Lien

A la suite des civilisations grecque et romaine au temps de l’Antiquité, la civilisation occidentale exerce aujourd’hui, grâce à l’universalisation des idéaux et valeurs, d’ascendance européenne et nord-américaine, une influence quasi-hégémonique sur toutes les autres cultures, idéologies et traditions étrangères (Katzenstein, 2010 ).

Sans vouloir en effet minimiser l’importance des variables géostratégiques matérielles dans le maintien du système de domination mondiale, la civilisation occidentale, en tant que modèle de « conception idéelle » du monde, a su maintenir, depuis plus d’un demi-millénaire, une suprématie absolue sur le reste des 2/3 de l’humanité grâce surtout au contrôle exclusif exercé par les élites de ces Etats sur le système universel de construction de la pensée.

Le but de ce texte est justement de démontrer que l’enseignement, la pédagogie et les recherches en sciences sociales sont idéologiquement instrumentalisées par les élites politico-académiques occidentales, afin d’assoir et pérenniser une civilisation hégémonique, grâce à l’usage deux mécanismes institutionnels : les instruments de production du savoir scientifique et les instruments de validation des résultats des recherches scientifiques.

I.- Les instruments de production du savoir scientifique

En raison de l’impact que peut avoir le système de production de la connaissance sur l’évolution d’une d’une société, les élites politiques ont toujours cherché à avoir un certain contrôle « ex-ante » sur la production académique et scientifique. En général, trois types de leviers sont utilisés pour contrôler ou orienter de manière apriori la production de la connaissance : « la menace de la censure », « l’appât du financement » et l’« infiltration gouvernementale ».

a) La Menace de la censure

Depuis l’époque Antique, la richesse de la production intellectuelle a toujours participé à l’expression d’une civilisation florissante. Conséquemment à ce fait, les élites dirigeantes des sociétés, dites civilisées, n’avaient pas tardé à accorder un intérêt particulier à la production du savoir académique dès 1450, lorsque l’invention de l’imprimerie commença à offrir aux masses la possibilité d’accéder à la connaissance et l’opportunité de diffuser les œuvres philosophiques et scientifiques à l’étranger.

Cependant, la nécessité de lutter contre les doctrines hérétiques, les idées révolutionnaires ou les thèses non conformistes ont conduit les pouvoirs publics à vouloir exercer dès le début du XIVème siècle un contrôle politique ou religieux systématique sur les premiers outils du savoir, c’est-à-dire, les livres et les textes écrits. D’ailleurs, l’histoire fourmille d’exemples de savants ou de philosophes qui ont été persécutés par l’Etat ou l’église à cause du fait que leurs œuvres aient exprimé des vues contraires à la pensée scientifique dominante de l’époque. Ce fut notamment le cas de :

- Siger de Brabant et Boèce de Dacie : professeurs à la faculté des arts de Paris qui furent condamnés comme hérétiques en 1277 et chassés de l’université, pour avoir soutenu une doctrine dite de « double vérité » face à la pensée théologique de l’époque (Sassen, 1931 ) ;

- Galileo Galilei : qui fut condamné par l’Eglise en 1633 pour avoir affirmé, contrairement au géocentrisme dominant de l’époque, la thèse de l’héliocentrisme, c’est-à-dire que la Terre était ronde et tournait autour du soleil (Faiduiti, 2010 🙂 ;

- Karl Marx : philosophe et socialiste allemand, rendu célèbre par son livre, Le Capital et qui a dû s’exiler en 1848 en Angleterre, en raison de persécutions, liées à ses écrits antisystèmes (…) ;

Evidemment, même si aujourd’hui la production intellectuelle n’est, certes, plus soumise dans les sociétés démocratiques occidentales à une censure systématique et arbitraire, elle continue tout de même d’être politiquement et idéologiquement influencée par d’autres procédés occultes afin de servir des intérêts hégémoniques.

b) L’appât du financement

Depuis le milieu du XXème siècle, le pouvoir fédéral américain ne cesse d’exercer, à travers ses mécanismes de financement, une influence énorme dans l’orientation de certaines disciplines d’enseignements dans les grandes universités, ainsi que dans la production du savoir en sciences sociales. En effet, en dépit de leur statut juridique, majoritairement privé, les universités américaines n’arrivent en moyenne à collecter que seulement 36% de leur budget total des droits de scolarité des étudiants.

Cela dit, en dehors d’un montant de 9% du budget collecté auprès de riches particuliers, d’anciens étudiants ou des intérêts du capital placé en bourse sous forme d’actions et d’obligations (endowment), le gouvernement fédéral apporte une contribution financière s’élevant à 45% de leur budget total, à partir d’injection de fonds directs ou de contrats de recherche passés avec les grands organismes fédéraux (Chiappori, 2011).

En outre, malgré le fait que les secteurs « R&D » américaine sont majoritairement financés par des firmes ou industries privées, il ne s’agit quasiment que de la recherche « appliquée ». Le plus grand effort en matière de recherche « fondamentale » n’est assuré que par le gouvernement fédéral, qui distribue, à travers la NSF (National Science foundation), plus de 80% des budgets alloués au fonctionnement global du secteur d’enseignement, soit 5,934 milliards de dollars sur un total de 7,172 milliards (NSF, 2015).

Au terme de ce partenariat « public/privé » florissant, les grands universités et centres de recherche aux États-Unis finiront par se transformer en de véritables « niches institutionnelles » pour la promotion de savoir technocratique au profit du gouvernement américain (Medvetz, 2009). C’est justement le cas de la « Ivy League », c’est-à-dire, du groupe des huit (8) universités privées les plus prestigieuses du Nord’ Est des Etats-Unis, dont, Havard, Yale, Colombia, Princeton, University of Pennsylvania, Cornell, Brown University et Dormouth College et des instituts de recherche, tels, le « Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences », l’« Institute for Government Research », le « Council on Foreign Relations », l’« Institute for Policy Studies », le « Committee for Economic Development », le « Center for Strategic and International Studies » (…).

c) L’infiltration du gouvernement

En dépit du fait que la révolution du « behavioralisme » survenue dans les années 1950 aux États-Unis, ambitionnait d’accéder à plus de scientificité dans les recherches en sciences sociales, de nombreux chercheurs-universitaires de renom ont été néanmoins obligés de se mettre au service des intérêts du gouvernement américain.

Comme preuve, le « Center for international studies » du MIT, intégrant des chercheurs internationaux, tel, Walt Whitman Rostow, Lucian W. Pye, Ithiel de Sola Pool (…) s’était finalement révélé être l’aboutissement d’un projet du Département d’Etat, baptisé, « Project Troy ». Ce projet conçu au cours de la première décennie de la Guerre froide visait à conjuguer les efforts de chercheurs de disciplines académiques variées, en vue de produire des théories fiables sur la réalité au-delà du rideau de fer (Needell, 1993).

Plus tard, en 1967, des informations de la presse, confirmées peu après par le Chef de la CIA d’alors, ont révélé que le prestigieux centre de recherche européen, dénommé, « Congrès pour la liberté et la culture », ainsi que la revue « Preuves », tous deux dirigés par Raymond Aron, avait été infiltré par des idéologues à la solde de la CIA.

Mieux encore, la Commission trilatérale non-gouvernementale fondée en 1973 par le « groupe Bilderberg », dans le but de promouvoir une coopération politique et économique entre la « Triade » (l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie-Pacifique), a publié en 1975 un Rapport co-écrit par Samuel Huntington, titré « The Crisis of Democray ». Ce Rapport décrivait comment le gouvernement américain n’avait pas cessé de manipuler le savoir académique et le modèle d’apprentissage des sciences sociales et humaines au sein des universités américaines, afin d’éviter que les masses ne s’allient (comme ce fut le cas au cours des crises sociales de 1919) pour remettre en cause les intérêts stratégiques des dirigeants (Trilateral Repport, 1975).

Plus récemment encore, Thomas Medvetz devait avouer au terme d’un article publié en 2009 dans la Revue scientifique « Acte de la Recherche en sciences sociales », titré « Les Think tanks aux États-Unis… » que le partenariat public-privé dans le domaine de la recherche universitaire est loin d’être équitable, du fait que « ce projet requis les services de producteurs de savoirs prêts à adapter leur production intellectuelle aux règles en vigueur dans le champ politique. L’auteur ajouta que cette subordination des intellectuels orientés vers les intérêts des tenants du pouvoir politique et économique s’est accrue après 1970, lorsque ces think tanks sont devenus l’outil privilégié d’élites désireuses d’augmenter leur capacité de production intellectuelle et de contrôler les conditions du débat public… (Medvetz, 2009 ) ».

II.- Les mécanismes de validation des résultats des recherches scientifiques

Les outils de production de la connaissance, tels les centres et instituts de recherche, les revues spécialisées, les universités (…) ne suffisent pas à eux seuls pour consacrer le succès d’un paradigme, d’une théorie ou d’un savoir académique nouveau. Il est indispensable que la valeur scientifique de la nouvelle connaissance produite soit entérinée et reconnue par les « pairs », c’est-à-dire, les membres de la communauté scientifique opérant dans le même champ académique considéré.

C’est justement ce système de validation « ex-post » qui expliqua que les travaux sur l’héliocentrisme de Galileo furent malheureusement longtemps rejetés au profit de la thèse de géocentrisme stable, que consacra le courant traditionnel ou que la théorie de la relativité de Einstein énoncée depuis 1905 a dû attendre jusqu’en 1919 pour se voir reconnaitre le statut de théorie scientifique (Gerini, 2016).

Pourtant, nous devons aussi reconnaitre que malgré ces cas de censure injustifiés, la fonction de validation de la connaissance n’est pas en soi une mauvaise chose, vu qu’elle oblige les membres de la communauté scientifique à respecter les codes et les règles de fonctionnement de la science et permet d’éviter les risques de charlatanisme ou les dérives d’ordre éthique. Là où le bât blesse, c’est lorsque ce processus de validation qui est censé assurer le progrès scientifique, se retrouve confisqué par les élites universitaires des puissances occidentales, à travers des mécanismes de promotion et de légitimation du savoir, tels la puissante Association américaine de science politique (APAS) et sa filière de publication scientifique, la Revue américaine de science politique (APRS).

En effet, ces deux outils de promotion du savoir, composés par une bureaucratie conservatrice, affichent traditionnellement un parti-pris dogmatique en faveur de l’ontologie « naturaliste » et de l’« épistémologie » positiviste, excluant ou délégitimant toute autre courant théorique ou méthodologique s’écartant du modèle « meanstream ».

En outre, dans le souci de maintenir leur contrôle sur l’identité et l’orientation des sciences sociales et s’assurer que la nature occidentalo-centriste de leur pédagogie d’enseignement permettra toujours d’influencer les mentalités et le destin des autres peuples, l’« establishment politico-académique » occidental ne cesse de s’organiser en divers comités élitistes, tel que, « comité d’éthique », « comité de sélection » ou « communauté épistémique ».

Sur la base de ce système de « réseautage » restreint qui exerce un monopole quasi-rigoureux sur les critères d’évaluation des projets de recherche, ainsi que sur les critères de validation des résultats, l’élite scientifique conservatrice s’est empressée de mettre en place trois stratégies de « délégitimation » pour s’opposer à tout type de savoir qu’elle jugerait « hérétique ou séditieux », dont, une stratégie de « Marginalisation », une stratégie de « Disqualification » et une stratégie d’« Assimilation ».

1.- La stratégie de Marginalisation

Ce procédé est destiné à empêcher catégoriquement toute possibilité d’expression et de diffusion crédible de tout paradigme, thèse, doctrine ou idéologie qui ne cadre pas avec la pensée « meanstream » ou qui serait trop étrangère à l’approche orthodoxe d’acquisition de la connaissance en sciences sociales.

En d’autres termes, la stratégie de marginalisation veut s’opposer radicalement à la reconnaissance « ex-post » et à la validation de tout résultat de recherche idéologiquement réformateur ou de toute nouvelle approche théorique dissidente qui tendrait soit à remettre en cause le paradigme préexistant soit plus modestement à limiter la « validation externe » de celui-ci. Pour mettre ainsi en œuvre cette stratégie de marginalisation du savoir « alternatif », les élites politiques et intellectuelles des pays occidentaux s’accordent à utiliser alternativement deux techniques particulières : le « refus du débat » ou le « theoretical containement ».

a) La technique du « refus du débat »

Il s’agit d’une forme de « censure passive » destinée à exclure les penseurs ou chercheurs, partageant des théories jugées irrecevables dans les schémas de pensée officiels de tout espace d‘échange et de dialogue avec le courant traditionnel. Ce refus pour l’élite académique conservatrice de débattre avec les représentants d’autres courants hétérodoxes vise à empêcher que ces derniers ne puissent bénéficier soit d’un espace médiatique susceptible de donner échos à leurs travaux soit d’un auditoire de jeunes chercheurs risquant d’être séduits et de devenir les disciples du nouveau paradigme émergeant.

Evidemment dans leur tentative délibérée de museler la parole scientifique et de réprimer passivement les opinions contraires, les élites académiques occidentales s’interdisent de « citer » dans leurs propres écrits ou travaux les auteurs ou les recherches jugés séditieux, dans le but ne pas créer des opportunités de débat et de ne pas alimenter la curiosité intellectuelle autour du nouveau courant. De même, s’entendent-elles pour exclure les représentants de la nouvelle école à prendre part à des colloques scientifiques internationaux, ainsi qu’à des conférences académiques de restitution.

b) La technique du « theoretical containement »

Cette technique a pour objectif d’empêcher aux adeptes du courant théorique émergeant de bénéficier du financement de l’Etat ou de la générosité de certains grands instituts, universités ou fondations en rapport avec l’Etat. Dans ce cas, la technique du « theoretical containement » va plus loin que celle du « refus de débat », dans le sens qu’elle se fonde sur une « censure active » de la nouvelle approche théorique, à travers des mécanismes de discrimination financière étatiques ou quasi-étatiques.

En effet, sachant que la productivité des chercheurs dépend des moyens financiers dont ils peuvent bénéficier pour exécuter leur protocole de recherche, l’usage de la technique du « theoretical containement » permettra de confiner les adeptes de la nouvelle approche dans un inconfort matériel, tel qu’ils seraient à l’avenir incapables de réaliser de nouvelles recherches pour consolider les bases de leur théorie naissante. Dans ce contexte de censure active, la négation du droit d’expression du savoir (hétérodoxe) n’est plus simplement « relationnelle », mais plutôt « institutionnelle », vu qu’elle s’enracine dans les structures mêmes de prestation de service public ou collectif.

2.- La stratégie de Disqualification

Contrairement à la stratégie de marginalisation qui cherche à maintenir le nouveau courant théorique dans une sorte de « black-out » médiatique afin d’empêcher son émergence, la stratégie de disqualification cherchera de préférence à profiter des atouts médiatiques pour tenter de dévaloriser le nouveau courant théorique, grâce à des critiques subjectives et superficielles. Cette campagne de discrédit conduite par les communautés épistémiques conservatrices sera dès lors assurée par deux mécanismes : la « propagande médiatique déloyale » et la technique dite d’« argumentum ad personam » :

a) De la propagande médiatique déloyale

Cette stratégie s’opère en principe sous couvert d’organisation de colloques scientifiques, de conférences-débats académiques ou de publications d’articles intéressés dans des revues spécialisées ou les journaux, spécialement destinés à mettre l’accent sur les biais méthodologiques supposés du nouveau cadre théorique. Dans cette perspective, les tenants de l’école traditionnelle tentent le plus souvent de remettre en question tant la « validité interne » que la « validité externe » des résultats produits dans le cadre du nouveau paradigme.

En ce qui a trait en effet des critiques contre la « validité interne », les communautés scientifiques attachées au courant traditionnel capitalisent en général sur le concept de la « réflexivité » pour remettre en cause la neutralité des nouveaux chercheurs, prétendant qu’ils avaient développé un rapport trop personnel avec l’objet de leur recherche. En outre, il peut arriver aussi que ces dernières tentent de dévaloriser la dimension scientifique de la nouvelle approche, prétextant que les travaux réalisés ne se sont pas suffisamment référés à des données chiffrées. En termes plus clairs, le système traditionnel de construction de la connaissance reproche aux paradigmes alternatifs d’avoir été inspirés par une ontologie plus « constructiviste » que « naturaliste » et de s’être caractérisés par une méthodologie plus « qualitative » que « quantitative ».

Pour ce qui concerne les critiques formulées contre la « validité externe » du nouveau cadre théorique, elles tendent à contester la prétention du nouveau paradigme d’accéder au rang de « métathéorie » ou de « middle range theory », en raison de son incapacité matérielle à monter en généralité. Ainsi, les chercheurs associés au paradigme traditionnel estiment qu’en priorisant le plus souvent les « études de cas », afin de tenir compte du construit historique et des spécificités contextuelles de l’objet étudié, les adeptes de la nouvelle approche perdent la capacité de produire des résultats, susceptibles d’être transposés. En d’autres termes, ce que le système traditionnel de construction de la connaissance reproche cette fois au paradigme alternatif c’est d’avoir priorisé des comparaisons « petit-N » plutôt que des comparaisons « large-N » ou des données « individualisantes » plutôt que des données universalisantes ».

b) La technique d’« argumentum ad personam »

Si l’enjeux de la technique de propagande « déloyale » portait sur la mise en relief des prétendus biais ontologiques, épistémologiques ou méthodologiques du nouveau paradigme, l’enjeu de la technique d’« argumentum ad personam » va plus porter sur la disqualification de l’auteur de l’œuvre considérée et non de l’œuvre elle-même. Il s’agit donc d’une rhétorique discursive non scientifique destinée à ostraciser ou déstabiliser les adeptes du nouveau courant théorique, en les qualifiant de toute sorte d’épithètes péjoratives, tels :

 « antisémites » : s’adressant aux historiens ou penseurs qui tentent de « déhiérarchiser » les crimes contre l’humanité, en établissant le fait que l’esclavage des noirs et le génocide des amérindiens étaient des évènements aussi dramatiques que le génocide des juifs ;

 « révisionnistes » : attribués aux chercheurs qui soutiennent une vérité historique contraire à celle qui est dominante ou traditionnellement admise ;

 « tiers-mondistes » : désignant les penseurs qui militent en faveur d’un modèle endogène ou alternatif de développement économique des Etats du Sud, en substitution du modèle néolibéral dominant ;

 « anarchistes » : se rapportant à certains théoriciens socialistes, écologistes ou antimilitaristes qui plaident pour la primauté absolue du droit des gens ou des droits de l’environnement sur les intérêts des Etats ou des firmes multinationales (…) ;

3.- La stratégie d’Assimilation

Sous l’influence des revendications de certains mouvements scientifiques dissidents, dont, le mouvement « Perestroïka », le système de construction de la connaissance aux États-Unis a été heureusement forcé de ressentir le besoin d’enrichir ou de renouveler ses propres cadres théoriques dans l’idée de garantir, ce que Karl Popper (1953 ) ou Thomas Kuhn (1962), appelle le progrès scientifique.

Cet intérêt pour le développement continu des sciences sociales obligea certaines grandes universités à accepter d’incorporer dans leurs cursus traditionnels, de nouveaux programmes mettant en relief des schémas paradigmatiques plus alternatifs ou d’accorder des chaires d’enseignement à des penseurs critiques ou des chercheurs représentant d’autres courants théoriques émergents. Dans le même contexte, les centres de recherche les plus conservateurs aux États-Unis ont dû accepter de financer les projets scientifiques de chercheurs indépendants, de faire de la place pour leurs travaux au sein de leurs propres revues ou forums scientifiques, voire même, de chercher à se les approprier. Ce fut d’ailleurs dans ce contexte que l’APSA a été obligée de recruter en 2002, la comparatiste « qualitativiste », Théda Skotpol et en 2003, la chercheur-féministe, Susanne Hoeber Rudolph à titre de président de l’association (Jacobsen, 2005 ).

Cependant, dans le souci de préserver une emprise idéologique sur l’évolution et l’identité des sciences sociales, l’élite académique du monde occidental s’accorde pour mettre en place un mécanisme de rapprochement inter-paradigmatique, fondé néanmoins sur un double système d’intégration dûment régulé. Nous qualifierons le premier, de système de « quota » et le second, de système de « récupération » :

a) L’opérationnalisation du système de quota

Si la nécessité de respecter l’éthique scientifique peut conduire dès fois les communautés épistémiques occidentales à accepter de cohabiter avec les tenants d’autres approches alternatives, l’intégration de ces derniers sera par contre graduée quantitativement. Ainsi, les grands centres de recherche et universités occidentaux, notamment étatsuniens, très partisans de l’ontologie « naturaliste » vont s’empresser d’appliquer dans le recrutement des membres du corps d’enseignant-chercheur, la « règle 1 contre 10 », c’est-à-dire, se limiter à ne recruter qu’un universitaire « post-positiviste » contre dix « positivistes ». Ce fut justement cette règle qui a été suivie par « Colombia university » dans le recrutement du néo-marxiste Robert Cox dans les années 2000. Le même procédé est mis en œuvre par la Revue américaine en science politique (APRS), qui, depuis 2002, accepte d’intégrer dans ses publications 10 à 14% de travaux de recherche de nature « qualitativiste » (Jacobsen, 2000).

Bien entendu, l’intérêt de contingenter le nombre des chercheurs de posture « post-positiviste » s’explique par le fait que l’élite académique occidentale, même en s’ouvrant au « pluralisme paradigmatique » souhaite tout de même conserver une suprématie, au moins, numérique au sein du système de production de la connaissance. L’enjeu de tout cela est lié au fait que l’ontologique « naturaliste », associée à une épistémologie positiviste permet de réaliser des études comparatives à grande échelle et encourage la conception de lois politiques, économiques, sociologiques (…), à prétention universelles. Conséquemment à ce fait, lorsque ces soi-disant théories ou paradigmes universels sont construits « ethnocentriquement », cela laisse la possibilité au système occidental de production de la connaissance de remodeler aisément la vision du reste du monde en fonction de sa propre rationalité, vu que sous les écailles du « naturalisme » se cachent de réelles ambitions idéologiques.

Fort de ces considérations, il faut donc comprendre que l’établissement et le maintien du système de quota attribué aux enseignants-chercheurs de sensibilité constructiviste sont doublement nécessaires : (1) il offre d’un côté la possibilité aux chercheurs d’obédience naturaliste d’améliorer par probité intellectuelle leur propre cadre théorique, en s’expirant du « noyau théorique valable » du courant constructiviste ; (2) il permette d’un autre côté à l’establishment politico-académique occidental de continuer à conserver un pouvoir de contrôle sur l’orientation « occidentalo-centriste » de la pédagogie d’enseignement et du développement des sciences sociales.

b) L’opérationnalisation du système de récupération

N’en déplaise à la thèse de l’« incommensurabilité » propre à Thomas Kuhn (1976), il arrive certaines fois qu’une théorie, un savoir ou un paradigme d’origine étrangère, même en étant en contradiction avec le discours scientifique « meanstream », soit jugé tout de même utile pour le progrès de la science. Dans ce cas, au lieu de chercher à le censurer, à le discréditer ou à l’ostraciser, l’élite politico-académique occidentale peut décider simplement de se l’approprier, en essayant d’incorporer de manière intégrale cette connaissance dans leur propre civilisation académique. Pour ce faire, ces dernières vont s’empresser d’offrir aux savants ou universitaires concernés de généreuses opportunités d’autoréalisation personnelles et professionnelles sur leur territoire. Ce système d’attraction socio-financière qui a pour but de favoriser, ce que nous appelons ici, « la migration grise » ou le « Brain drain ( Leriche, 2016 ) », peut comprendre à la fois :

-  Des contrats juteux de recherche fondamentale ou appliquée dans les laboratoires du gouvernement ou les instituts indépendants de recherche ;

-  Des postes d’enseignant au sein d’universités prestigieuses ;

-  Des facilités financières d’installation sur le territoire du pays, couvrant des offres de travail au profit du conjoint et même une hypothèque pour l’achat d’une maison ;

-  L’octroi de la nationalité de l’Etat de résidence.

En effet, la volonté de préserver leur avance dans le domaine de l’innovation et du progrès scientifique et pérenniser leur suprématie civilisationnelle sur les autres peuples ou cultures étrangères conduit souvent l’establishment politico-académique américain à convoiter les savoirs étrangers qu’il juge d’une importance stratégique capitale et à s’engager à assurer le transfert de ces connaissances vers leur territoire.

Ainsi, toutes les facilités financières, administratives ou professionnelles offertes par ce régime d’accueil exceptionnel mentionné plus haut ne sont pas destinées seulement à servir d’effets de charme pour attiser le désir de réussite sociale chez les personnalités scientifiques concernées, mais aussi et surtout à fidéliser ces dernières face à la vision ou aux projets idéologiques de la communauté politique d’adoption. Ce fut justement cette stratégie de récupération qui a été mise en œuvre dans le cas des personnalités scientifiques étrangères suivantes :

- Albert Einstein : physicien Allemand qui a été invité à venir s’installer et travailler aux Etats-Unis en 1933 par Abraham Flexner, le fondateur et directeur de l’Institute for Advanced Study de Princeton, avant d’obtenir la citoyenneté américaine en1940 ;

- Wolfgang Pauli : physicien Autrichien, récipiendaire du prix Nobel de physique de 1945, pour sa définition du principe d’exclusion en mécanique quantique, qui a été recruté en 1935 comme professeur par l’Institute for Advanced Study, puis par l’Université du Michigan et l’Université Purdue (Indiana), avant d’obtenir la nationalité américaine en 1946 ;

- Kurt Golstein : neurologiste et psychiatre Allemand à l’origine d’une théorie globale de l’organisme, fondée sur la Gestalt-théorie qui a profondément influencé le développement de la gestalt-thérapie. Devenu une célébrité dans le domaine, il est invité à venir en 1935 aux aux États-Unis et enseigne le neuropathologie et la psychopathologie d’abord à l’université Columbia puis à l’université Harvard, avant d’acquérir en 1940 la nationalité américaine ;

- Wernher Magnus Maximilian von Braun : ingénieur Allemand et ancien collaborateur du régime d’Hitler a été récupéré, après sa désertion par l’armée américaine en mai 1945, à la faveur de l’« opération Papperclip ». Naturalisé américain en 1955, il a joué un grand rôle dans le développement des missiles balistiques de l’armée de terre des Etats-Unis et de la fusée « Saturn V » de la NASA (…).

La vérité est qu’en dehors de ces exemples historiques d’exode de scientifiques étrangers vers les Etats-Unis, dont l’immigration a été encouragée par l’élite politico-économique américaine, le gouvernement fédéral appliqua depuis 1965 une véritable politique d’Etat chargée de favoriser l’immigration de cerveaux étrangers, afin d’alimenter son corpus scientifique national, conserver son rayonnement international et maintenir une frontière technologique vis-à-vis des autres puissances.

En effet, dans le souci de faire face à la concurrence étrangère en matière de progrès scientifique et d’innovation technologique, l’administration de Lyndon Johnson a remplacé la politique traditionnelle de l’« immigration restrictive » par la politique de l‘« immigration sélective », sans oublier d’adopter à la place des règles du « traitement minimum » qui fondent jusqu’alors les conditions de l’étranger aux Etats-Unis, les règles de l’« assimilation au national », susceptibles de mieux favoriser l’intégration des nouveaux arrivants.

Ainsi, à la faveur des facilités d’octroi des visas, dits « H1B » et « E3 » et des autorisations de travail spéciales, allant jusqu’à six ans, destinées exclusivement aux « citoyens non américains disposant de connaissances ou de qualifications scientifiques, technologiques ou intellectuelles exceptionnelles », des centaines de scientifiques et de professionnels étrangers accomplis ou en devenir n’ont cessé d’émigrer aux États-Unis.

Parmi ces immigrants d’« exception », beaucoup ne tardèrent pas à être recrutés rapidement par Massachussetts Institut of Technology (MIT) et la « Ivy League », tandis que de nombreux autres, ont préféré s’orienter vers une carrière plus pratique, au point d’être aujourd’hui à l’initiative de la création de 52% des entreprises de pointe de la Silicon Valley. C’est justement le cas de Steven Paul Jobs, Steve Jobs, fils d’un immigrant syrien et PDG et fondateur de la firme « Apple », Satya Nadella, d’origine indienne et PDG de Microsoft, Pierre Omidyar, immigrant d’origine iranienne co-fondateur de e-Bay, Serguei Brin, citoyen d’origine Russe, co-fondateur de Google, Jerry Yang Chih-Yuan, de nationalité taiwanaise, co-fondateur de Yahoo ….
Autant dire, derrière la vitrine de la superpuissance militaire, économique, technologique et culturelle américaine se cachent bien souvent les mains ou plus exactement le « cerveau » de savants, d’intellectuels, de scientifiques ou d’inventeurs d’origine indoue, pakistanaise, africaine, asiatique, russe, haïtienne (…), lesquels s’activent tous les jours grâce aux moyens et opportunités offerts par le système de « méritocratie » aux Etats-Unis à matérialiser le « rêve américain ».

Tout ceci nous permet donc de comprendre que les nouvelles politiques que souhaitent appliquer l’administration Trump en matière d’immigration n’est en réalité qu’une simple « parenthèse historique » qui ne tardera pas à s’incliner à la fois devant les intérêts de l’establishment politico-industriel et les ambitions idéologiques de l’élite académique des Etats-Unis.

En somme, en focalisant notre intérêt sur les mécanismes de construction de la civilisation hégémonique occidentale, nous avons mis en lumière une nouvelle catégorie d’acteurs, dont l’existence a été jusque-là négligée dans la structuration de la politique internationale. Nous avons en effet compris, qu’à côté des agents traditionnels, telles, les capacités militaires, économiques et diplomatiques, les discours scientifiques sont aussi un formidable instrument de projection de la puissance, capable de servir de point d’encrage aux élites politico-académiques dans la perspective d’une politique de domination mondiale.

Cependant, nous devons aussi admettre que les universités, les centres et instituts de recherche et les revues spécialisées ne sont pas les seuls leviers sur lesquels les Etats-Unis peuvent jouer pour construire et maintenir sa suprématie civilisationnelle. Le cinéma, la télévision, la propagande (…) sont autant d’instruments qui permettent aussi d’instrumentaliser à des fins politiques, la pensée ou la mentalité des autres peuples. N’est-ce pas justement à cause de Hollywood que nos jeunes esprits ont appris à détester les indiens d’Amérique, les communistes Russes, les Gringos mexicains, les noirs africains, les arabes, lesquels ont toujours été astreint, dans les films, à personnifier traditionnel le méchant, alors que les « Yankees » conservaient toujours le bon rôle.

Me. James Boyard
Diplômé de l’ENA et de la Sorbonne
Enseignant-Chercheur à l’Université d’Etat d’Haïti
jboyard@yahoo.fr

Publicités