveau capable d’exécuter nos plans. Il ne montera donc sur le trône que lorsque ses facultés intellectuelles auront été vérifiées par nos Sages.

Pour s’assurer l’amour et la vénération de tous ses sujets, notre souverain devra souvent leur adresser la parole en public. Les deux puissances, celle du peuple et celle du souverain, s’harmoniseront au contact, au lieu de rester séparées, comme chez les Gentils, où l’une regardait l’autre avec terreur.

Il nous fallait maintenir ainsi ces deux puissances dans cet état de terreur mutuelle, pour qu’une fois séparées elles tombassent dans nos mains.

Notre souverain doit être irréprochable

Le roi d’Israël ne devra pas être dominé par ses passions, particulièrement par la sensualité. Il ne laissera pas dominer les instincts animaux qui affaibliraient ses facultés mentales. La sensualité, plus que toute autre passion, détruit, fatalement, toutes les facultés de l’intelligence et de la prévoyance ; elle dirige la pensée des hommes vers le plus mauvais côté de la nature humaine.

La Colonne de l’Univers, en la personne du Gouverneur du Monde, issu de la Sainte Race de David, doit renoncer à toutes passions pour le bien de son peuple.

Notre souverain doit être irréprochable.

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