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Le savoir est un crime et un péché: par Peter Ronald Berlus


Le professeur Leslie Manigat a dit un jour : « Il y a une lutte constante contre l’intelligence dans ce pays ». En Ayiti, sitôt que tu obtiens ton Bac on commence à te voir de mauvais œil ; une licence tu perds des amis ; un master tu es un danger et certains postes (Ministre, Secrétaire d’Etat) te sont interdits ; un doctorat tu es un homme à abattre, dès lors il te sera difficile d’être recteur d’Université et presqu’impossible de briguer un poste électif. Ainsi un homme qui quitte l’école avant son brevet fondamental parce qu’il aspire à être maire, député ou sénateur, parce qu’il veut parvenir à la plus haute magistrature de l’Etat saurait-il ne pas être Intelligent ? Peut-on donner le nom d’idiot à celui qui, après avoir appréhendé la réalité sociologique haïtienne, décide d’abandonner l’école très tôt pour embrasser la politique ?

Pendant longtemps on nous a bernés ; on nous a fait croire qu’en tant qu’éléments de la masse notre seul viatique doit être les diplômes. On nous a même dit que quand on est pauvre on doit être intelligent, digne et noble ; que si on étudie la richesse nous sourira. Mais avec le temps on se surprend à constater que tout cela n’était que foutaise dans une société où être intelligent est un crime et un péché. Un pays où la haine contre les intellectuels jette sa lèpre dévorante sur le corps social. Un pays où le savoir est au banc des accusés. Pas étonnant que plus de 85% de nos cerveaux sont à l’étranger.

Comme conséquence, n’importe qui devient n’importe quoi. Le type est en secondaire 1 il enseigne en secondaire 2 ; il ne parle pas anglais mais il est professeur d’anglais; avec une licence il est doyen d’université ; avec un master professionnel il est recteur d’université ; il est Ministre pendant qu’il est aux confins de l’analphabétisme ; il n’a jamais manié les armes auparavant il est garde du corps ; il est un criminel notoire malgré tout il siège au parlement haïtien,d’ailleurs c’est son statut de criminel qui l’y a propulsé.

Un jour un ami m’a dit : « Ecoute frérot, si tu veux te faire un nom en Ayiti évite l’école, par contre tue, pille, kidnappe et vends de la drogue car le système judiciaire haïtien produira toujours des juges pourris pour t’éviter la prison. Et cette presse mendiante et marchande ne t’adressera pas de vives réprimandes. Au contraire elle te débarrassera de tes vomissures ; te fera un grand leader honnête. Toi vermine, cancrelat d’aujourd’hui sera l’ascète de demain ».

Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi les émissions politiques pullulent comme des mauvaises herbes dans les stations de radio et de télé ? La réponse est simple, pour être analyste politique on ne t’exige aucun prérequis sinon qu’être un thuriféraire. Dans ce secteur, plus tu es cancre plus tu fais beaucoup de bruit et plus on te considère comme un grand analyste. Tout cela n’est que charlatanisme.
Ils en ont fait de la politique quelque chose de vile et méprisable. Comme si la politique n’etait pas une science.

Tandis que pour animer une émission sur la santé, la psychologie, le développement, l’astronomie, la physique et autres le niveau universitaire est exigé. Il en faut des experts pour traiter de la problématique de la santé, du développement. On ne peut prendre d’assaut les sciences sinon que celles éducatives et politiques. Et cet état de fait n’est sur pied de guerre qu’en Ayiti.

Autrefois ce sont les intellectuels qui réfléchissaient pour la société, aujourd’hui ce sont les cancres qui
inculquent leur savoir. Et quel savoir ! Autrefois les ignorants se taisaient, aujourd’hui ils font la grande gorge. Les brillants esprits n’ont plus la voix au chapitre. Ce sont les incultes, les nuls, les brigands qui gouvernent. Au Palais national les démagogues sont en vogue. Au Parlement haïtien, des illettrés rédigent des textes de lois à la dimension de leur inintelligence. Le système judiciaire est gangstérisé. À la primature les spécialistes de l’ânerie font la pluie et le beau temps. Qui plus est ils sont les seuls nouveaux riches du pays.

Devant de tels constats, celui qui quitte l’école tôt pour embrasser la politique est le plus intelligent des intelligents. Il sait que s’il passe son temps à étudier il ne parviendra jamais à la richesse, il ne sera jamais un homme respectable et respecté. Cependant s’il se fait bandit, ignorant son avenir politique et économique est assuré et toutes les élites viendront se prosterner devant lui. Il pourra baiser qui il veut parce qu’avec l’argent et le pouvoir on peut tout se permettre dans ce pays.

Le savoir n’a pas toujours été un crime et un péché, alors quelles sont les causes de son nouveau statut ? Lorsque sur la route du développement humain il y a des laissés pour compte, lorsque dans une société tout le monde n’a pas la même chance, lorsque l’inégalité et l’injustice sociale constituent les
fonds baptismaux d’une société il est plus que normal que les défavorisés écument de haine contre les favorisés. Par contre, le jour où l’on arrivera à construire une société juste et égalitaire, le jour où nous répandrons l’instruction sans réserve dans les masses, la donne changera et le savoir règnera.

Credit: Jameson LEOPOLD

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